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Transition en Mauritanie : Pourquoi le pays a besoin d’un leadership civil réformateur

Transition en Mauritanie : à l’ère où le gaz offshore vient redéfinir les perspectives économiques mauritaniennes, le pays fait face à son défi historique le plus crucial : réussir la transition d’un modèle politique dominé par l’armée vers un État de droit républicain, porté par des institutions civiles fortes et transparentes.

Tribune :

Transition en Mauritanie : pour un leadership civil, réformateur et crédible.

La Mauritanie traverse une période charnière. Après près d’un demi-siècle marqué par la prédominance des militaires dans l’exercice du pouvoir depuis le coup d’État de 1978 contre Moktar Ould Daddah jusqu’au renversement en 2008 du président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi , le pays dispose aujourd’hui d’atouts considérables, mais reste exposé à des risques structurels majeurs.

La question n’est plus seulement de savoir si un civil « visionnaire » émergera, mais si la classe dirigeante et les forces vives de la nation sauront construire les conditions institutionnelles, économiques et sociales d’un tel leadership.

I. Un héritage politique encore marqué par la tutelle militaire.

L’histoire politique mauritanienne récente est rythmée par une succession de régimes militaires et de transitions inachevées.

Le premier président, Moktar Ould Daddah, est renversé en 1978 par un comité militaire, ouvrant une période où le pouvoir se transmet principalement par la force ou au sein des cercles officiers.

Même les transitions saluées comme démocratiques, comme celle de 2005–2007, restent fragiles : le président Sidi Ould Cheikh Abdallahi, premier chef d’État élu au suffrage universel direct dans des conditions relativement libres, est renversé en août 2008 par son propre chef d’état-major, le général Mohamed Ould Abdel Aziz.

Cette trajectoire a des conséquences durables :

Normalisation de l’intervention militaire : L’armée devient l’arbitre implicite du jeu politique, même lorsque des élections sont organisées.

Faiblesse des contre-pouvoirs : Le parlement, la justice et les partis peinent à s’imposer face à un exécutif adossé aux services de sécurité.

Culture de l’impunité : Les violations des droits, les détournements et les abus de pouvoir restent difficilement sanctionnés, ce qui mine la confiance des citoyens dans l’État.

Des réformes ont été engagées ces dernières années, notamment dans le domaine de la gouvernance et de la lutte contre la corruption, avec la création d’institutions comme l’Autorité nationale de lutte contre la corruption et l’adoption de nouvelles lois sur les partis politiques et la transparence.

Pour autant, l’indépendance réelle de la justice reste limitée : le Président de la République préside le Conseil supérieur de la magistrature et le ministre de la Justice en est le vice-président, ce qui concentre l’influence de l’exécutif sur le judiciaire.

II. Des atouts économiques réels, mais une vulnérabilité structurelle.

Notre pays dispose d’importantes ressources naturelles : minerai de fer, or, cuivre, pêche, et désormais gaz offshore (projet Grand Tortue Ahmeyim avec le Sénégal).

La production de gaz a commencé en 2025 et devrait contribuer à accélérer la croissance en 2026, faisant du pays l’un des marchés prometteurs d’Afrique de l’Ouest.

Pourtant, cette richesse s’accompagne de fragilités :

Dépendance aux matières premières : Les industries extractives représentent près de 19% du PIB et une part majeure des exportations, exposant l’économie aux fluctuations des cours mondiaux.

Secteur halieutique sous pression : La pêche contribue à environ 10% du PIB, 23% des exportations et emploie plus de 50 000 personnes, mais les stocks de poissons s’épuisent progressivement, menaçant la durabilité du secteur.

Croissance volatile et peu inclusive : La croissance a ralenti à 4,2% en 2025, pénalisée par la baisse des performances dans la pêche, le minerai de fer et les services, et par l’achèvement de grands projets de construction liés au gaz.

Le taux de chômage reste élevé, en particulier chez les jeunes et les femmes, et la productivité progresse lentement.

Les institutions internationales et les autorités nationales s’accordent sur un diagnostic clair : la prochaine étape consiste à réduire la dépendance aux cycles extractifs en structurant des filières locales, des infrastructures et des services capables de soutenir une croissance plus inclusive et tirée par le secteur privé.

Cela suppose une gestion macroéconomique rigoureuse des recettes gazières et minières, pour éviter les effets de « malédiction des ressources » et transformer la rente en développement durable.

III. Les conditions d’un leadership civil visionnaire et crédible.

Dans ce contexte, l’émergence d’un civil « visionnaire » ne relève pas du miracle, mais d’un ensemble de choix politiques et institutionnels.

Un tel leadership ne se résume pas à une personnalité charismatique ; il suppose un projet de société et une capacité à réformer l’État en profondeur.

1. Consolider l’État de droit et l’indépendance de la justice.

Sans justice indépendante, aucune réforme durable n’est possible. Les rapports internationaux soulignent que l’indépendance du système judiciaire est compromise par l’influence politique de l’exécutif et des élites économiques.

Des mesures concrètes pourraient inclure :

Réformer la composition et le fonctionnement du Conseil supérieur de la magistrature pour garantir une autonomie organique et fonctionnelle réelle.

Renforcer la formation et la protection des magistrats, ainsi que les mécanismes de lutte contre la corruption au sein des tribunaux.

Mettre en œuvre de manière effective les lois existantes sur la lutte contre la corruption, la transparence dans la vie publique et la déclaration de patrimoine, en dotant les institutions concernées de moyens humains et financiers suffisants.

2. Réformer le secteur de la défense et de la sécurité.

La Mauritanie a accompli des progrès notables dans la réorganisation de ses services de sécurité et la modernisation de son armée, notamment pour faire face aux menaces terroristes dans la région sahélienne.

Des unités d’élite mobiles (Groupements spéciaux d’intervention) ont été créées et déployées le long de la frontière orientale, contribuant à prévenir les incursions de groupes armés.

Cependant, pour sortir du cycle des interventions politiques de l’armée, il est essentiel de :

Clarifier la chaîne de commandement et renforcer le contrôle civil sur les forces armées, via un parlement informé et des mécanismes de supervision budgétaire transparents.

Limiter les rôles politiques directs ou indirects des officiers supérieurs et encourager une culture de neutralité républicaine au sein de l’institution militaire.

Poursuivre la professionnalisation de l’armée, en mettant l’accent sur la formation, la discipline et le respect des droits humains, afin de renforcer sa légitimité aux yeux de la population.

3. Transformer la rente des ressources en développement inclusif.

Un leadership civil crédible doit proposer un modèle économique qui dépasse la simple gestion de la rente. Cela implique :

Une gestion macroéconomique prudente des recettes gazières et minières, avec des règles claires d’épargne, d’investissement et de stabilisation budgétaire pour atténuer la volatilité.

Le développement de chaînes de valeur locales autour des ressources (transformation du poisson, sous-traitance minière, services énergétiques) pour créer des emplois et diversifier l’économie.

Un investissement massif dans le capital humain : éducation, formation professionnelle, santé, protection sociale, en particulier pour les jeunes et les femmes, afin de réduire le chômage structurel et d’améliorer la productivité.

4. Renforcer la participation citoyenne et la redevabilité.

Enfin, un projet civil visionnaire ne peut réussir sans l’adhésion et la vigilance de la société civile . Cela passe par :

La protection effective des libertés civiles et politiques, y compris la liberté de la presse et le droit d’association, pour permettre un débat public libre et contradictoire.

Le soutien à une société civile organisée, capable de participer à l’élaboration des politiques publiques et de contrôler leur mise en œuvre.

La promotion d’une culture de redevabilité, où les dirigeants rendent compte de leur gestion devant les citoyens, à travers des mécanismes de consultation, d’évaluation et, le cas échéant, de sanction.

IV. Un message d’exigence et d’espérance responsable.

La Mauritanie n’a pas besoin d’un « sauveur » providentiel, mais d’un leadership collectif, ancré dans des institutions fortes et des règles claires. Les réformes récentes en matière de gouvernance, de lutte contre la corruption et de modernisation de la justice montrent qu’une dynamique est en cours, mais elle reste insuffisante au regard des enjeux.

La communauté internationale partenaires bilatéraux, institutions financières, organisations régionales a un rôle à jouer : conditionner leur soutien à des avancées tangibles en matière d’État de droit, de transparence budgétaire et de respect des droits humains, plutôt qu’à la seule stabilité apparente.

De même, les élites économiques et politiques mauritaniennes ont la responsabilité de choisir entre la perpétuation de réseaux de rente et la construction d’un État au service de l’intérêt général.

La Mauritanie a la chance de disposer de ressources, d’une position géostratégique et d’une jeunesse nombreuse.

Elle a aussi le devoir historique de rompre avec un modèle où l’armée reste l’arbitre ultime du pouvoir et où la rente profite à quelques-uns. Un civil visionnaire émergera si la nation tout entière État, société civile, secteur privé, partenaires s’engage résolument dans cette voie.

Ce n’est pas une question de chance, mais de choix collectifs assumés.

Abdoulaziz DEME

Le 15 Septembre 2026

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