Accueil |Actualités économiques détailléesOpinions, tribunes, éditoriaux, billet d'humeurtourisme

Tourisme en Mauritanie : sortir du potentiel oublié | Tribune Abdoulaziz DEME

La Mauritanie possède un patrimoine touristique d'une richesse inestimable. Abdoulaziz DEME plaide pour une véritable stratégie nationale, décentralisée et portée par les professionnels pour faire du tourisme un moteur économique et social dans toutes les wilayas.

Le tourisme mauritanien ne doit plus être un potentiel oublié : pour une stratégie nationale inclusive et ambitieuse

Fort d’un patrimoine naturel, historique et humain parmi les plus singuliers d’Afrique, la Mauritanie dispose d’atouts touristiques inestimables. Pourtant, ce secteur névralgique demeure marginalisé, cantonné à des initiatives sporadiques et sous-exploité dans les politiques publiques. Dans cette tribune engagée, Abdoulaziz DEME appelle le gouvernement à un sursaut stratégique : il est urgent de sortir le tourisme de son « ghetto institutionnel », de le décentraliser dans l’ensemble des quatorze wilayas et de le confier aux professionnels du terrain pour en faire un puissant levier d’équité sociale et de croissance.

Un patrimoine d’exception face à une vision réductrice

La Mauritanie possède l’un des patrimoines touristiques les plus riches, les plus singuliers et les plus authentiques du continent africain. Du désert majestueux de l’Adrar aux cités mémorielles de Chinguetti, Ouadane, Tichitt et Oualata ; de la réserve ornithologique du Banc d’Arguin aux plages sauvages de Nouadhibou ; des berges verdoyantes du fleuve Sénégal aux reliefs imposants de l’Assaba ; sans oublier nos oasis verdoyantes, nos marchés animés et l’héritage vivant de nos traditions nomades : notre pays recèle de joyaux inestimables.

Néanmoins, le tourisme mauritanien demeure tragiquement sous-valorisé. Trop souvent réduit à une activité secondaire, il reste confiné à une poignée de sites emblématiques et tributaire d’initiatives privées, précaires et saisonnières.

Or, cette approche étriquée constitue une erreur stratégique majeure. Le tourisme ne saurait être perçu comme un simple luxe réservé aux visiteurs étrangers : il s’agit, au contraire, d’un véritable catalyseur de développement économique, social, culturel et territorial. C’est pourquoi le gouvernement mauritanien, et tout particulièrement le ministère de tutelle, doivent accorder à ce secteur une place prioritaire au cœur des politiques publiques nationales.

En effet, développer le tourisme ne se limite pas à ériger des infrastructures hôtelières ou à organiser ponctuellement des festivals. C’est avant tout créer des emplois durables pour les jeunes et les femmes, dynamiser l’artisanat local, moderniser le réseau routier, renforcer l’offre de services, préserver nos écosystèmes, valoriser notre mémoire collective et insuffler un nouvel élan à des territoires trop longtemps restés en marge.

Une ambition partagée pour l’ensemble des territoires

Pour porter ses fruits, la politique touristique nationale ne doit plus être circonscrite aux seuls axes de Nouakchott, Nouadhibou ou à quelques rares destinations déjà plébiscitées. En réalité, chaque wilaya est dépositrice d’une mémoire, d’un paysage, d’une culture, d’une gastronomie ou d’un savoir-faire unique capable d’alimenter une offre touristique attractive.

Le tourisme doit donc être pensé et déployé sur l’ensemble du territoire national, sans aucune exclusion :

– Dans l’Adrar : en s’appuyant sur le patrimoine historique, les oasis séculaires, l’imaginaire des caravanes et le développement d’un tourisme saharien écoresponsable.

– Dans le Tagant, l’Assaba, les deux Hodhs et le Guidimakha : en valorisant la beauté sauvage des paysages, les traditions rurales, les vestiges historiques et l’immersion auprès des communautés locales.

– Dans le Trarza, le Brakna et le Gorgol : en magnifiant le bassin du fleuve Sénégal, l’agriculture traditionnelle, la pêche, la richesse pluriculturelle et l’écotourisme fluvial.

– Dans le Dakhlet Nouadhibou et l’Inchiri : en exploitant le potentiel maritime, la faune marine du Parc National du Banc d’Arguin, la biodiversité littorale et les sports nautiques.

– Dans la wilaya de Nouakchott : en impulsant un tourisme urbain dynamique, à la fois culturel, gastronomique, artisanal et événementiel.

– Dans le Tiris Zemmour : en mettant en lumière la majesté des grands espaces, la mémoire des routes transsahariennes et la poésie brute du désert mauritanien.

Par conséquent, aucun territoire ne doit être jugé trop enclavé, trop défavorisé ou trop méconnu pour intégrer le schéma directeur national. Au contraire, ce sont précisément ces zones excentrées qui peuvent tirer un bénéfice vital d’un tourisme raisonné, respectueux des identités locales et créateur de valeur.

Passer des promesses aux investissements structurants

Afin de concrétiser cette vision, le gouvernement doit élaborer sans délai une stratégie nationale ambitieuse, durable et véritablement décentralisée. Concrètement, cette feuille de route doit s’incarner dans des investissements structurants :

1-Désenclavement routier et signalétique adaptée vers l’ensemble des sites majeurs ;

2-Renforcement des conditions de sécurité, d’assainissement et d’accès aux réseaux de télécommunications/Internet ;

3-Structuration d’une offre d’hébergement diversifiée et intégrée ;

4-Qualification des guides touristiques et accompagnement des PME locales ;

5-Déploiement d’une stratégie de communication internationale affirmée pour promouvoir la « Destination Mauritanie ».

Parallèlement, il est indispensable de stimuler l’entrepreneuriat des jeunes. Nombre de nos concitoyens aspirent à fonder des agences de voyages, des campements écoresponsables, des maisons d’hôtes, des circuits patrimoniaux ou des entreprises de transport touristique. Cependant, ils se heurtent systématiquement à de lourdes barrières : déficit de financements, manque de formation, lourdeurs administratives et déficit de visibilité. La création d’un Fonds National dédié au Tourisme Local et Communautaire constituerait une réponse concrète pour accompagner ces porteurs de projets, en particulier dans les wilayas de l’intérieur.

Sortir le tourisme de son ghetto institutionnel

Le redressement du secteur touristique ne pourra s’accomplir que s’il est piloté par des professionnels compétents, expérimentés et profondément investis. Pendant trop longtemps, le tourisme a été confiné dans un véritable ghetto institutionnel et économique : dépourvu de vision à long terme, privé de moyens adéquats et coupé des réalités du terrain.

Il est désormais temps de briser ce carcan. Cela exige d’accorder une place centrale aux acteurs vivants du secteur : agences de voyages, hôteliers, guides, transporteurs, artisans, créateurs culturels, associations de sauvegarde du patrimoine et entrepreneurs locaux. Ces professionnels ne doivent plus être cantonnés au rôle de simples exécutants de directives hors-sol, mais devenir les co-architectes, les pilotes et les évaluateurs de la politique touristique nationale.

À cet égard, le Ministère du Tourisme doit instaurer un dialogue permanent à travers une instance de concertation représentative et pérenne. Les directions techniques, les organismes de promotion — notamment l’Office National du Tourisme — et la conduite des grands chantiers doivent être confiés à des compétences reconnues, désignées sur la base stricte du mérite, de l’expertise et de la vision stratégique.

Confier le tourisme à celles et ceux qui y investissent et le font vivre au quotidien, c’est l’assurance pour la Mauritanie de bâtir une destination crédible, structurée et compétitive sur la scène internationale. C’est aussi affirmer haut et fort que le tourisme n’est plus la chasse gardée d’une minorité ni l’apanage d’une administration isolée, mais une filière professionnelle d’excellence, ouverte et génératrice de prospérité partagée.

Préserver le patrimoine et assumer une responsabilité nationale

Toutefois, ce développement touristique ne doit en aucun cas se faire au détriment de nos valeurs et de notre environnement. Il ne saurait être question de marchandiser nos traditions ni de fragiliser des écosystèmes vulnérables. La préservation du Banc d’Arguin, la restauration des cités anciennes, la protection des oasis, la gestion raisonnée de l’eau et le respect des identités culturelles doivent constituer le socle inaliénable de toute action publique. Un tourisme durable est avant tout un tourisme qui honore ses habitants, préserve leur dignité et lègue aux générations futures un patrimoine préservé.

Madame la Ministre du Tourisme, Madame la Directrice de l’Office National du Tourisme, la Mauritanie ne peut plus différer la valorisation d’un secteur capable de diversifier son économie et de redonner de l’espoir là où le chômage, l’exode rural et le sentiment d’abandon minent notre jeunesse.

C’est pourquoi nous appelons solennellement le gouvernement à élever le tourisme au rang de priorité nationale, au même titre que l’éducation, la santé, la souveraineté économique ou l’emploi. Car le tourisme est un carrefour stratégique : il irrigue l’aménagement du territoire, stimule la modernisation des services et sublime notre citoyenneté.

La Mauritanie ne manque ni de splendeurs naturelles, ni de profondeur historique, ni du sens légendaire de l’hospitalité. Ce qui lui fait défaut, c’est une volonté politique haute et continue pour convertir cet immense potentiel en une réalité économique et sociale tangible.

Faire du tourisme un levier de développement inclusif dans chacune de nos wilayas sera un acte de justice territoriale, un geste de souveraineté culturelle et une marque de confiance envers la jeunesse mauritanienne. Il est grand temps que notre nation cesse de contempler ses richesses et commence enfin à les sublimer avec intelligence, équité et ambition.

Abdoulaziz DEME

Le 18 août 2026

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles similaires