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Réinventer l’État mauritanien : vers un pacte citoyen au-delà des clivages communautaires

Analyse de Yahya Niane sur la vision d’Ahmed Bettar pour refonder le rapport entre l’État mauritanien et le citoyen autour de la justice, de l’égalité et de la cohésion nationale.

Réinventer l’État mauritanien : pour un pacte citoyen au-delà des clivages

Le texte d’Ahmed Bettar mérite une attention particulière, car il formule, avec clarté et sans détour, un diagnostic rarement posé avec autant de cohérence sur la relation entre l’État et le citoyen en Mauritanie. Au-delà du constat, sa portée tient à la proposition d’un changement de regard : passer d’un État perçu comme une administration lointaine et partisane à une maison commune dont chaque Mauritanien se sent responsable. Dans un contexte marqué par la défiance envers les institutions et la persistance de fractures communautaires, cette réflexion ouvre une voie concrète pour rebâtir la confiance et la cohésion nationale.

Ahmed Bettar, journaliste et responsable du site d’information _Rapide Info_, ancre son analyse dans l’expérience du terrain et la connaissance des réalités sociales mauritaniennes. Son propos dépasse le débat d’idées abstraites pour interroger ce qui fait tenir une nation au quotidien.

Ahmed Bettar appelle à réinventer le rapport entre l’État et le citoyen mauritanien afin de passer d’une logique de distance bureaucratique et de méfiance à un pacte citoyen fondé sur l’appartenance commune. Pour cela, il distingue d’abord l’État permanent de la Nation de la figure éphémère des gouvernements et des partis. L’État concret ne se réduit pas à une silhouette lointaine qui taxe et sanctionne ; il se reconnaît dans ce qui soigne à l’hôpital, instruit à l’école, désenclave par la route et garantit la sécurité des foyers. Il doit ainsi redevenir le garant d’un destin commun, une maison collective élevée au-dessus des réflexes tribaux, régionaux et politiques.

Or, bâtir cette cohésion suppose donc de regarder les réalités nationales en face, sans complaisance. La Mauritanie est riche de sa diversité, mais demeure traversée par des lignes de faille historiques : tensions communautaires, passif humanitaire, séquelles de l’esclavage, marginalisation de certains territoires et inégalités sociales persistantes. C’est pourquoi la réconciliation nationale, selon Bettar, ne peut reposer ni sur l’amnésie ni sur la domination d’un groupe. Elle s’appuie sur trois piliers indissociables. D’une part, une citoyenneté égale où la loi s’applique de manière impersonnelle, sans égard au patronyme, à la langue ou au poids tribal. D’autre part, une mémoire apaisée qui consiste à affronter l’histoire, y compris ses heures les plus sombres, avec sérénité et justice pour guérir les blessures du passé. Enfin, une représentation miroir des institutions, des forces de sécurité et des médias publics afin que chaque citoyen puisse s’identifier à ceux qui le dirigent et le protègent.

Pour ancrer ces principes dans la durée, l’éducation et les médias jouent un rôle décisif. Aujourd’hui, une part importante de la jeunesse ignore encore les mécanismes des institutions et la portée de la Constitution. Il devient donc urgent de réhabiliter l’instruction civique afin d’apprendre que le drapeau n’appartient à aucune faction, que l’argent public est le bien sacré du peuple et que la corruption affaiblit l’édifice entier. Dans cette même logique, l’enseignement des langues nationales doit être inclus dans la formation des administrateurs pour faciliter la communication entre les citoyens et les responsables administratifs. Parallèlement, les médias ont le devoir de rompre avec les discours de haine et les replis identitaires pour ouvrir des espaces de dialogue interculturel et valoriser ce qui rassemble.

Au fond, la société mauritanienne possède dans sa culture nomade et dans ses valeurs islamiques une solide tradition d’entraide, d’hospitalité et de fraternité. Le défi du siècle est dès lors de transposer cette solidarité traditionnelle à l’échelle de la nation. Cela implique d’apprendre à protéger le bien public avec la même rigueur que la propriété privée et à ressentir l’injustice faite à autrui comme une menace directe pour soi-même. Une telle transition psychologique ne tient cependant que si la justice est perçue comme impartiale et crédible. Car dès que le citoyen acquiert la certitude que les privilèges supplantent le mérite, il se détourne de l’État pour chercher refuge auprès de sa tribu ou de ses réseaux d’influence. La justice apparaît ainsi comme le véritable ciment de la cohésion sociale.

En définitive, la force de la Mauritanie réside dans sa pluralité. Carrefour des mondes arabe, africain et sahélien, elle est à la fois nomade et urbaine, multilingue et unie par l’Islam. La cohésion sociale ne saurait donc consister en une standardisation culturelle qui effacerait ces spécificités. Elle réside plutôt dans la capacité à intégrer ces nuances dans un récit national commun où chaque citoyen peut proclamer avec une égale fierté son appartenance à sa communauté et à la Nation. Fortifier l’État revient donc à en faire une responsabilité collective : l’État ne sera fort que lorsque le citoyen le respectera, et le citoyen ne le respectera que lorsqu’il s’y reconnaîtra enfin.

_Analyse par Yahya Niane_

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