Introduction à la question haratine et à l’émancipation en Mauritanie – Gourmo Abdoul Lô
Analyse du Pr Gourmo Abdoul Lô (UFP) sur la question haratine, le tribalisme, les castes et la lutte contre les discriminations historiques en Mauritanie.
Texte présenté au nom du parti UFP à la Conférence-débat du 20 août 2026 par Gourmo Abdoul Lô. Une réflexion approfondie sur la question haratine, le système d’assignation par la naissance, la résurgence des logiques de caste et les conditions d’une égalité réelle pour la construction d’une république de citoyens en Mauritanie.
# INTRODUCTION GÉNÉRALE À LA QUESTION HARATINE ET AUX GROUPES SOCIAUX HISTORIQUEMENT DISCRIMINÉS : QUELLE VOIE D’ÉMANCIPATION ?##
( texte présenté au nom du parti UFP à la Conférence-débat du 20 août 2026)
Par Gourmo Abdoul Lô
La question haratine et, plus largement, celle des groupes historiquement discriminés en Mauritanie occupent une place centrale dans les interrogations sur l’avenir de notre société. Elles touchent à la fois à notre histoire, à l’organisation traditionnelle des communautés, aux rapports sociaux, à l’accès aux ressources, à l’égalité devant l’État et, finalement, à la conception même que nous nous faisons de la citoyenneté.
Dans l’histoire des idées et des luttes politiques de la Mauritanie moderne depuis l’indépendance, cette question a toujours figuré, sous des formulations diverses, au premier rang du combat des forces patriotiques, progressistes et démocratiques. Elle s’est exprimée dans la lutte contre le féodalisme et l’esclavagisme, dans la dénonciation des hiérarchies traditionnelles et des mécanismes d’exclusion, ainsi que dans la revendication d’une société plus juste et égalitaire.
Très tôt, ces forces ont compris que la libération réelle du peuple mauritanien exigeait son unité, et que cette unité ne pouvait se construire sur le maintien de rapports de domination ou d’infériorisation hérités de l’histoire. L’émancipation des Haratines et des autres couches opprimées n’apparaissait donc pas comme une question périphérique, mais comme une condition de l’émancipation nationale elle-même — et ce, en raison de leur poids démographique, de la profondeur historique des rapports sociaux dont ils sont issus et de leur place dans la structure économique du pays.
Rappeler cette dimension historique permet d’éviter une lecture selon laquelle la question serait apparue tardivement dans le débat national, ou serait le produit exclusif des formes contemporaines de mobilisation identitaire. Elle plonge au contraire ses racines dans les premières grandes interrogations sur la nature de la société mauritanienne et sur les conditions de son unité et de sa modernisation.
## Un système social fondé sur l’assignation par la naissance
Une compréhension plus complète de cette question suppose de souligner une particularité du système économique et social traditionnel mauritanien. Comme dans de nombreuses sociétés ouest-africaines, celui-ci ne s’est pas seulement structuré autour des appartenances tribales : il s’est aussi organisé, selon des formes variables, autour de systèmes de castes et de statuts héréditaires.
Le ressort profond de ces systèmes tient à un principe d’assignation : l’individu naît dans une position, une fonction ou un rang qui tendent à définir à l’avance sa trajectoire sociale. La naissance devient un principe de classement et parfois de limitation des possibilités offertes à chacun — c’est précisément ce qui constitue l’un des ressorts du conservatisme de l’ordre traditionnel.
Les quatre grandes communautés du pays — arabe, haalpulaar, soninké et wolof — ont chacune connu, avec des formes et des intensités propres, de tels systèmes de hiérarchisation. Elles ne doivent pas être confondues, mais elles partagent d’avoir organisé la société à travers des catégories de naissance, des statuts hérités et des frontières plus ou moins rigides entre groupes.
Cette donnée est décisive pour comprendre les difficultés de la modernisation mauritanienne. Tant que ce système reste actif dans les représentations, les alliances matrimoniales, les réseaux économiques ou l’accès aux positions sociales, il continue de restreindre la mobilité des individus, de reproduire les hiérarchies et de subordonner le mérite à des appartenances reçues à la naissance. Il constitue ainsi, avec le tribalisme, l’un des obstacles profonds à la constitution d’une société moderne de citoyens : là où l’individu reste d’abord défini par son lignage ou son statut hérité, l’égalité républicaine peine à devenir une réalité vécue.
## Une résurgence instrumentalisée
Loin de s’affaiblir sous l’effet de la modernisation, ces logiques connaissent au contraire, dans plusieurs domaines, une véritable réactivation. Le tribalisme retrouve une visibilité forte dans l’espace public, politique et économique, tandis que l’esprit de caste, parfois sous des formes moins visibles, continue de peser sur les comportements sociaux, les solidarités et les mécanismes de promotion.
Ce qui pouvait apparaître comme un simple héritage traditionnel tend ainsi à se recomposer et à trouver de nouvelles fonctions dans la société contemporaine — d’autant plus préoccupant qu’une partie de l’élite politique, administrative et économique ne se contente plus de subir ces pesanteurs : elle tend à les instrumentaliser.
L’appartenance tribale, communautaire ou de statut devient alors une ressource mobilisable pour obtenir des soutiens, consolider une clientèle ou assurer le maintien dans des positions de pouvoir. Des tares sociales que la modernisation devrait réduire risquent ainsi d’être transformées en leviers de promotion politique, ce qui confère une rationalité nouvelle à des structures anciennes : le tribalisme et l’esprit de caste cessent d’être de simples survivances du passé pour devenir des instruments de compétition dans le présent.
Une telle évolution est incompatible avec toute ambition sérieuse de développement, qui suppose au contraire la libération des capacités individuelles, la mobilité sociale et la possibilité pour chacun de se construire indépendamment de son origine.
## Reconnaître sans figer : la spécificité haratine
La cause haratine doit être pensée dans ce cadre. À l’intérieur de la communauté arabe, les Haratines ont subi, dans la longue durée, des formes particulièrement lourdes d’assignation liées à l’esclavage et à la dépendance. Cette réalité impose de reconnaître la singularité de leur situation et de mettre en œuvre des politiques capables de rompre avec ces discriminations et leurs effets durables.
Mais cette reconnaissance ne doit pas reproduire, sous une forme nouvelle, la logique qu’elle prétend combattre. L’émancipation ne peut consister à figer, par une ethnicisation, un groupe historiquement défini par une position sociale imposée — ce qui reviendrait, sous couvert de libération, à figer autrement les frontières héritées du passé.
Il faut donc distinguer deux démarches : d’une part, reconnaître pleinement l’histoire particulière des Haratines et les inégalités qui en résultent encore — démarche indispensable à toute politique de réparation et d’égalité réelle ; d’autre part, se garder de transformer cette identité sociale en séparation ethnique, ce qui risquerait de substituer une assignation nouvelle à l’ancienne.
La véritable émancipation doit permettre aux individus de sortir des catégories rigides héritées de l’ordre traditionnel, en s’appuyant sur la disparition des hiérarchies de naissance et l’égalité véritable des statuts. Cette exigence vaut tout autant pour les communautés haalpulaar, soninké et wolof, où les discriminations liées aux castes ou à l’ascendance servile doivent être combattues sans ambiguïté. Il ne s’agit ni de nier les différences historiques entre communautés, ni de diluer la spécificité haratine, mais de comprendre que toutes ces formes d’assignation relèvent d’un même problème : la persistance de structures sociales qui déterminent la place des individus dès leur naissance.
L’harmonie sociale ne signifie ni l’effacement des identités ni l’oubli de l’histoire ; elle suppose que les différences cessent d’être des hiérarchies, et que nul ne soit assigné ou privilégié en raison de son origine.
## Une gestion étatique marginale et circonstancielle
Si une pensée critique de ces réalités s’est développée tôt au sein des forces démocratiques, l’État, lui, ne les a longtemps appréhendées que de manière discontinue. Au lieu d’en faire une question structurelle touchant à la justice sociale et à l’unité nationale, les pouvoirs publics l’ont souvent abordée par des réponses ponctuelles ou symboliques, sans politique globale et durable.
Avec l’instauration du pluralisme électoral, la question a trop souvent été envisagée sous l’angle de son utilité politique immédiate : recherche de soutiens, constitution de clientèles, promotion sélective de figures haratines dans les appareils de pouvoir. Il en est résulté une confusion durable entre représentation et émancipation. La promotion de personnalités haratines à des fonctions importantes, si elle constitue un progrès réel, a parfois été présentée comme la preuve d’un dépassement général des discriminations — alors même que les mécanismes économiques, fonciers et éducatifs qui les reproduisent demeuraient largement intacts.
Faute d’un diagnostic national rigoureux et d’une politique inscrite dans la durée, le débat a souvent été abandonné aux simplifications et aux instrumentalisations. La responsabilité de l’État tient donc autant à ce qu’il n’a pas fait qu’à la manière dont il a géré politiquement les manifestations du problème plutôt que ses causes profondes.
Il faut par ailleurs déplorer une contradiction qui fragilise la crédibilité de l’action publique : la répression de certains lanceurs d’alerte et militants antiesclavagistes, à travers des restrictions à l’expression ou des poursuites judiciaires dénoncées comme excessives. Une telle situation nourrit un malaise réel dès lors qu’elle contredit la volonté officielle de lutter contre l’esclavage et ses séquelles. Un État crédible dans ce domaine doit garantir le respect de la loi, mais aussi veiller à ce que l’action judiciaire ne soit jamais perçue comme un moyen de décourager la dénonciation des injustices — ce qui suppose un élargissement effectif des libertés publiques et une protection réelle du droit de témoigner et de militer pacifiquement.
## Sortir des lectures simplistes
Aborder cette question exige d’éviter deux écueils opposés.
Le premier consisterait à minimiser la profondeur des discriminations héritées, au motif que l’esclavage a été aboli juridiquement, que l’égalité est proclamée par la Constitution et que des progrès ont été accomplis dans la représentation politique.
Le second consisterait à lire l’ensemble des inégalités mauritaniennes comme l’expression d’une division essentiellement raciale, opposant de façon homogène des groupes dominants à des groupes dominés — lecture qui ne rend pas compte de la diversité des hiérarchies sociales traversant toutes les communautés, ni de l’imbrication des facteurs de naissance, de statut, de classe et d’accès aux ressources. Cela ne signifie pas que la dimension raciale soit absente de certaines discriminations, notamment au sein de la communauté arabe, mais elle n’explique pas à elle seule l’ensemble des mécanismes d’exclusion.
L’esclavage ancien a laissé derrière lui des structures sociales et des rapports de dépendance qui ont survécu à sa disparition juridique : l’institution peut disparaître avant que ne disparaissent les mentalités et les inégalités qu’elle a produites. Plus qu’une simple séquelle de l’esclavage, la question haratine est devenue une question d’émancipation sociale, économique et culturelle, concernant des populations majoritairement composées de paysans sans terre, d’ouvriers et de travailleurs précaires des périphéries urbaines.
Ces mécanismes sont visibles dans la répartition de la propriété foncière, l’accès à certains secteurs économiques, la structure de la bourgeoisie, les inégalités scolaires ou l’accès aux réseaux d’influence, au crédit et aux marchés publics. Il existe donc une contradiction entre des réformes juridiques avancées et une représentation politique plus inclusive, d’une part, et la persistance de pratiques qui continuent à reproduire des inégalités héritées, d’autre part.
## Au-delà de la représentation : transformer les rapports sociaux
Reconnaître la spécificité de la question haratine ne signifie pas l’isoler du mouvement plus général d’émancipation de la société mauritanienne. Le problème de fond reste celui-ci : comment passer d’une société où la naissance pèse encore sur le destin social des individus à une société fondée sur la citoyenneté, le mérite et l’égalité des chances ?
L’émancipation ne peut se réduire à la promotion de quelques élites : la présence de responsables haratines au sommet de l’État est un progrès symbolique réel, mais ne suffit pas à transformer les conditions de vie du plus grand nombre. Une société peut se diversifier dans ses institutions tout en demeurant profondément inégalitaire dans la distribution de la richesse et des opportunités.
Il faut donc garantir l’effectivité absolue de la liberté individuelle, éradiquer toute survivance de l’esclavage, et combattre les discriminations fondées sur l’origine ou le statut social. Mais l’essentiel réside aussi dans les mécanismes qui reproduisent concrètement les inégalités : école inégalitaire, pauvreté transmise de génération en génération, accès déséquilibré à la terre, au financement et à l’emploi qualifié.
La reconnaissance identitaire est nécessaire pour nommer une injustice, mais elle devient insuffisante si elle n’ouvre pas sur une transformation des rapports sociaux. Inversement, l’appel à une citoyenneté abstraite ne saurait servir à ignorer des inégalités bien réelles. Il faut donc tenir ensemble ces deux exigences, sans pour autant substituer une hiérarchie à une autre, ni entrer dans une compétition victimaire entre communautés : la voie doit être celle d’un projet démocratique commun visant à libérer tous les Mauritaniens des déterminismes de naissance.
## Des politiques volontaristes, pour un objectif transitoire
Lorsque les inégalités sont profondément enracinées, l’égalité formelle devant la loi ne suffit pas à produire l’égalité réelle. Des mécanismes temporaires — discrimination positive, ciblage territorial et social, accès préférentiel à la formation, à l’emploi ou au financement — peuvent donc être nécessaires, à condition de viser un objectif clair : réduire les écarts jusqu’à rendre ces mécanismes eux-mêmes inutiles.
La question foncière occupe à cet égard une place décisive : dans un pays où la terre reste un moyen essentiel de production, aucune politique de justice sociale ne peut ignorer les conditions historiques de son appropriation ni le risque de voir les populations vulnérables perdre les terres qu’elles exploitent.
La même interrogation vaut pour l’économie moderne : qui possède les entreprises, obtient les grands financements, accède aux marchés publics, occupe les postes stratégiques — et, à l’inverse, quels groupes restent surreprésentés parmi les travailleurs précaires et les populations sans patrimoine ? Ces questions doivent pouvoir être posées sans tabou, non pour enfermer la société mauritanienne dans une lecture racialiste de ses contradictions, mais pour éviter que des inégalités durablement superposées aux appartenances communautaires ne finissent par être perçues comme l’expression d’une division permanente entre groupes. Une injustice sociale qui perdure finit toujours par produire une lecture politique de l’injustice.
Il appartient à l’État, mais aussi aux partis politiques, aux organisations sociales et aux communautés elles-mêmes, de prévenir cette évolution — ce qui suppose enfin une transformation culturelle. Les hiérarchies sociales ne survivent pas seulement dans les institutions ; elles se reproduisent dans les familles, les mariages et les préjugés transmis sans être interrogés. L’émancipation véritable exige donc d’apprendre à considérer l’individu avant son lignage, sa tribu ou sa caste, et de substituer progressivement à la logique du statut celle de la citoyenneté.
## Conclusion
Il ne s’agit ni d’organiser le procès d’une communauté contre une autre, ni de réécrire l’histoire en distribuant rétrospectivement des rôles de victimes et de coupables. Il s’agit de regarder notre société telle qu’elle est, de comprendre comment son histoire agit encore sur son présent, et de passer d’une gestion politique de la question haratine à une véritable politique nationale d’égalité réelle — fondée sur la durée, la cohérence, l’évaluation et la garantie des libertés.
La question fondamentale pourrait alors être formulée simplement : comment faire de l’émancipation des Haratines et de tous les groupes historiquement discriminés, non pas une revendication périphérique, mais l’un des grands projets de transformation démocratique, sociale et économique de la Mauritanie ?
Car cette émancipation ne concerne pas seulement ceux qui ont subi la domination : elle concerne la société tout entière. Une société prisonnière de ses hiérarchies héritées n’est jamais véritablement libre. Libérer ceux que l’histoire a placés en bas de l’échelle sociale, c’est aussi libérer l’ensemble de la communauté nationale des mécanismes qui assignent encore chacun à une place déterminée par sa naissance. C’est à cette condition que nous pourrons progressivement passer d’une société de statuts hérités à une République de citoyens.
Gourmo Abdoul Lô, le 20 Aout 2026



