Le MND et la question de l’esclavage en Mauritanie par Gourmo Abdoul Lô
Analyse de Gourmo Abdoul Lô sur le rôle du Mouvement national démocratique (MND) dans l'émancipation des Haratines en Mauritanie et l'émergence d'El Hor.

L’histoire de la lutte contre l’esclavage en Mauritanie ne peut être écrite à partir des catégories politiques d’aujourd’hui. Entre rupture avec l’ordre traditionnel, action dans les adwabas et limites théoriques du marxisme : Gourmo Abdoul Lô réévalue l’apport historique du MND et sa filiation avec le mouvement El Hor.
LE MND ET LA QUESTION DE L’ESCLAVAGE EN MAURITANIE : UN APPORT HISTORIQUE À RESTITUER SANS EN OCCULTER LES LIMITES
Par Gourmo Abdoul Lô
L’histoire de la lutte contre l’esclavage en Mauritanie ne peut être écrite sérieusement ni à partir des catégories politiques d’aujourd’hui, ni en projetant rétrospectivement sur les acteurs des années 1960 et 1970 les concepts, les exigences et les formes d’organisation qui se sont imposés plus tard. Elle doit être replacée dans son temps, dans les combats qui étaient alors possibles, dans les outils théoriques disponibles et dans les contradictions propres à une société encore profondément structurée par les hiérarchies traditionnelles.
C’est à cette condition seulement que l’on peut apprécier avec justice l’apport historique du Mouvement national démocratique, le MND, à l’éveil politique et social des masses haratines, sans nier les limites idéologiques et théoriques qui ont longtemps empêché le mouvement de penser la question de l’esclavage dans toute sa spécificité.
Il serait en effet tout aussi erroné de présenter le MND comme le mouvement ayant, dès sa naissance, formulé une doctrine abolitionniste au sens contemporain que de prétendre qu’il aurait ignoré la condition des esclaves et anciens esclaves. La réalité historique est plus complexe et, à bien des égards, beaucoup plus féconde.
Une rupture radicale avec l’ordre social traditionnel
Le MND s’est constitué à une époque où l’essentiel de la société mauritanienne demeurait organisé autour de structures hiérarchiques profondément enracinées : tribus, castes, statuts de naissance, dépendances personnelles, rapports féodaux ou semi-féodaux et formes persistantes de servitude.
Dans cet univers social, la domination exercée sur les Haratines n’était pas seulement économique. Elle était aussi statutaire, culturelle et politique. Elle reposait sur des représentations anciennes de la société qui assignaient chacun à une position déterminée par la naissance.
La première contribution historique du MND fut précisément de s’attaquer frontalement à cet ordre de légitimité.
Son discours révolutionnaire affirmait l’égalité fondamentale des hommes et des citoyens contre toutes les hiérarchies héritées. Il substituait aux appartenances de naissance les catégories de travailleurs, de paysans, d’ouvriers, de masses exploitées et de forces révolutionnaires. Cette démarche était certes inspirée par le marxisme et par les courants révolutionnaires de l’époque. Mais, dans la Mauritanie des années 1960 et 1970, elle représentait une rupture intellectuelle et politique considérable.
Dire à un Haratine qu’il n’était pas destiné par la naissance à servir un autre homme, mais qu’il appartenait aux forces sociales capables de transformer le pays, constituait déjà en soi un puissant message d’émancipation.
Dire à un jeune Beidane ou négro-africain issu de catégories socialement favorisées qu’il devait combattre les privilèges traditionnels dont son propre milieu pouvait être bénéficiaire constituait une rupture tout aussi importante.
Le rôle souvent oublié des cadres non haratines du mouvement
Il convient ici de restituer un aspect essentiel de cette histoire, trop souvent négligé dans certaines lectures rétrospectives : le rôle joué par de nombreux cadres beidanes et négro-africains du mouvement clandestin dans l’éveil politique des masses haratines.
Cette contribution ne doit ni être exagérée ni servir à confisquer aux Haratines leur propre histoire. Mais elle ne doit pas davantage être effacée.
Dans les premières années du MND, une part importante de ses cadres dirigeants et de ses organisateurs clandestins n’était pas haratine. Pourtant, nombre d’entre eux consacrèrent une part considérable de leur activité militante à l’organisation, à l’alphabétisation, à la formation politique et à la mobilisation des couches les plus pauvres de la société, parmi lesquelles les Haratines occupaient une place centrale.
Dans les villes, cette action passa notamment par les syndicats.
Le monde ouvrier, les employés, les petits fonctionnaires, les cadres moyens et les travailleurs des secteurs modernes de l’économie constituaient des lieux privilégiés de politisation. Les militants du MND y jouèrent un rôle important dans la diffusion d’idées alors profondément subversives : égalité sociale, dignité du travail, refus des privilèges de naissance, droit à l’organisation collective et contestation des rapports traditionnels de dépendance.
Pour de nombreux militants haratines, le syndicalisme fut ainsi une véritable école de citoyenneté et de formation politique.
Mais c’est sans doute dans les campagnes que l’empreinte du MND fut la plus profonde.
Les adwabas au cœur de la stratégie militante
Une grande partie de la population haratine vivait alors dans les campagnes, notamment dans les adwabas, où les rapports traditionnels de dépendance demeuraient particulièrement pesants.
Or, jusqu’à la fin des années 1970, ces zones rurales constituèrent l’un des principaux terrains d’implantation du MND.
Cette présence n’était pas fortuite. Elle découlait d’une orientation stratégique fortement influencée par le maoïsme et par l’expérience révolutionnaire chinoise : celle consistant, selon la célèbre formule, à « encercler les villes par les campagnes ».
Dans cette perspective, la paysannerie pauvre devait constituer l’une des forces déterminantes du changement révolutionnaire.
En Mauritanie, cette orientation conduisit naturellement les militants du MND vers les populations rurales les plus pauvres et les plus dominées. Or celles-ci étaient, dans de nombreuses régions, très largement composées de Haratines.
Pendant plusieurs années, de jeunes militants, souvent issus eux-mêmes de milieux sociaux très différents, se rendirent dans les adwabas, partagèrent les conditions de vie des populations locales, organisèrent des cellules, firent de l’alphabétisation, diffusèrent une culture politique nouvelle et contribuèrent à faire naître chez de nombreux hommes et femmes la conscience que les rapports sociaux dans lesquels ils vivaient n’étaient ni naturels ni immuables.
Ce travail patient et souvent clandestin constitue une page majeure de l’histoire politique mauritanienne.
Il explique aussi pourquoi la base populaire du MND compta très tôt un nombre considérable de militants haratines.
Ce fut tout particulièrement le cas dans l’Aftout, où des luttes de paysans haratines contre les rapports fonciers féodaux furent dirigées ou encadrées par des cadres importants du MND. C’est notamment dans ce contexte que le mouvement popularisa le mot d’ordre : « La terre à celui qui la travaille », revendication qui annonçait, par son esprit, certaines des orientations qui se retrouveront plus tard dans la réforme foncière engagée sous le président Mohamed Khouna Ould Haidalla.
Pour le MND, la question haratine apparaissait alors fondamentalement comme une question paysanne et sociale. Son règlement supposait en premier lieu une remise en cause des formes féodales d’appropriation de la terre, qui reproduisaient et entretenaient les survivances économiques et sociales de l’ancien ordre esclavagiste. Peu de questions sociales occupaient, dans la pratique militante du mouvement, une place aussi importante que celle-ci.
Une émancipation pensée d’abord à travers la lutte des classes
Il serait néanmoins historiquement faux de prétendre que le MND avait alors élaboré une théorie spécifique de l’esclavage mauritanien comparable à celle que développeront plus tard les mouvements abolitionnistes.
La doctrine du mouvement était en pleine construction.
Les jeunes militants qui constituaient le MND assimilaient alors, souvent dans des conditions difficiles, les grandes références idéologiques de la gauche révolutionnaire internationale : Marx, Lénine, Mao, les expériences vietnamienne, chinoise, cubaine ou encore les mouvements de libération nationale africains et arabes.
La grille dominante était celle de la lutte des classes, du féodalisme, de l’impérialisme, de la bourgeoisie nationale et des masses populaires.
L’esclavage était donc principalement appréhendé comme une manifestation particulière d’un système plus général de domination féodale.
Dans cette perspective, la libération des Haratines devait résulter de la destruction de l’ordre féodal et de la transformation révolutionnaire de la société tout entière.
Cette lecture avait une force incontestable : elle refusait de racialiser les rapports sociaux et inscrivait l’émancipation haratine dans un projet universel de transformation de la société mauritanienne.
Mais elle avait également une limite importante.
Elle tendait à sous-estimer la spécificité historique de l’esclavage, la profondeur des rapports personnels de dépendance, le poids des représentations sociales attachées au statut d’origine servile et la capacité de ces mécanismes à survivre même après l’affaiblissement des structures économiques qui les avaient engendrés.
En d’autres termes, le MND n’avait pas sous-estimé l’importance de la question haratine. Tout, dans son implantation sociale et dans ses pratiques militantes, tend même à montrer le contraire. Sa limite fut plutôt d’avoir pensé cette question presque exclusivement à travers les catégories du féodalisme, de la paysannerie et de la lutte des classes, et donc de ne pas avoir suffisamment théorisé ce qui, dans l’esclavage et ses séquelles, pouvait survivre à la transformation des seuls rapports économiques : le statut social, la filiation, les représentations collectives, les discriminations et, finalement, l’autonomie même de la revendication haratine.
Ce n’est donc pas l’importance de la question qui avait échappé au MND ; c’est, en partie, sa spécificité.
Reconnaître aujourd’hui cette limite ne diminue en rien son apport. Cela permet simplement de comprendre l’histoire dans son mouvement réel.
Le MND, véritable école de formation d’une génération de cadres haratines
L’un des faits les plus significatifs de cette période est que, sauf exceptions, une part essentielle de ceux qui deviendront par la suite les cadres du mouvement El Hor avaient auparavant milité, directement ou indirectement, dans l’espace politique constitué autour du MND.
Ce fait n’est pas secondaire.
Il montre que l’émergence ultérieure d’un mouvement haratine autonome n’est pas apparue dans un vide politique.
Une génération entière avait préalablement été formée au militantisme clandestin, aux techniques d’organisation, au travail syndical, à la diffusion de tracts, à la formation idéologique, à la mobilisation des campagnes et à la contestation de l’ordre social traditionnel.
Le MND fut ainsi, pour beaucoup, une école politique.
L’apparition d’El Hor ne doit donc pas nécessairement être lue comme la simple négation de l’expérience du MND. Elle peut aussi être comprise comme l’un de ses prolongements historiques, tout en constituant simultanément un dépassement de certaines de ses limites.
Les militants qui allaient poser avec une force nouvelle la question spécifique de l’émancipation haratine n’arrivaient pas sans expérience politique. Beaucoup avaient appris dans les rangs du mouvement révolutionnaire à contester la domination, à s’organiser clandestinement et à penser la transformation sociale.
La crise de 1975-1976, moment décisif
La compréhension de cette évolution suppose également de revenir sur la grave crise qui affecta le MND et le Parti des Kadihines de Mauritanie, le PKM, à partir de 1975-1976.
Cette crise fut d’abord politique et stratégique.
Une partie importante de la direction du mouvement et du PKM, qui en assurait la direction effective, procéda alors à une réévaluation profonde de la situation nationale et de la nature du régime du président Moktar Ould Daddah.
Plusieurs décisions majeures du pouvoir furent interprétées comme traduisant une évolution de caractère national : nationalisation de la MIFERMA, création de la monnaie nationale, remise en cause de certains liens de dépendance extérieure, départ de forces ou de bases étrangères et affirmation plus nette de la souveraineté économique et politique du pays.
À partir de cette nouvelle appréciation, une orientation se développa au sein de la direction révolutionnaire : les contradictions avec le régime ne devaient plus être considérées de la même manière qu’auparavant, puisque celui-ci pouvait désormais être crédité d’une politique nationaliste sur plusieurs questions essentielles.
Cette réorientation conduisit progressivement à la décision de dissoudre les organisations révolutionnaires autonomes et de rejoindre le Parti du peuple mauritanien, le PPM, parti unique dirigé par le président Moktar Ould Daddah.
Ce tournant provoqua des désaccords profonds.
Pour de nombreux militants, il remettait en cause les fondements mêmes de l’engagement clandestin antérieur. Il entraîna des ruptures, des départs, des reclassements idéologiques et la dispersion d’une partie des cadres formés pendant les années précédentes.
C’est dans ce contexte qu’il faut également situer le départ de nombreux militants haratines qui allaient, quelques années plus tard, contribuer à la constitution d’El Hor.
Réduire leur départ du MND à une simple opposition entre « Haratines » et « non-Haratines » serait donc profondément réducteur.
Il s’inscrit d’abord dans une crise générale du mouvement révolutionnaire mauritanien, crise touchant aussi bien ses militants beidanes, négro-africains que haratines.
Mais cette crise créa également les conditions politiques permettant à certains cadres haratines d’approfondir une interrogation qui existait déjà : la question de leur émancipation pouvait-elle continuer à être entièrement subsumée sous les catégories générales de la lutte des classes et de la révolution démocratique ?
C’est dans cet espace politique nouveau qu’allait progressivement émerger la nécessité d’une organisation autonome.
El Hor : rupture, mais aussi héritage
La création d’El Hor en 1978 constitue incontestablement un tournant majeur dans l’histoire de la lutte contre l’esclavage en Mauritanie.
Pour la première fois avec cette ampleur, des militants haratines organisés prenaient directement en charge la formulation politique de leur propre condition et donnaient à la question servile une autonomie que le mouvement révolutionnaire antérieur ne lui avait pas pleinement reconnue.
Il s’agit d’une rupture importante.
Mais toute rupture historique porte aussi une part d’héritage.
El Hor a bénéficié de l’existence préalable d’une génération de militants politisés, formés à l’organisation clandestine et familiarisés avec la critique radicale des hiérarchies sociales.
Il serait donc plus juste de parler à la fois de continuité et de dépassement.
Continuité, parce qu’une partie essentielle de ses cadres avait été formée dans les luttes révolutionnaires antérieures.
Dépassement, parce qu’El Hor allait donner à la condition haratine une centralité et une formulation spécifique que le MND n’avait pas développées au même degré.
Cette filiation n’enlève rien au mérite historique propre d’El Hor. Elle permet simplement de restituer les différentes étapes d’un même processus d’émancipation.
Refuser deux réécritures opposées de l’histoire
L’histoire du MND et de la question haratine est aujourd’hui exposée à deux simplifications symétriques.
La première consisterait à transformer rétrospectivement le MND en mouvement abolitionniste au sens moderne du terme, ayant déjà pensé dans les années 1960 toutes les dimensions politiques, sociales et identitaires que la question de l’esclavage prendra ultérieurement.
Ce serait un anachronisme.
La seconde, inverse, consisterait à effacer l’action du MND et à faire commencer l’éveil politique des Haratines avec l’apparition des organisations spécifiquement haratines.
Ce serait une autre falsification.
L’émancipation politique ne naît jamais d’un événement unique ni d’une organisation unique.
Elle procède d’accumulations, de ruptures, de transmissions et parfois de dépassements.
À cet égard, le MND a accompli un travail historique considérable : il a contribué à briser la légitimité idéologique de l’ordre hiérarchique ancien ; il a porté le discours de l’égalité dans des milieux où celui-ci était presque absent ; il a organisé des ouvriers et des paysans haratines ; il a envoyé ses cadres dans les adwabas ; il a formé des militants ; il a créé des espaces dans lesquels des hommes issus de toutes les composantes de la société pouvaient combattre ensemble un ordre fondé sur l’inégalité de naissance.
Ce travail appartient pleinement à l’histoire de l’émancipation haratine.
Une histoire commune qu’il faut restituer
Il serait enfin dommage que les combats mémoriels contemporains conduisent à reconstruire artificiellement les frontières communautaires au sein d’un mouvement qui avait précisément cherché à les dépasser.
L’une des caractéristiques remarquables du MND fut que des militants beidanes, négro-africains et haratines purent se retrouver dans une même organisation clandestine et lutter ensemble contre un ordre social dont ils n’étaient pourtant pas également victimes.
Il y avait là une conception exigeante de la solidarité politique : combattre une injustice non parce qu’elle frappe uniquement le groupe auquel on appartient, mais parce qu’elle est une injustice.
Cette dimension ne saurait être oubliée.
Le fait que des cadres non haratines aient joué un rôle essentiel dans l’éveil et l’organisation de populations haratines n’enlève évidemment rien à la capacité d’émancipation de celles-ci. Il démontre au contraire qu’à un moment essentiel de l’histoire mauritanienne, la lutte contre les hiérarchies sociales avait pu commencer à devenir une cause commune.
De même, le fait que les militants haratines aient ensuite éprouvé la nécessité de disposer d’une organisation propre ne retire rien à leur expérience précédente. Il indique qu’une nouvelle étape historique avait été atteinte.
Ainsi comprise, l’histoire du MND et celle d’El Hor ne devraient pas être opposées comme deux récits concurrents.
Elles appartiennent à des moments différents d’un long processus d’émancipation.
Le MND contribua puissamment à faire émerger l’homme et le citoyen derrière les statuts de naissance.
El Hor contribua ensuite à faire entendre avec une force nouvelle la parole spécifique des descendants d’esclaves et à imposer la question de l’esclavage comme problème politique autonome.
L’une de ces contributions ne peut être comprise sans l’autre.
La véritable fidélité à cette histoire consiste donc à refuser aussi bien l’autocélébration que l’effacement.
Le MND eut ses limites. Elles étaient en partie celles de son époque, de ses références idéologiques et d’une doctrine encore en construction. Mais il fut aussi l’un des premiers espaces politiques mauritaniens où la contestation radicale des hiérarchies de naissance devint une pratique militante concrète, où des cadres de toutes origines se consacrèrent à l’organisation des populations les plus dominées et où des milliers de Haratines découvrirent, par la lutte sociale et politique, leur capacité à devenir acteurs de leur propre histoire.
C’est cet apport, avec ses grandeurs, ses contradictions et ses limites, qu’une histoire équitable de l’émancipation en Mauritanie doit aujourd’hui reconnaître.
Gourmo Abdoul Lô
12 août 2026



