Lettre ouverte à Biram Dah Abeid : Le courage de la désescalade | Par Sneiba Mohamed
Une analyse profonde de Sneiba Mohamed adressée au député Biram Dah Abeid. Entre devoir de mémoire et impératif de stabilité, un appel au dépassement de la confrontation pour l'avenir de la Mauritanie.

L’INTERPELLATION. — Alors que la scène politique mauritanienne traverse une zone de turbulences où les lignes de fracture semblent se figer, une voix d’expérience s’élève pour inviter à la réflexion. Sneiba Mohamed, figure historique de la première opposition et observateur privilégié des mutations sociales du pays, adresse une lettre ouverte d’une rare densité à l’honorable député Biram Dah Abeid.
Loin des invectives partisanes, cette tribune pose une question de fond, presque métaphysique : quelle est la limite entre l’intransigeance militante et la responsabilité d’État ? Tout en saluant le parcours iconoclaste du leader d’IRA-Mauritanie, l’auteur l’exhorte à un « déplacement stratégique ». Entre l’héritage des luttes passées et les périls d’une confrontation permanente, Sneiba Mohamed plaide pour un courage nouveau : celui du compromis historique et de la préservation de la paix civile. Une analyse chirurgicale sur l’art de transformer la contestation en construction.
Lettre ouverte à l’honorable député Biram Dah Abeid
« Que vaut une cause, aussi juste soit-elle, si elle conduit à sacrifier ceux-là mêmes qu’elle prétend défendre ? »
Monsieur le Député,
Il est des moments dans l’histoire d’un pays où la parole publique cesse d’être un simple instrument de positionnement pour devenir une épreuve de responsabilité. Nous sommes, me semble-t-il, à l’un de ces moments décisifs…
Un héritage de lutte et une exigence de responsabilité
Votre trajectoire, votre combat, votre nom même, ne relèvent plus seulement du registre politique : ils appartiennent désormais à une mémoire collective, à une lutte qui a traversé les consciences et contribué à déplacer les lignes du possible en Mauritanie.
C’est précisément pour cette raison que cette lettre se veut à la fois respectueuse et exigeante. Respectueuse de votre engagement indéniable… exigeante parce que toute figure majeure se voit investie d’une responsabilité supérieure : celle de savoir non seulement dénoncer, mais aussi préserver, orienter, apaiser.
Dépasser les anciennes matrices de lecture sociale
Aujourd’hui, la Mauritanie n’est plus celle d’hier. Non pas que les injustices aient disparu — elles persistent — mais leur nature s’est transformée, déplacée, recomposée. L’esclavage, tel qu’il a été historiquement dénoncé, ne constitue plus l’unique matrice de lecture des rapports sociaux.
Réduire la complexité actuelle à une seule grille de lecture comporte un risque : celui d’enfermer la lutte dans une forme d’absolu qui, paradoxalement, peut limiter son efficacité et accroître les tensions qu’elle entend combattre.
Le risque de la confrontation permanente
Vous le savez mieux que quiconque : les sociétés ne se transforment pas uniquement par la confrontation. Elles se transforment aussi par des moments de suspension, de réévaluation, de déplacement stratégique.
La confrontation permanente, lorsqu’elle devient un horizon en soi, peut produire des effets contraires à ceux qu’elle vise. Elle peut renforcer les peurs, rigidifier les positions, enfermer chacun dans son camp. Et c’est là que surgit une question fondamentale : que vaut une cause, aussi juste soit-elle, si elle conduit à sacrifier ceux-là mêmes qu’elle prétend défendre ?
Retrouver l’espace du dialogue et du compromis
Vous avez, à un moment donné, engagé une démarche différente. Un moment rare dans la vie politique mauritanienne : celui d’un rapprochement, d’une tentative de dialogue avec le pouvoir de Mohamed Ould Cheikh El-Ghazouani. Vous avez vous-même reconnu, publiquement, avoir trouvé en lui un « ami ».
Le dialogue n’est pas une faiblesse. Il est, dans certaines configurations, la forme la plus exigeante de la lutte. Il suppose de renoncer à la pureté du conflit pour entrer dans la complexité du compromis — non pas un compromis de renoncement, mais un compromis de transformation progressive.
Un carrefour décisif pour l’avenir du pays
Votre position actuelle vous place à un carrefour. Vous pouvez continuer à incarner une ligne de confrontation permanente, ou vous pouvez opérer un déplacement stratégique : maintenir la fermeté sur les principes, tout en ouvrant des espaces de désescalade.
Les grandes figures politiques ne sont pas seulement jugées à l’intensité de leur combat, mais à leur capacité à en maîtriser les effets. La Mauritanie a besoin de leaders capables de dire « non », mais aussi de dire « avançons autrement ». Ce n’est pas une demande de renoncement ; c’est une invitation à une forme plus complexe de courage : le courage de protéger.
Sneiba Mohamed
À propos de l’auteur
Sneiba Mohamed est une figure respectée du paysage intellectuel et médiatique mauritanien. Son parcours, au carrefour de l’enseignement et de l’engagement citoyen, lui confère un regard singulier sur les mutations profondes de la société.
- L’engagement historique : Ancien membre actif d’El Hor, il a été au cœur des premières luttes pour l’émancipation et la justice sociale. Son expérience au sein de la première opposition (1989-2005) en fait un témoin privilégié des cycles politiques du pays.
- La plume et le savoir : Journaliste d’analyse et Professeur chevronné à la veille de la retraite, il allie la rigueur pédagogique à la finesse du décryptage journalistique.
- Expertise : Spécialiste des dynamiques sociales, il intervient régulièrement pour analyser les enjeux de cohésion nationale et de gouvernance en Mauritanie.



