Panne d’électricité à Nouakchott : incendies, gestion de la Somelec et bien commun
Analyse de la crise électrique à Nouakchott par Mansour LY : retour sur les incendies des postes Somelec, examen des budgets et remise en cause du modèle.

Après les incendies ayant plongé Nouakchott dans le noir, l’analyse va au-delà des réparations de secours : entre arbitrages budgétaires interrogeants de la Somelec, déficit de maintenance et culture collective de la débrouille, l’analyste Mansour LY pose les bases d’une exigence citoyenne pour un vrai service public.
Quand Nouakchott s’éteint : la panne, les comptes et le bien commun

Une capitale dans la chaleur
Il faut commencer par la chambre, pas par le transformateur. Depuis quelques jours, dans une partie de Nouakchott, les nuits sont dures. Les ventilateurs se sont tus, la chaleur s’installe dans les murs, les enfants dorment mal et les personnes âgées cherchent un peu d’air. Dans les cuisines, les réfrigérateurs s’arrêtent et la nourriture se gâte. Chez le commerçant du quartier, la marchandise se détériore, dans les pharmacies la conservation des médicaments devient un souci, dans les ateliers les machines se taisent. Ceux qui le peuvent achètent un groupe électrogène et du carburant. Ceux qui ne le peuvent pas attendent, éventent leurs enfants et comptent les heures.
Rappeler cela n’est pas céder à l’émotion. C’est poser une évidence qu’on oublie vite. L’électricité n’est pas une affaire d’ingénieurs. C’est un service public, une condition de la dignité quotidienne, une infrastructure économique, l’une des conditions du fonctionnement d’une ville. C’est parce qu’elle est tout cela que les deux incendies récents obligent à regarder au-delà de la panne.
Deux incendies, des faits à établir
Distinguons d’abord ce que nous savons de ce que nous ignorons. En deux jours, deux postes de transformation de 33/15 kV ont pris feu. Le premier, vendredi, au poste Est, a coupé le courant dans des quartiers de Nouakchott-Nord et des parties d’Arafat, et perturbé la ligne reliant Nouakchott, Ouad Naga, Idini et Aouleigat. Le second, samedi, a touché le poste de Nouakchott-Ouest. Au total, six des neuf communes de la capitale ont été affectées. Les autorités ont annoncé la recherche des causes et des responsabilités, tout en donnant la priorité au rétablissement.
Ce que nous ne savons pas, il faut le dire aussi nettement. À ce stade, les citoyens ne disposent pas des éléments techniques permettant d’établir les causes des deux incendies. Le directeur général de la Somelec a indiqué que ses équipes avaient identifié ce qu’il a présenté comme la source de l’incendie, mais dans les informations publiques disponibles, la cause technique détaillée n’est pas encore exposée. Or une source identifiée n’est pas une cause documentée. S’agissait-il d’une cellule, d’un disjoncteur, d’un défaut électrique, d’un événement extérieur ? Le diagnostic vaut-il pour les deux incendies ou pour un seul ? Ces questions ne sont pas des accusations. Ce sont celles auxquelles un rapport d’incident sérieux devra répondre.
Réagir ne suffit pas
La justice commande de reconnaître la mobilisation opérationnelle qui a suivi. Selon les communiqués de la société et les informations de presse, la Somelec indique avoir remis en service la ligne Nouakchott-Idini, qui alimente les puits d’eau potable, rétabli le courant dans plusieurs zones grâce à des lignes d’alimentation parallèles et de remplacement, et réalimenté progressivement de vastes secteurs de l’ouest de la capitale selon les capacités de charge disponibles. Ses équipes ont travaillé sur les cellules de distribution et les disjoncteurs endommagés, du matériel supplémentaire était attendu, et un groupe électrogène a été acheminé depuis le Sénégal via Rosso. Le directeur général a présenté ses excuses aux habitants touchés. Ces mesures montrent qu’une capacité de réaction existe, et c’est important.
Mais réagir après le sinistre ne doit pas être confondu avec le prévenir. L’une peut être efficace alors même que l’autre mérite encore d’être évaluée. Trois questions restent entières. La remise en service prioritaire de la ligne d’Idini rappelle d’abord que la sécurité électrique est aussi une question de sécurité de l’eau, puisque quand le réseau faiblit, ce ne sont pas seulement les ampoules qui sont en jeu, mais des infrastructures d’eau potable qui en dépendent. L’acheminement d’un groupe depuis le Sénégal pose ensuite une question concrète, celle de la fonction qu’il devait remplir dans le dispositif de secours et de la raison pour laquelle cette capacité n’était pas immédiatement disponible à Nouakchott. L’annonce de matériels venus de l’étranger en soulève une troisième, celle de la politique de stock stratégique de la Somelec pour les cellules, disjoncteurs et protections dont la défaillance peut immobiliser un poste source. Enfin, puisque des lignes de secours ont bien été utilisées, la vraie question n’est pas l’absence de redondance, mais sa capacité, autrement dit quelle charge ces alimentations pouvaient absorber et pourquoi elles n’ont pas permis de reprendre aussitôt toute la demande coupée.
Le budget de juillet à relire
Les incendies obligent aussi à relire un document que l’État a lui-même publié un mois plus tôt, non parce qu’un budget annoncerait un incendie, mais parce qu’il révèle les priorités que l’on se donne. La loi de finances rectificative pour 2026, adoptée en juillet, contient trois lignes qui méritent examen. Tous les montants sont en ouguiyas.
La subvention d’équilibre versée à la Somelec passe de 270 à 656,5 millions, une hausse de 386,5 millions, soit environ 143 pour cent. L’effort budgétaire destiné à contribuer à l’équilibre d’exploitation de la société a donc été fortement révisé à la hausse. Dans le même budget, la ligne de renforcement des capacités de la Somelec recule de 2 milliards à 1,8 milliard. Et la ligne de renforcement des réseaux de distribution moyenne et basse tension et d’éclairage public à Nouakchott est ramenée de 200 à 112 millions, soit une baisse de 44 pour cent.
Ces chiffres appellent une lecture prudente. Un crédit inscrit n’est pas une dépense exécutée, et une baisse de crédits peut refléter un rééchelonnement, un retard de bailleur ou une reprogrammation. Le relèvement de la subvention traduit un besoin d’appui à l’équilibre de l’entreprise, dont les causes précises doivent être documentées par ses comptes et par les décisions ayant justifié la rectification. Surtout, cette rubrique de distribution ne peut être assimilée, sans document complémentaire, au financement des deux postes 33/15 kV incendiés. Ce que l’on peut dire sans forcer le trait, c’est que la même année a vu monter la contribution au fonctionnement et baisser les crédits de renforcement et de distribution. La question qui en découle est simple. Quels investissements de distribution ont été réduits, différés ou reprogrammés, et pourquoi ?
Produire ne suffit pas
Il faut le reconnaître sans détour, l’État investit, et beaucoup, dans l’électricité. La même loi maintient l’interconnexion Nouakchott-Tobène avec le Sénégal à hauteur de 1,2 milliard, inscrit la ligne haute tension Nouakchott-Zouerate et le renforcement du parc de production. La question n’est donc pas de savoir si l’État investit. Il le fait. Elle est ailleurs, dans l’équilibre de cet effort, entre la part qui va aux nouvelles capacités et aux grands axes, et celle qui va à la résilience, au renouvellement et à la maintenance du réseau déjà en service.
Car ce sont des métiers distincts. Produire, c’est fabriquer l’électricité. Transporter, c’est la déplacer en grande quantité. Distribuer, c’est la faire parvenir aux logements, aux commerces et aux ateliers. Maintenir, c’est préserver l’intégrité de l’ensemble. Une centrale de plus améliore la production, mais elle ne remplace ni un transformateur entretenu, ni une protection bien réglée, ni un réseau de distribution capable de tenir quand un maillon lâche. Le citoyen ne vit pas dans les mégawatts qu’on annonce. Il vit dans la continuité du service, celle qui alimente sa chambre, son commerce et sa pompe à eau.
Somelec, les comptes, les contrats et le contrôle
Il faut se garder d’un raccourci répandu. On parle de la dette de la Somelec comme d’un bloc unique. C’est une facilité trompeuse. Une entreprise d’électricité porte des réalités distinctes qu’il faut nommer séparément, la dette bancaire, la dette fournisseurs, les arriérés, les créances sur des clients publics qui ne paient pas, les subventions, les pertes techniques, les pertes commerciales, le déficit d’exploitation. Le citoyen est en droit de réclamer un état des lieux financier complet et récent, fait des états financiers, du rapport du commissaire aux comptes, de l’encours et des arriérés, du coût moyen du kilowattheure et du niveau des pertes. Une partie substantielle de ces informations devrait pouvoir être publiée, au moins sous forme agrégée, sous réserve des secrets légalement protégés.
Sur les équipements, la même exigence de traçabilité s’impose, sans procès d’intention. Pour chacun des deux postes touchés, on peut demander une véritable fiche d’identité, avec l’année de construction et la dernière rénovation, la capacité et les fabricants, la référence et l’attributaire du marché, le financement, la procédure et les avenants, les essais en usine et sur site, les procès-verbaux de réception et les réserves, le dernier entretien, le prestataire, l’historique d’incidents et les essais des protections. C’est ce passage du soupçon à la pièce justificative qui distingue une exigence citoyenne d’une rumeur. Il ne s’agit de citer aucun nom sans document, ni de reprendre des montants circulant sur les réseaux sans en retrouver le marché, le financement et la source.
Reste la régulation. La Mauritanie dispose d’une Autorité de Régulation compétente pour l’électricité. La vraie question n’est pas de l’accuser de silence, mais de savoir qui, aujourd’hui, fixe les standards de continuité du service, reçoit les données d’incident, évalue la performance et peut imposer un programme correctif à la Somelec. Tant que la réponse n’est pas claire, le contrôle reste une intention plus qu’une réalité.
Le gaz n’est pas une baguette magique
On nous répétera que le gaz réglera tout. C’est pourquoi il faut en parler, brièvement et à sa juste place. La loi de finances inscrit 2,4 milliards d’ouguiyas de quote-part de l’État sur les recettes gazières. C’est un apport réel, mais il ne transforme pas à lui seul le réseau. Les recettes brutes d’un projet gazier ne sont pas des revenus immédiatement disponibles, puisqu’une part sert d’abord à rembourser les coûts de développement avancés par les compagnies, selon la logique même du contrat de partage de production. Le gaz peut devenir une ressource nationale majeure. Il n’est pourtant ni un transformateur, ni un plan de maintenance, ni un mécanisme de reddition de comptes.
La débrouille n’est pas une politique publique
Il faut enfin oser un diagnostic qui nous concerne tous. En Mauritanie, le danger n’est pas seulement que le service public tombe en panne. Le danger est que chacun finisse par trouver normal de s’en passer. Depuis longtemps, beaucoup de Mauritaniens ne croient plus vraiment que le commun fonctionnera, alors chacun se bâtit son petit État privé, avec un groupe électrogène, une réserve d’eau, une école privée, une clinique privée, un contact dans l’administration, un cousin bien placé, un arrangement.
Cette débrouille a permis à des familles de tenir, et elle ne doit pas être méprisée. Mais elle a un coût politique, car elle habitue chacun à chercher sa sortie individuelle au lieu d’exiger une solution commune. La débrouille n’est pas une politique publique. Le groupe électrogène n’est pas une réforme du réseau. La patience des citoyens n’est pas un programme de maintenance. Et la coupure ne frappe pas tout le monde de la même façon. Pour les uns, elle est une dépense de plus, du carburant et un moteur. Pour les autres, elle est une nuit blanche, une denrée perdue, un enfant qui tousse, une journée de travail compromise. Notre grande force est aussi devenue notre faiblesse. Nous savons patienter, supporter, nous arranger, nous répéter que ça va aller. Mais une société qui supporte tout finit parfois par ne plus demander assez. La paix sociale ne doit pas devenir une permission donnée à l’inefficacité. Et la responsabilité collective ne signifie pas que tout le monde est coupable au même degré. L’État décide, finance, contrôle et rend compte. Le citoyen respecte, protège, paie ce qu’il doit, refuse la fraude et cesse de traiter le bien public comme une chose sans propriétaire.
Ce qu’il faut faire maintenant
Beaucoup de réponses existent déjà sur le papier, et c’est justement le problème. La restructuration annoncée du Groupe Somelec, autour d’une société mère et de filiales spécialisées, devait précisément clarifier les responsabilités entre production, transport et distribution. Des marchés ont été lancés pour des compteurs intelligents, pour la sécurisation des postes, pour le renouvellement des câbles, et des partenaires financent des programmes. La question n’est donc pas d’inventer des réformes, mais de comprendre pourquoi tout cela n’a pas empêché deux postes de brûler en deux jours. Une réforme qui reste un organigramme ne protège personne.
De là découlent des demandes simples et vérifiables. Un rapport préliminaire public sur chaque incendie et la chronologie du rétablissement. Un audit indépendant des principaux postes sources de Nouakchott, sous trois mois. Une cartographie du risque et un programme de maintenance rendus publics. Les indicateurs de performance de la Somelec publiés régulièrement, qu’il s’agisse des interruptions, des pertes, des incidents, et surtout du taux d’exécution réel des investissements votés et non des seuls montants annoncés. Et un rendez-vous régulier devant le Parlement sur la sécurité énergétique.
Il faut y ajouter une exigence immédiate, celle de la parole. En période de crise, une communication quotidienne, précise et territorialisée devrait devenir la règle, avec les quartiers concernés, les horaires prévisibles, les contraintes techniques et les étapes du rétablissement. Le citoyen supporte mieux l’effort lorsqu’il comprend ce qui se passe.
Reste la question qu’on n’ose pas assez poser, celle des compétences et du modèle. Certains avancent la privatisation comme solution. L’expérience de plusieurs pays voisins invite à la prudence, car aucun changement de statut ne suffit à lui seul si la maintenance, le contrôle, les compétences et la redevabilité ne suivent pas. Le vrai capital d’un réseau, ce ne sont pas seulement ses câbles. Ce sont les femmes et les hommes formés qui savent les entretenir, et l’institution qui les tient responsables.
La lumière et les comptes
La lumière reviendra et les installations seront réparées. Mais la véritable mesure de cette crise viendra ensuite. Saurons-nous publier les causes, examiner les contrats, expliquer les arbitrages budgétaires et transformer deux incendies rapprochés en un programme de sécurisation du réseau ? Un budget ne prédit pas un incendie. Il révèle cependant les priorités que l’État se donne. Après le sinistre, il appartient désormais aux institutions de montrer comment ces priorités protègent concrètement le service public. La vraie question n’est pas de savoir quand le courant reviendra. Elle est de savoir si, cette fois, nous accepterons encore que tout redevienne comme avant.
Par Mansour LY,
Juriste, analyste politique



