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La Mauritanie a sa monnaie. Mais qui finance sa transformation économique

Analyse de Mansour Ly sur les défis du financement et de la transformation économique en Mauritanie : rente, crédit bancaire, rôle de l'État et souveraineté productive.

Rente, crédit, investissement, transformation économique et souveraineté productive : les conditions d’un nouveau débat économique national

Par Mansour LY, juriste et analyste politique

La Mauritanie se trouve dans une situation singulière. Peu de périodes de son histoire récente auront réuni autant de possibilités économiques, des ressources minières établies, l’entrée dans l’exploitation gazière, un potentiel halieutique et pastoral considérable, une façade atlantique et une position géographique qui la relie au Maghreb comme à l’Afrique de l’Ouest. Pourtant, une interrogation demeure. Pourquoi une économie dotée de telles ressources éprouve-t-elle encore tant de difficultés à élargir durablement sa base productive et à offrir à sa population des perspectives à la mesure de ses ambitions ?

On invoque volontiers la nécessité de diversifier l’économie, d’attirer les capitaux ou de valoriser les ressources naturelles. Ces objectifs sont pertinents, mais leur répétition ne tient pas lieu d’explication. Ce qu’il faut comprendre, c’est par quels mécanismes précis les ressources mobilisées aujourd’hui pourraient devenir les capacités productives de demain, et comment on saurait reconnaître que cette conversion est réellement à l’œuvre plutôt que simplement promise.

Il serait inexact de prétendre que la Mauritanie n’a jamais disposé de vision économique. La Stratégie de croissance accélérée et de prospérité partagée, qui couvre la période 2016-2030, en est une expression institutionnelle. Mais disposer d’une stratégie et transformer une économie ne se confondent pas. Entre les objectifs affichés et les résultats obtenus se trouvent les décisions de financement, la qualité de leur exécution et la continuité des choix publics. C’est à cet endroit, entre l’objectif et le résultat, que devrait se situer une part plus substantielle du débat national.

Une économie de possibilités n’est pas encore une économie transformée. Selon le rapport du Fonds monétaire international de juin 2026, l’investissement brut représentait 39,1 % du PIB en 2025, le déficit du compte courant avait été ramené à 3,4 % du PIB contre 9,4 % en 2024, et les réserves officielles brutes atteignaient environ 2,16 milliards de dollars à la fin de 2025, soit 5,9 mois d’importations hors industries extractives. Un investissement peut en effet être considérable sans entraîner une diversification proportionnelle. Un pays peut devenir une destination d’investissement sans devenir, dans les mêmes proportions, un espace de production diversifiée, et exporter davantage tout en continuant d’importer l’essentiel des biens transformés qu’il consomme.

Pour comprendre cette difficulté, il faut regarder notre trajectoire dans sa continuité plutôt que dans la seule succession de ses régimes. Depuis l’indépendance, la Mauritanie a expérimenté plusieurs formes d’organisation économique, de la construction d’un État doté d’entreprises publiques à l’ouverture aux investissements étrangers. Ce qui frappe, à travers ces ruptures apparentes, c’est la permanence d’un même schéma. Chaque période a d’abord cherché à s’assurer la maîtrise ou les recettes d’une ressource, avant de s’assurer les moyens de transformer ce que cette maîtrise rendait possible.

La nationalisation de la MIFERMA, en 1974, illustre ce schéma dès son origine. Elle a transféré à la puissance publique le contrôle d’une activité déterminante pour les exportations du pays, et elle a été vécue, à raison, comme un acte de souveraineté. Mais la maîtrise de la ressource, aussi déterminante fût-elle, ne garantissait pas à elle seule l’élargissement de la transformation industrielle ni la diffusion de ses effets à l’ensemble de l’économie. La SNIM, qui lui a succédé et demeure un acteur majeur de notre appareil économique, en administre la preuve dans la durée. Son existence confirme qu’une maîtrise nationale durable d’une activité extractive est possible. Elle ne règle pas pour autant, cinquante ans plus tard, les questions de transformation industrielle ou de développement d’entreprises dans d’autres secteurs. Les périodes suivantes ont modifié les instruments de l’action économique sans résoudre entièrement cette difficulté, celle de faire de la maîtrise des ressources et des recettes qu’elles procurent le point de départ d’une transformation productive plus étendue. Que le même défaut de coordination se retrouve sous des régimes de propriété et des doctrines économiques aussi différents suggère qu’il ne tient pas seulement aux personnes qui ont gouverné.

La Mauritanie dispose de l’ouguiya et de sa propre banque centrale, une réalité qui la distingue des pays engagés dans les débats institutionnels propres à la zone franc. Cette souveraineté monétaire ne règle pas, à elle seule, la question de l’usage économique des instruments dont elle dispose. Lorsqu’une banque commerciale accorde un crédit, elle inscrit simultanément une créance à son actif et un dépôt au passif, elle crée ainsi de la monnaie bancaire. Ce mécanisme, exposé notamment par la Banque d’Angleterre dans ses travaux de 2014, permet de comprendre pourquoi le financement peut précéder la production. Mais cette capacité ne signifie pas que les banques puissent financer indistinctement tous les projets, la création de monnaie bancaire n’abolit ni le risque économique ni les exigences de stabilité financière. Selon le FMI, le crédit au secteur privé a d’ailleurs progressé de 12,2 % en 2025, après 8,8 % en 2024. La difficulté ne tient donc pas à une contraction générale du financement, mais à sa destination, sa durée et aux activités qu’il permet effectivement de développer, autant de points sur lesquels nous manquons encore de données récentes et détaillées.

Qui porte alors le risque de la transformation ? Une entreprise qui investit dans la transformation locale voit ses dépenses précéder ses recettes, et ses difficultés dépendre autant de l’électricité, du transport ou des délais de paiement que de la compétence de son dirigeant. Face à elle, une opération commerciale de plus courte durée présente des garanties plus aisément réalisables, et la préférence qu’une banque lui accorde traduit moins une indifférence au développement national que les contraintes propres à son bilan. Les travaux de Joseph Stiglitz et Andrew Weiss sur le rationnement du crédit permettent de comprendre pourquoi le marché bancaire ne répond pas toujours à cette difficulté par une simple hausse des taux d’intérêt, en présence d’informations imparfaites, renchérir le crédit peut au contraire accroître le risque de défaut. Les données disponibles situent les créances non performantes autour d’un cinquième des prêts selon les périodes et les sources examinées. Un fonds de garantie peut aider à franchir certains obstacles, mais il ne fait pas disparaître les pertes éventuelles, il en déplace seulement la charge. La question est d’abord institutionnelle avant d’être rhétorique, elle porte sur qui sélectionne les projets, qui assume la perte en cas d’échec et qui vérifie les résultats obtenus.

Selon le FMI, les créances nettes du système bancaire sur l’État ont augmenté de 44,6 % en 2025, leur part dans le crédit intérieur net passant de 17,6 % fin 2023 à 29,1 % fin 2025. Ce constat n’établit pas, à lui seul, une éviction des entreprises par l’État, le crédit au secteur privé ayant lui aussi progressé sur la même période. Il révèle en revanche que la relation financière entre l’État et les banques prend davantage de place dans l’organisation du crédit intérieur, ce qui appelle un suivi attentif de ses effets sur le financement des investissements productifs.

La Mauritanie possède une expérience ancienne de l’économie extractive, à laquelle s’ajoute désormais le gaz. La rente n’est pas en elle-même une anomalie, elle peut financer des infrastructures et permettre de constituer des réserves face aux chocs. Mais la propriété nationale d’une ressource, le niveau des recettes fiscales qu’elle procure et la transformation productive qui peut en découler ne se recouvrent pas automatiquement. Un État peut détenir une entreprise extractive sans que celle-ci entraîne la création d’activités industrielles dans l’ensemble du pays, ou percevoir des recettes importantes d’un opérateur étranger sans que les entreprises locales aient jamais les capacités de devenir ses fournisseurs. La réciproque est vraie, un investissement étranger peut contribuer à la transformation nationale s’il développe des compétences, achète localement et s’inscrit dans la durée. Ces effets s’apprécient au cas par cas. Les revenus extractifs appellent d’ailleurs une lecture attentive des comptes extérieurs, en excluant les importations de biens d’équipement financées de l’extérieur, le FMI relève qu’en 2025 le compte courant aurait présenté un excédent équivalant à 1,8 % du PIB.

La Banque centrale peut émettre des ouguiyas, elle ne crée pas librement les dollars ou les euros nécessaires au règlement de certaines importations ou d’une dette extérieure. Ces devises proviennent des exportations, des investissements, des transferts ou des réserves constituées. Cette distinction permet d’examiner sans naïveté les propositions qui attribuent à une réorganisation des paiements internationaux la capacité de dégager automatiquement des ressources budgétaires nouvelles. Centraliser des règlements peut changer la répartition des engagements entre institutions, mais si des importations doivent être réglées en devises, celles-ci doivent toujours être fournies, par les réserves, le marché ou l’emprunt, ce qui comporte dans tous les cas des contreparties économiques.

Le débat entre Lionel Zinsou et Kako Nubukpo, notamment dans la série Afrique, le temps des possibles diffusée par RFI à l’été 2026, rappelle que l’existence de capitaux ne résout pas la question de leur emploi, tandis qu’une ambition productive ne se réalise pas sans instruments financiers adaptés. Les expériences asiatiques montrent que certaines formes d’orientation du financement ont accompagné des transformations importantes, mais aussi que les résultats dépendent des compétences administratives et des exigences imposées aux entreprises soutenues. Le crédit dirigé ne constitue pas une politique industrielle complète.

Ces obstacles se ressemblent tous. Une information insuffisante sur le risque empêche des crédits pourtant défendables d’être accordés. Une part croissante des ressources bancaires se dirige vers le Trésor, ce qui redessine la structure du crédit intérieur même si le crédit aux entreprises continue lui aussi de progresser. Un investissement extractif peut se financer et se réaliser sans entraîner, à la même échelle, le développement de fournisseurs nationaux ni la constitution de compétences durablement mobilisables dans le reste de l’économie. Une stratégie peut enfin succéder à une autre sans qu’aucune institution ne soit clairement chargée de vérifier ce que la précédente a réellement produit. Ces mécanismes retardent la conversion des ressources mauritaniennes en capacités productives bien plus qu’un défaut de volonté ou de vision politique. Lever ces obstacles suppose des instruments identifiables, pas des incantations. Le risque de crédit doit être partagé explicitement, non nié. Les obligations de contenu local se vérifient projet par projet. La durée du financement doit correspondre à celle des investissements qu’il soutient. Il faut, enfin, une institution dont le mandat soit précisément de mesurer, dans la durée, ce que chaque politique a changé.

Les agrégats économiques ne saisissent qu’imparfaitement une dimension pourtant essentielle, la possibilité, pour les Mauritaniens, de participer à la transformation de leur propre économie. Selon le FMI, le taux de pauvreté monétaire atteignait 28,4 % en 2024 et la pauvreté multidimensionnelle 56,9 %, deux mesures qui reposent sur des définitions différentes et ne se confondent pas. Ces niveaux doivent être reconnus, tout en examinant les inégalités d’accès qui persistent.

À l’approche de nouvelles échéances de la vie nationale, les orientations économiques méritent d’être discutées au-delà des annonces sectorielles et des oppositions de circonstance. Il ne s’agit pas de faire d’une tribune un programme de gouvernement. Il s’agit de poser des questions auxquelles nos institutions économiques devraient pouvoir apporter des réponses documentées, sur les liens qui se sont réellement constitués entre les grandes entreprises extractives et le tissu productif national, sur les obstacles qui empêchent encore des entreprises viables d’accéder au financement, sur les résultats que les dépenses publiques ont produits au-delà de leur exécution budgétaire. Ces questions concernent l’État, les banques, les entreprises et les institutions de formation, elles ne désignent aucun responsable unique.

C’est là, précisément, que se joue la conversion dont ce pays a besoin. Non dans la découverte d’une ressource supplémentaire, la Mauritanie n’en manque pas, mais dans la construction d’institutions capables de transformer une rente en capital productif. Ce sont les mêmes institutions qui doivent transformer un investissement en compétences durables, une croissance en possibilités concrètes pour ceux qui l’attendent depuis longtemps. Cette construction ne se décrète pas en une tribune ni en un plan quinquennal. Elle se vérifie, projet après projet, crédit après crédit, à la question de savoir ce qu’il en reste une fois la ressource épuisée ou le cycle des cours retourné.

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