L’esclavage et la question des Hratines en Mauritanie : entre héritage historique, citoyenneté et exigence de justice

L’esclavage et la question des Hratines en Mauritanie : entre héritage historique, citoyenneté et exigence de justice
Cheikh Sidati Hamady
Conseiller du président de IRA Biram Dah Abeid, Expert senior en droits des CDWD (GFOD), Chercheur spécialiste des discriminations structurelles, Analyste, Essayiste Le 21 Mai 2026
Une question qui résiste au déni et aux lectures simplificatrices
Certaines questions traversent les générations sans jamais véritablement quitter l’espace public. Elles changent de langage, se déplacent dans les débats politiques, réapparaissent sous de nouvelles formes, mais continuent silencieusement d’habiter les structures profondes des sociétés. La question de l’esclavage et celle des Hratines en Mauritanie relèvent de ces réalités historiques dont les effets ne disparaissent ni avec le temps ni avec les seules proclamations institutionnelles.
Il s’agit sans doute de l’un des sujets les plus sensibles, les plus débattus et parfois les plus mal appréhendés dans le débat national. Les positions qui s’affrontent autour de cette question tombent souvent dans deux lectures opposées. D’un côté, certains considèrent que le sujet appartient désormais au passé au motif que l’État a adopté des textes juridiques et instauré des mécanismes institutionnels destinés à combattre les pratiques esclavagistes. De l’autre, certains tendent parfois à faire de cette question la matrice unique permettant d’expliquer toutes les fractures politiques, sociales ou économiques du pays.
Entre ces deux positions se trouve pourtant une réalité plus complexe : celle d’une société qui cherche encore à produire une lecture lucide, rigoureuse et équilibrée de son propre héritage historique.
Car aucune nation ne construit durablement son avenir sur le déni de son passé. Mais aucune société ne peut davantage demeurer prisonnière de son histoire. L’enjeu n’est ni l’oubli ni la culpabilisation permanente ; il réside plutôt dans la capacité collective à comprendre comment certaines structures héritées continuent d’exercer une influence sur les réalités contemporaines.
L’esclavage n’est pas une singularité mauritanienne. Cependant, les formes historiques qu’il a prises dans le pays continuent aujourd’hui d’interroger profondément la qualité de la citoyenneté, l’égalité devant la loi et la reconnaissance effective de la dignité humaine.
Au centre de cette interrogation demeure la question hratine.
1. Héritage historique : entre phénomène universel et trajectoire mauritanienne
L’historien Paul E. Lovejoy, spécialiste reconnu de l’histoire de l’esclavage en Afrique et directeur du Harriet Tubman Institute for Research on Africa and its Diasporas à l’Université York, explique dans son ouvrage de référence Transformations in Slavery: A History of Slavery in Africa (Cambridge University Press, 3ᵉ édition, 2012) que l’esclavage ne peut être réduit à une simple relation individuelle entre un maître et un esclave. Selon lui, il s’agit également d’un système économique, social et politique ayant structuré les rapports de pouvoir pendant plusieurs siècles à travers différentes civilisations.
Cette approche permet d’éviter deux erreurs fréquentes : considérer l’esclavage comme une singularité exclusivement mauritanienne ou le réduire à un événement historique définitivement clos.
Dans le cas mauritanien, l’esclavage s’est inscrit dans des structures sociales qui ont parfois produit des hiérarchies durables, des rapports de dépendance et certaines représentations collectives ayant traversé plusieurs générations.
Reconnaître cette réalité ne signifie ni condamner une société entière ni attribuer aux générations actuelles une responsabilité historique permanente. L’histoire n’est pas un tribunal ; elle constitue avant tout un instrument de compréhension du présent.
2. L’abolition juridique : entre rupture institutionnelle et limites pratiques
La Mauritanie a progressivement construit un cadre juridique visant à rompre avec les pratiques esclavagistes.
L’ordonnance n°81-234 du 9 novembre 1981 proclame officiellement l’abolition de l’esclavage.
La loi n°2007-048 du 3 septembre 2007 incrimine les pratiques esclavagistes.
La loi n°2015-031 du 10 septembre 2015 qualifie l’esclavage de crime contre l’humanité et crée des juridictions spécialisées.
Ces textes constituent une rupture juridique importante pour inscrire le pays dans les normes internationales relatives aux droits humains.
Toutefois, Gulnara Shahinian, Rapporteure spéciale des Nations unies sur les formes contemporaines d’esclavage, souligne dans son rapport présenté au Conseil des droits de l’homme après sa mission en Mauritanie en 2010 que l’existence des lois ne garantit pas automatiquement leur application effective. La question essentielle réside également dans la protection des victimes, l’accès à la justice, la sensibilisation institutionnelle et la transformation des structures sociales qui entretiennent certaines formes de dépendance.
La distinction entre abolition juridique et disparition effective des rapports de domination demeure donc fondamentale.
3. Les Hratines : entre héritage social, vulnérabilités persistantes et citoyenneté différée.
Réduire la question hratine à une simple survivance historique de l’esclavage revient à réduire un phénomène complexe à une seule dimension mémorielle.
L’historienne canadienne E. Ann McDougall, spécialiste des sociétés sahéliennes et de l’histoire sociale mauritanienne, développe cette idée dans ses travaux consacrés aux Hratines, notamment The Haratine of Mauritania: Kin, Client and Class (référence complète à confirmer). Son analyse montre que le passage du statut servile à la liberté juridique ne produit pas automatiquement une rupture sociale totale. Les rapports économiques et sociaux peuvent survivre sous d’autres formes : relations de clientèle, dépendances économiques ou accès inégal aux ressources.
Cette analyse rejoint les travaux du socio-anthropologue français Olivier Leservoisier dans Les héritages de l’esclavage dans la société haalpulaar de Mauritanie (Cahiers d’études africaines, vol. 48, n°189-190, 2008, pp. 81-100), où il montre que certains stigmates historiques peuvent se prolonger dans les représentations sociales, les relations matrimoniales et certains mécanismes d’intégration.
La question hratine dépasse ainsi largement le cadre du passé ; elle interroge les conditions d’accès à la mobilité sociale, à la reconnaissance effective et à une citoyenneté pleinement vécue.
4. Reproduction sociale et inégalités structurelles : lorsque l’histoire agit silencieusement
Les inégalités historiques ne se maintiennent pas uniquement à travers des mécanismes visibles de domination. Elles peuvent également se reproduire silencieusement.
Dans La Reproduction : Éléments pour une théorie du système d’enseignement (Éditions de Minuit, Paris, 1970), Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron expliquent que les sociétés disposent de mécanismes permettant la transmission des inégalités entre générations. L’école, les réseaux sociaux, le capital culturel ou certaines représentations collectives peuvent participer à la reproduction des positions sociales.
Cette réflexion trouve un prolongement dans Le Capital au XXIᵉ siècle (Seuil, Paris, 2013), où Thomas Piketty montre que les inégalités historiquement accumulées ont tendance à se maintenir lorsqu’aucune politique publique corrective n’intervient.
Appliquées au contexte mauritanien, ces analyses permettent de comprendre comment certaines vulnérabilités historiques peuvent continuer à produire des effets dans l’accès aux ressources, aux opportunités économiques ou aux espaces de décision.
5. Citoyenneté inachevée et accès différencié aux droits
La citoyenneté ne se réduit pas à une reconnaissance administrative ou juridique. Elle implique également la possibilité réelle d’exercer ses droits.
La philosophe politique Seyla Benhabib, dans The Claims of Culture: Equality and Diversity in the Global Era (Princeton University Press, 2002), explique que la citoyenneté démocratique ne se mesure pas uniquement à l’existence de droits formels mais aussi à la capacité réelle des individus à participer à la vie publique.
Cette distinction entre citoyenneté formelle et citoyenneté réelle apparaît particulièrement importante. La première reconnaît des droits ; la seconde garantit leur exercice effectif.
Le Rapporteur spécial des Nations unies sur l’extrême pauvreté et les droits humains, Philip Alston (mission en Mauritanie, 2019), souligne plusieurs obstacles structurels susceptibles d’affecter davantage certaines populations vulnérables.
La question centrale devient alors moins celle de l’existence théorique des droits que celle de leur accès concret.
6. Justice et réformes structurelles : dépasser la puissance symbolique des lois
Les lois constituent une étape fondamentale mais ne produisent pas automatiquement une transformation sociale profonde.
Le rapport Enforcing Mauritania’s Anti-Slavery Legislation, publié conjointement par Anti-Slavery International et Minority Rights Group International en 2017, insiste sur plusieurs défis : sensibilisation institutionnelle insuffisante, difficultés d’application des lois, protection limitée des victimes et lenteur des procédures judiciaires.
Paul Ricoeur apporte ici un éclairage complémentaire dans La Mémoire, l’histoire, l’oubli (Éditions du Seuil, Paris, 2000). Il explique qu’une société ne construit pas une réconciliation durable par l’effacement du passé mais par une reconnaissance lucide de celui-ci accompagnée d’un travail de justice.
Une réforme durable ne peut donc se limiter à la seule dimension législative. Elle suppose également des politiques éducatives, économiques et sociales capables d’agir sur les causes profondes des vulnérabilités historiques.
Une inégalité peut disparaître dans les textes tout en continuant à survivre silencieusement dans les pratiques sociales.
Conclusion : transformer l’histoire en justice et en avenir partagé
La question hratine rappelle une vérité essentielle : une société ne se libère pas simplement en déclarant la fin d’une injustice ; elle se libère lorsqu’elle crée les conditions permettant d’empêcher sa reproduction sous d’autres formes.
L’avenir de la Mauritanie ne se construira pas uniquement à travers des indicateurs économiques ou des réformes administratives. Il se construira également lorsque chaque citoyen, quelle que soit son origine sociale, pourra se reconnaître pleinement dans les institutions et dans la promesse nationale elle-même.
Une société ne devient pas plus forte lorsqu’elle efface son histoire.
Elle devient plus forte lorsqu’elle apprend à transformer cette histoire en justice, en inclusion et en avenir partagé.
Références
Lovejoy, Paul E. Transformations in Slavery: A History of Slavery in Africa. 3ᵉ édition. Cambridge University Press, 2012.
https://scholar.google.com/scholar?q=Paul+E+Lovejoy+Transformations+in+Slavery+A+History+of+Slavery+in+Africa
McDougall, E. Ann. The Haratine of Mauritania: Kin, Client and Class (référence bibliographique complète à confirmer).
🔗https://scholar.google.com/scholar?q=E+Ann+McDougall+Haratine+of+Mauritania+Kin+Client+and+Class
Leservoisier, Olivier. « Les héritages de l’esclavage dans la société haalpulaar de Mauritanie », Cahiers d’études africaines, vol. 48, n°189–190, 2008, pp. 81–100.
https://scholar.google.com/scholar?q=Olivier
+Leservoisier+Les+heritages+de+l+esclavage
+dans+la+societe+haalpulaar+de+Mauritanie
Bourdieu, Pierre ; Passeron, Jean-Claude. La Reproduction : Éléments pour une théorie du système d’enseignement. Paris : Éditions de Minuit, 1970.
https://scholar.google.com/scholar?q=Bourdieu+Passeron+La+Reproduction
Piketty, Thomas. Le Capital au XXIᵉ siècle. Paris : Seuil, 2013.
https://scholar.google.com/scholar?q=Thomas+Piketty+Le+Capital+au+XXIe+siecle
Benhabib, Seyla. The Claims of Culture: Equality and Diversity in the Global Era. Princeton University Press, 2002.
https://scholar.google.com/scholar?q=Seyla+Benhabib+The+Claims+of+Culture
Ricoeur, Paul. La Mémoire, l’histoire, l’oubli. Paris : Seuil, 2000.
https://scholar.google.com/scholar?q=Paul+Ricoeur+La+Memoire+l+histoire+l+oubli
Shahinian, Gulnara. Rapport du Rapporteur spécial sur les formes contemporaines d’esclavage – Mission en Mauritanie. Conseil des droits de l’homme des Nations unies, 2010.
https://www.ohchr.org
https://scholar.google.com/scholar?q=Gulnara+Shahinian+Mauritania+2010
Alston, Philip. Rapport du Rapporteur spécial sur l’extrême pauvreté et les droits humains – Mission en Mauritanie. Nations unies, 2019.
https://www.ohchr.org
https://scholar.google.com/scholar?q=Philip+Alston+Mauritania+2019
Anti-Slavery International & Minority Rights Group International. Enforcing Mauritania’s Anti-Slavery Legislation. Londres, 2017.
https://www.antislavery.org
https://minorityrights.org
https://scholar.google.com/scholar?q=Enforcing+Mauritania%27s+Anti-Slavery+Legislation



