Ghazouani-Diomaye : L’art de la stabilité contre la tyrannie de l’immédiat
En politique, les mots possèdent un poids indéniable, mais les silences sont parfois encore plus éloquents. Alors que les rumeurs de remaniement s’intensifient, la décision de maintenir un Premier ministre relève d'une exigence de méthode et de stabilité institutionnelle.
L’art de la stabilité contre la tyrannie de l’immédiat
En politique, les mots possèdent un poids indéniable, mais les silences sont parfois encore plus éloquents. Alors que les rumeurs de remaniement s’intensifient et que l’opinion publique s’impatiente, la décision d’un chef d’État de maintenir son Premier ministre ne relève jamais du hasard. Bien au contraire, il s’agit d’un choix de pouvoir délibéré, dicté par une exigence de méthode et de stabilité.
En Mauritanie comme ailleurs, le débat autour du départ du chef du gouvernement revient avec une régularité presque mécanique. Dès qu’une période de flottement s’installe, observateurs et opposants réclament des têtes, exigeant des ruptures spectaculaires pour relancer l’action publique. Pourtant, une question fondamentale mérite d’être posée : pourquoi diable faudrait-il limoger un Premier ministre dont le seul tort est d’appliquer fidèlement la vision du président de la République ?
La loyauté, clé de voûte des institutions
Pour comprendre cette dynamique, il convient de rappeler la nature même de notre système institutionnel. En Mauritanie, le président occupe une place centrale. Le Premier ministre n’est pas un contre-pouvoir autonome, mais le chef d’orchestre d’une politique définie au sommet de l’État. Dès lors, lui reprocher d’« obéir » au président revient textuellement à lui reprocher d’accomplir la mission exacte pour laquelle il a été nommé. Dans cette architecture, la loyauté et la discipline d’exécution ne sont pas des faiblesses, ce sont des vertus cardinales.
De surcroît, le style de gouvernance du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani repose précisément sur la continuité et l’équilibre des forces. Depuis son accession au pouvoir, ce dernier a toujours privilégié les ajustements mesurés aux secousses théâtrales. Si cette méthode prudente peut frustrer les partisans du changement radical, elle répond néanmoins à une conviction profonde : un État aux équilibres fragiles ne se réforme pas dans le vacarme permanent.
Des trajectoires régionales comparables
À cet égard, l’expérience des pays voisins s’avère particulièrement éclairante. Au Sénégal, le président Bassirou Diomaye Faye compose lui aussi avec ses propres équilibres internes et ses priorités stratégiques. Que l’on salue ou que l’on conteste ses choix, une évidence s’impose : un chef d’État agit selon une feuille de route dont il est le seul maître. Disposant d’informations confidentielles et de contraintes invisibles pour le grand public, le président sénégalais a ses raisons, et cela ne se discute pas.
En somme, cette réalité est strictement la même à Nouakchott. Les appels au limogeage reposent trop souvent sur des impulsions émotionnelles plutôt que sur une analyse rigoureuse des rapports de force. Diriger un pays exige de résister aux humeurs du moment pour préserver la cohérence de l’appareil d’État.
Le mirage du changement d’hommes
Certes, remplacer un Premier ministre offre toujours l’illusion d’un nouveau départ. Toutefois, un tel jeu de chaises musicales comporte le risque de désorganiser des administrations fragiles, de paralyser les chantiers en cours et d’ouvrir des guerres de succession stériles. Face aux urgences économiques, aux tensions sécuritaires au Sahel et aux attentes pressantes de la jeunesse, la stabilité devient une arme stratégique.
L’histoire nous enseigne d’ailleurs que le simple changement d’hommes suffit rarement à transformer le réel. Les crises structurelles ne s’évaporent pas par la magie d’un décret présidentiel ; elles requièrent de la constance, des politiques publiques à long terme et du temps. Par conséquent, si le chef du gouvernement exécute la ligne sans ciller et maintient la cohésion de son équipe, son maintien n’est pas un aveu de faiblesse, mais une logique politique implacable.
On ne change pas une équipe qui déroule la stratégie décidée par son capitaine.
La performance comme juge de paix
Attention toutefois à ne pas confondre stabilité et immobilisme. La loyauté politique ne saurait en aucun cas servir de paravent à l’inefficacité.
En fin de compte, les citoyens ne jugent pas un gouvernement sur sa fidélité institutionnelle, mais sur ses résultats tangibles : le pouvoir d’achat, l’accès à l’emploi, la santé, l’éducation et la justice sociale. C’est exclusivement sur ce terrain concret que se mesurera, à terme, la réussite du pouvoir.
Néanmoins, dans l’immédiat de la mécanique politique, le président de la République demeure le seul maître du temps et des hommes. Tant qu’il estimera que son Premier ministre traduit efficacement sa vision sur le terrain, les bruits de couloir et les appels au limogeage resteront lettre morte.
Ahmed Ould Bettar



