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Le joug de la complaisance/El Wely Sidi Heiba

Le joug de la complaisance/El Wely Sidi Heiba

..Les appartenances étroites continuent d’exercer leur influence dans l’administration, la culture et la vie publique, où la loyauté rivalise avec la compétence et où les relations personnelles disputent au mérite sa légitimité..

La courtoisie, lorsqu’elle demeure dans les limites de l’humanité et du savoir-vivre, constitue une vertu sociale qui rapproche les individus et consolide les liens entre eux. Mais lorsqu’elle se mue en système et s’insinue dans les sphères du recrutement, des espaces culturels, des milieux de la création et des champs de la pensée, elle devient une force de dégradation. Dès lors que les nominations, les promotions, les distinctions et les recommandations obéissent davantage aux logiques de la complaisance, de l’intérêt et des fidélités particulières qu’aux principes de mérite, l’idéal de justice vacille, les critères d’équité s’effondrent et la réussite cesse d’être le fruit de la compétence pour devenir celui des relations et des appartenances.

Dans les sociétés où les considérations tribales, sociales, corporatistes ou communautaires dictent les choix, la loyauté l’emporte progressivement sur l’accomplissement. Les femmes et les hommes de talent se retrouvent relégués aux marges des opportunités, tandis que d’autres avancent portés par les réseaux d’influence et les intérêts croisés. Il en résulte une frustration diffuse et une érosion de la confiance envers les institutions, les cercles de décision et les espaces publics de reconnaissance donnant de s’imposer, peu à peu, l’idée que l’effort n’est plus la voie naturelle vers la considération et l’ascension.

Les effets de ce phénomène qui ne se limitent pas au monde professionnel, atteignent également la culture et la pensée. Lorsque la complaisance est davantage récompensée que la créativité, lorsque l’allégeance reçoit plus d’honneurs que l’excellence, le silence ou la conformité deviennent pour beaucoup d’intellectuels et de créateurs des choix dictés par la réalité. La pensée cesse alors d’être une force critique et rénovatrice pour devenir un instrument de justification et d’embellissement d’un ordre défaillant.

Quant à l’utilitarisme affranchi de toute exigence morale, qu’il conviendrait peut-être d’appeler, pour éviter l’équivoque avec le pragmatisme intéressé ou calcul d’intérêt à court terme, il érige l’avantage personnel au-dessus des valeurs et des principes. Lorsque les fins justifient les moyens et que le profit immédiat prévaut sur le droit, le sens de la responsabilité collective s’affaiblit et la conscience du bien commun se dissout. La question n’est plus qu’est-ce qui est juste, mais qu’est-ce qui est le plus profitable ? La complaisance et le pragmatisme intéressé dès lors forment un couple redoutable qui lubrifie les relations et oriente vers des fins privées.

Dans cette terre de contradictions multiples, ces phénomènes prennent une dimension particulière lorsqu’on les soumet à la lumière d’un long héritage historique, façonné avant l’achèvement de l’État moderne. Les structures sociales traditionnelles – parenté, tribu, clans, confrérie – avaient jadis assumé des fonctions de protection, de solidarité et d’organisation, dans des contextes marqués tour à tour par l’affrontement, le compromis, la résistance ou l’entêtement. Leur empreinte indélébile est demeurée vivace dans l’imaginaire collectif, bien après la naissance des institutions étatiques. C’est ainsi que les appartenances étroites continuent d’exercer leur influence dans l’administration, la culture et la vie publique, où la loyauté rivalise avec la compétence et où les relations personnelles disputent au mérite sa légitimité.

Les racines de cette situation plongent peut-être dans ce que l’on pourrait appeler l’héritage de la « non-État », c’est-à-dire la persistance de valeurs et de mécanismes sociaux nés dans des contextes où l’autorité centrale était absente, fragile ou tout au moins cooptée par les notables. Dans de tels environnements, la parenté, l’esprit de corps et la fidélité personnelle deviennent des moyens naturels d’accéder au statut et aux opportunités, tandis que le recours aux règles impersonnelles et aux institutions indépendantes demeure secondaire. Lorsque cette mentalité investit les espaces de l’État et de la culture, elle cesse d’être un facteur de cohésion pour devenir un obstacle à la justice et au développement.

Parmi les formes de mise en scène qui accompagnent parfois le règne de la complaisance et de l’intérêt figure la promotion symbolique de quelques individus issus des groupes les moins favorisés ou les moins représentés dans les sphères de pouvoir et les cercles d’influence. On les écoute, on les célèbre, on les distingue en tant que créateurs ou producteurs, non par véritable souci d’équité ou d’égalité des chances, mais afin de donner l’apparence de l’équilibre et de la justice dans un système qui demeure régi par les logiques de faveur et de loyauté. Ce faisant, l’exception sert à masquer la règle et l’hommage lui-même devient un rouage de la reproduction des déséquilibres au lieu d’être un pas vers leur correction. Ce mécanisme, bien connu en sociologie sous le nom de tokenism (ou figurisme), permet de conjurer la critique sans rien changer à la structure.

Ce phénomène apparaît avec une netteté particulière dans certains milieux culturels et littéraires où des femmes et des hommes parviennent certes à imposer leur présence grâce à leur talent et à leur persévérance, malgré les obstacles. Mais leur réussite est parfois utilisée comme argument pour nier l’existence du problème lui-même. Les parcours individuels deviennent alors un alibi qui dissimule les dysfonctionnements profonds du système de reconnaissance, au lieu d’encourager une réflexion sur leurs causes structurelles. Il y a là une violence symbolique redoublée, non seulement on exclut, mais on retourne l’exception contre la majorité silencieuse.

Le véritable défi n’est pourtant pas de juger le passé, mais de construire l’avenir. L’État moderne ne peut s’épanouir que lorsque la citoyenneté l’emporte sur les solidarités exclusives, lorsque les institutions sont plus fortes que les individus et lorsque la loi prévaut sur les intérêts particuliers. De même, la culture ne remplit sa mission que lorsqu’elle demeure un espace libre de création et de réflexion, et non un marché d’échanges de faveurs, de distinctions, de recommandations et de légitimations réciproques.

Le danger le plus profond du règne de la complaisance et de l’utilitarisme est qu’il ne corrompt pas seulement les institutions, mais façonne les consciences jusqu’à rendre normales des pratiques qui ne devraient jamais être. Quand le dysfonctionnement devient culture et que le favoritisme se transforme en coutume, la réforme devient plus difficile, le problème ne résidant plus seulement dans les comportements, mais dans les mentalités qui les justifient et dans les structures sociales qui les reproduisent. On entre alors dans un cercle vicieux où la norme est le contournement de la norme.

C’est pourquoi la véritable bataille du développement n’est pas uniquement économique ou administrative mais culturelle et morale pour ancrer durablement les valeurs de compétence, de justice et de mérite, seules capables de servir de fondement à l’État moderne et à une société véritablement avancée.

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