Le Sahel face au piège du souverainisme émotionnel
Le Sahel vit une bascule historique. Entre rejet de la Françafrique, réseaux sociaux et nouvelles alliances (Russie, Chine), Mansour Ly analyse les défis d'un panafricanisme moderne : transformer l'aspiration souverainiste en institutions solides et en puissance réelle.
Le souverainisme sahélien au XXIe siècle : Entre posture symbolique et puissance réelle | Par Mansour Ly
Le Sahel vit un moment d’une intensité rare, celle des périodes où une histoire longtemps contenue finit par rompre ses digues. Les drapeaux changent. Les alliances se déplacent. Les soldats français quittent des bases qu’ils occupaient depuis des décennies, remplacés parfois par d’autres présences dont les intentions restent, elles aussi, à lire. Dans les rues de Bamako, de Ouagadougou et de Niamey, une même aspiration circule, portée par une jeunesse qui refuse que ses États continuent d’exister juridiquement sans maîtriser effectivement leur destin.
Cette aspiration mérite d’être prise au sérieux. Non par condescendance, mais parce qu’elle repose sur des réalités documentées. Pendant plus d’un demi-siècle, la Françafrique, ce système de réseaux, d’accords militaires, de prébendes monétaires et de rentes d’extraction, a maintenu dans les États africains francophones une souveraineté formelle sans toujours en garantir le contenu réel. Le franc CFA, indexé sur l’euro et dont les réserves de change furent longtemps déposées au Trésor français, n’était pas seulement un symbole. C’était une contrainte structurelle de politique monétaire qui retirait aux banques centrales africaines une part de leur capacité d’arbitrage économique. Les accords de défense signés au lendemain des indépendances n’étaient pas neutres. Ils organisaient des interventions, soutenaient des régimes, en renversaient d’autres selon des logiques qui obéissaient davantage aux intérêts stratégiques de Paris qu’aux volontés populaires africaines. Le président Houphouët-Boigny disait lui-même, avec un cynisme qui valait aveu, que l’indépendance était « une notion relative ». C’est dans ce terreau que le ressentiment actuel a poussé. Il serait intellectuellement malhonnête de l’ignorer.
Mais l’histoire des idées africaines enseigne une chose que les emballements numériques d’aujourd’hui tendent à oublier. Les grandes figures du panafricanisme ne se sont jamais contentées de dénoncer. Elles ont tenté de construire.
L’héritage doctrinal du panafricanisme : De Nkrumah à Sankara
Kwame Nkrumah, depuis Accra, ne se bornait pas à expulser les administrateurs britanniques. Il théorisait une union continentale, convaincu qu’une Afrique fragmentée en cinquante États resterait structurellement colonisée même après les indépendances juridiques, ce qu’il nommait le néocolonialisme dans un ouvrage publié en 1965 dont la lucidité reste saisissante soixante ans plus tard. Il construisait des barrages, forgeait des universités, tentait d’industrialiser. Que son régime ait aussi produit des dérives autoritaires et une personnalisation excessive du pouvoir, et que son renversement en 1966 ait été facilité par une CIA qui voyait en lui un risque stratégique pendant la Guerre froide, tout cela appartient au même tableau. Sa grandeur et ses limites sont inséparables, et l’honnêteté intellectuelle exige de les tenir ensemble.
Cheikh Anta Diop choisissait un terrain différent, celui de la bataille des origines. Démontrer que la civilisation égyptienne était africaine, que l’Afrique avait produit de la pensée, de la science et de l’État avant la colonisation, c’était une entreprise épistémologique autant que politique. Diop ne cherchait pas un prétexte à la fierté. Il cherchait à arracher la conscience africaine à l’idée, intériorisée par des décennies d’école coloniale, qu’elle était sans histoire et sans profondeur. Joseph Ki-Zerbo, de son côté, formulait une exigence que sa brièveté rend inépuisable. « On ne développe pas, on se développe. » Cette phrase dit que la dépendance peut venir des idées de développement elles-mêmes lorsqu’elles sont importées sans traduction et appliquées à des réalités qu’elles ne comprennent pas.
Thomas Sankara, enfin, tentait quelque chose de plus difficile encore, traduire la doctrine en institution. En quatre ans au Burkina Faso, il lançait des programmes d’autosuffisance alimentaire, refusait la dette extérieure dans un discours à l’OUA en juillet 1987, texte politique peut-être le plus cohérent du XXe siècle africain dans son articulation entre souveraineté et construction économique, imposait la confection locale des uniformes en coton burkinabè, vaccinait des millions d’enfants en quelques semaines, formait des comités populaires. On peut discuter ses méthodes. On ne peut pas contester qu’il cherchait, lui, à transformer une aspiration en machine institutionnelle. Son assassinat, quatre mois après ce discours, referma brutalement cet espace d’expérimentation et mit fin à la seule tentative sérieuse de l’époque d’inscrire le souverainisme dans une gestion concrète de l’État.
Ce rappel n’a rien de nostalgique. Il est analytique. Ces hommes, avec leurs contradictions, portaient quelque chose que le souverainisme actuel peine parfois à retrouver, une architecture intellectuelle. Leurs discours n’étaient pas seulement des cris. Ils articulaient une vision de l’État, de l’économie, de la culture et de la place de l’Afrique dans le monde. Ils écrivaient des livres. Ils formaient des cadres. Ils pensaient au-delà du cycle politique immédiat. Cette dimension doctrinale, imparfaite, contestable mais existante, est précisément ce qui distingue une ambition historique d’un mouvement d’humeur.
Les fragilités du souverainisme contemporain : L’émotion numérique et le repli identitaire
Or le souverainisme sahélien contemporain fonctionne souvent dans un registre différent. Il est puissant dans la dénonciation, et la dénonciation est parfois juste. Il est fragile dans la proposition. Les réseaux sociaux, qui en sont devenus l’infrastructure principale de diffusion, favorisent l’émotion courte sur l’analyse longue, l’opposition tranchée sur la nuance productive, la viralité du ressentiment sur la construction patiente d’une doctrine. Ce n’est pas un jugement moral. C’est une contrainte de format qui a des conséquences politiques réelles. Un mouvement qui vit dans l’instant numérique ne dispose pas du temps long qu’exige la pensée institutionnelle.
À cette fragilité structurelle s’en ajoute une autre, plus discrète mais non moins préoccupante, la tentation du repli identitaire. Dans plusieurs pays du Sahel, l’intellectuel commence à être sommé de choisir un camp, non plus politique au sens large, mais ethnique, communautaire ou lignager. Sa légitimité ne se mesure plus seulement à la qualité de son analyse, mais à sa capacité à défendre les siens. Cette dérive est ancienne dans d’autres contextes. Elle arrive ici à un moment particulièrement délicat, quand les États sahéliens sont déjà fragilisés par des fractures confessionnelles, des conflits intercommunautaires et des violences armées qui jouent précisément sur ces clivages. L’intellectuel réduit à porte-voix communautaire perd la seule chose qui faisait de lui un acteur irremplaçable, la capacité de médiation, le recul, la pensée qui dépasse les enfermements pour penser la chose commune. Ce n’est pas une trahison de sa communauté que de refuser cet enfermement. C’est peut-être la condition même pour lui être utile et pour que l’Afrique se dote d’une pensée stratégique capable de dépasser les particularismes.
La géopolitique du Sahel : Substitution de dépendances ou réelle autonomie ?
La question géopolitique ouvre une troisième difficulté que le débat actuel esquive trop souvent. Le retrait français n’a pas produit un vide. Il a produit une substitution. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont fait entrer sur leur sol des forces russes, officiellement rebaptisées Africa Corps après la dissolution nominale de Wagner, dont la logique opérationnelle n’est ni humanitaire ni désintéressée. La Chine déploie une patience stratégique d’une autre nature, finançant des infrastructures contre des concessions minières et agricoles dont les termes réels restent souvent opaques. Remplacer une dépendance par une autre en changeant simplement le drapeau du créancier ou du partenaire sécuritaire n’est pas de la souveraineté. C’est une rotation de tutelles. La vraie question n’est pas avec qui s’allier. Elle est quelles capacités propres développer pour que les alliances, quelles qu’elles soient, soient choisies et non subies.
Car la souveraineté n’est pas une posture. C’est une capacité. Elle se mesure à la maîtrise du territoire, à la robustesse des institutions judiciaires et administratives, à la qualité du système éducatif, à l’existence d’une économie suffisamment productive pour rendre les dépendances extérieures négociables. Elle se mesure aussi, et c’est là que le bât blesse particulièrement dans la région, à la capacité d’un pouvoir à arbitrer les tensions internes sans les amplifier, à maintenir les médiations sociales qui empêchent les fractures de devenir des fractures d’État. Aucun discours anticolonial, aussi juste soit-il dans ses diagnostics historiques, ne substitue une administration compétente. Aucun sentiment national, aussi sincère soit-il, ne remplace une justice reconnue comme légitime par ceux qui lui sont soumis.
C’est ici que se situe le paradoxe le plus visible du moment sahélien. Au moment où le récit souverainiste atteint une audience sans précédent, plusieurs indicateurs structurels de capacité étatique s’érodent. Au Burkina Faso, la violence jihadiste n’a pas reculé avec le départ des forces françaises. Elle a au contraire étendu son emprise territoriale depuis 2022, selon les données de l’ACLED. Les déplacés internes se comptent par millions dans la seule région du Sahel central. Les chaînes d’approvisionnement alimentaire restent sous pression permanente. L’écart entre le discours de reconquête et la réalité vécue des populations crée une attente que les régimes militaires au pouvoir devront, tôt ou tard, affronter autrement que par la rhétorique.
Ce n’est pas dire que l’aspiration souverainiste est illégitime. C’est dire qu’elle n’est pas suffisante.
Vers une doctrine de puissance africaine pour le XXIe siècle
L’histoire mondiale est sévère sur ce point. Les nations qui ont réussi à transformer une rupture anticoloniale ou postcoloniale en puissance durable ont toutes combiné deux choses que l’histoire ne sépare jamais, une volonté politique forte et une construction institutionnelle patiente. La Corée du Sud des années 1960 n’était pas un modèle de démocratie. Mais elle investissait massivement dans l’éducation et l’industrie, en s’appuyant sur une logique étatique de long terme qui fit de ce pays ravagé par la guerre, en moins de trente ans, l’une des économies les plus compétitives d’Asie. Singapour construisait une administration publique de réputation incorruptible, un système juridique dont la crédibilité attirait les investissements, une stratégie économique lisible et tenue dans la durée. Ces exemples ne sont pas des modèles à importer tels quels dans des contextes radicalement différents. Ils disent simplement que la puissance a toujours une architecture, et que cette architecture a toujours un coût, en discipline institutionnelle, en temps et en arbitrages difficiles.
Le panafricanisme du XXIe siècle, s’il veut être autre chose qu’un héritage rhétorique, devra trouver sa propre doctrine de puissance. Ce que les sociétés sahéliennes et africaines ont à produire n’est ni une copie des modèles asiatiques ni une résurrection des utopies d’union continentale des années 1960. C’est une pensée africaine de l’État, de l’économie et de la connaissance qui reste, pour l’essentiel, à construire. Construire des États dont les administrations inspirent confiance. Construire des systèmes judiciaires dont l’indépendance n’est pas une formule rhétorique. Construire des universités capables de former une élite scientifique, technique et stratégique qui pense sur le long terme et depuis le continent. Construire des espaces politiques où le désaccord peut s’exprimer sans provoquer la fragmentation.
Ce n’est pas une demande de sagesse. C’est une observation froide sur ce que la puissance requiert.
Le XXIe siècle sera particulièrement sévère pour les États qui confondent la souveraineté symbolique avec la souveraineté réelle. Les rapports de force internationaux se durcissent. Les technologies de l’information redessinent les hiérarchies du savoir et de la décision. Dans ce monde, un État dont les infrastructures numériques sont contrôlées par des puissances étrangères, dont les élites sont formées dans des institutions dont elles ne fixent pas l’agenda intellectuel, et dont les recettes fiscales dépendent de quelques matières premières aux prix fixés ailleurs, ne devient pas puissant parce qu’il a changé ses alliances diplomatiques ou retiré un drapeau étranger de son sol.
L’Afrique ne manque pas de mémoire. Elle ne manque pas de ressources. Elle ne manque pas de jeunesse. Ce dont elle manque parfois, c’est de l’espace intellectuel et institutionnel pour que cette jeunesse, cette mémoire et ces ressources se transforment en projet cohérent et durable. Les nations qui traversent le temps sont celles qui transforment leurs blessures en institutions, leurs colères en stratégies, leurs aspirations en organisations capables de survivre aux cycles politiques et aux hommes qui les incarnent.
Le Sahel traverse aujourd’hui un moment historique. Peut-être même un moment de bascule. Mais les bascules ne garantissent jamais les destinations. Entre le réveil des consciences et la naissance des puissances, il existe un espace difficile, exigeant, souvent long et toujours intellectuellement honnête sur ses propres limites.
La question n’est plus de savoir si l’aspiration africaine à la souveraineté est légitime. Elle l’est. La question est de savoir si les sociétés africaines sauront se donner les outils pour transformer cette légitimité en histoire construite.
C’est à cette question, plus exigeante et plus difficile que toutes les autres, que le moment actuel appelle désormais à répondre.
Mansour LY-le 22/05/2026



