Femmes et foi : Prévenir l’extrémisme en Afrique de l’Ouest
La foi, pas la peur : Les femmes en première ligne contre l'extrémisme en Afrique de l'Ouest
Prévenir l’extrémisme en Afrique de l’Ouest
À Dakar, des responsables religieuses et experts s’unissent pour promouvoir le leadership féminin contre l’extrémisme dans la région du Sahel.
La foi, pas la peur : Les femmes en première ligne contre l’extrémisme en Afrique de l’Ouest
Dakar, Sénégal
Sur une terrasse donnant sur l’Atlantique à Dakar en mai dernier, une trentaine de responsables religieux, d’experts en droits humains et de représentants gouvernementaux se sont réunis pour une conférence au titre modeste mais à la prétention immense : le leadership religieux des femmes pourrait être l’une des armes les plus sous-estimées contre l’extrémisme violent dans la région du Sahel.
« Il est surprenant qu’il nous ait fallu autant de temps pour reconnaître et envisager de faciliter le rôle [des femmes] », a déclaré Nazila Ghanea, Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la liberté de religion ou de conviction. « Une fois qu’on le voit, on ne peut plus l’ignorer. »
Deux réseaux, une même mission
Les femmes au cœur de cette rencontre portent des titres différents selon le pays. En Mauritanie, ce sont les Mourchidates — des guides religieuses formées et déployées par le ministère des Affaires islamiques pour contrer les discours extrémistes. Au Sénégal, ce sont les Badian Gokh, ou « marraines de quartier » en wolof — des médiatrices locales de confiance dont le travail a débuté dans la santé maternelle avant de s’étendre aux questions de foi et de cohésion sociale.
La sociologue Fatou Dramé a soutenu que les femmes occupent une position unique au sein de ces communautés. En étant au centre de la vie sociale, explique-t-elle, elles possèdent à la fois la proximité et la crédibilité nécessaires pour intervenir contre la radicalisation avant qu’elle ne s’installe — un avantage encore renforcé lorsqu’une femme détient également une autorité religieuse.
Le réseau des Mourchidates, lancé en 2021 grâce à un partenariat entre le gouvernement mauritanien et l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), n’est pas un geste symbolique. Dès 2022, l’ONUDC rapportait que le programme avait déjà touché plus de 8 000 personnes — étudiants, anciens combattants et leurs familles. C’est sur ce travail de terrain que s’est appuyée la conférence de Dakar, coorganisée par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) et l’ONUDC.
Un cadre, pas une hiérarchie

Le rassemblement s’est inspiré du cadre « La foi pour les droits », lancé par le HCDH en 2017 pour explorer les liens entre religion et droits humains — y compris la volonté de remettre en question les interprétations qui ont historiquement justifié l’inégalité des genres.
Michael Wiener, qui coordonne ce cadre, a décrit l’approche comme étant délibérément non hiérarchique. Son équipe évite le vocabulaire comme « formation des formateurs », explique-t-il, car cela implique qu’un côté instruit simplement l’autre. Le modèle repose plutôt sur l’apprentissage entre pairs : chaque personne présente a quelque chose à enseigner et quelque chose à apprendre.
Pour Kahina Bahloul, première femme imame de France, la conférence a démenti son scepticisme initial. Elle craignait un échange poli et superficiel. Ce qu’elle a trouvé à la place, raconte-t-elle, c’est une salle remplie de femmes animées par une réelle détermination à faire bouger les choses.
Reconnaissance sans récompense
Pourtant, l’admiration pour ce travail ramenait sans cesse à un constat inconfortable : les femmes qui l’exécutent restent largement invisibles pour les institutions qu’elles servent. Kahina Bahloul s’est montrée directe quant au risque qu’elles prennent sans aucun soutien formel — aucune reconnaissance institutionnelle, aucun statut officiel, un travail accompli en tant que bénévoles non rémunérées, une situation qu’elle a qualifiée de simplement inacceptable.
Lorsqu’on lui demande si le HCDH considère les Mourchidates et les Badian Gokh comme des défenseuses des droits humains à part entière, Michael Wiener n’hésite pas : oui, répond-il, parce qu’elles renforcent l’action en faveur des droits humains à partir de la base, en s’appuyant sur une connaissance intime de la vie familiale et communautaire qui fait souvent défaut aux programmes descendants.
De l’engagement au plan d’action
La conférence ne s’est pas achevée sur une simple déclaration de bonnes intentions, mais sur un document de travail : le Plan d’action de Dakar sur le rôle des femmes dans la sphère religieuse. Il établit une distinction nette entre les textes sacrés eux-mêmes — qui, soutient-il, ne discriminent pas les femmes — et certaines interprétations humaines de ces textes, façonnées plutôt par des fins politiques ou un contrôle patriarcal.
Le plan définit sept objectifs concrets, dont un commentaire interreligieux sur le statut des femmes au sein des institutions religieuses et la traduction de la boîte à outils « La foi pour les droits » en arabe et dans les langues locales. Il s’inscrit également dans une initiative plus vaste : l’Alliance mondiale pour les droits humains, une coalition de gouvernements, de villes, de communautés religieuses et de jeunes lancée par le HCDH à Genève cette année, en vue du 80e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 2028.
Michael Wiener a recadré l’enjeu à l’échelle mondiale : plus de six milliards de personnes s’identifient à une religion ou à une croyance — soit plus de 80 % de l’humanité —, faisant des leaders informels fondés sur la foi, en particulier les femmes et les jeunes, un point d’entrée naturel pour le changement.
La question de la suite
Tous ne sont pas repartis de Dakar convaincus que l’élan se maintiendra. Kahina Bahloul a exprimé la crainte partagée par beaucoup dans la salle : que la conférence ne devienne qu’une réunion de plus, remémorée avec affection mais suivie de rien de concret. L’espoir de Fatou Dramé était plus simple — que le réseau reste vivant et actif, plutôt que de s’éteindre une fois les déléguées rentrées chez elles.
Il existe des précédents incitant à l’optimisme. Un rassemblement similaire d’apprentissage entre pairs à Bangkok s’est directement traduit par des sessions de travail à Genève, où de jeunes participants ont fait une présentation en marge du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies — les ambassadeurs écoutant en premier, inversant ainsi l’ordre protocolaire habituel. Une autre initiative à Le Caire a fonctionné avec des moyens très limités grâce à des partenaires coorganisateurs, preuve, comme le soulignait Michael Wiener, que le partenariat et la créativité permettent de maximiser des ressources restreintes.
Mais la créativité a ses limites. Le commentaire interreligieux, les traductions, un réseau permanent de jeunes femmes acteurs de la foi — ce sont des engagements désormais mis par écrit et formellement adoptés, et non de simples paroles. L’infrastructure existe. Le plan existe. Ce qui manque, comme bien souvent, ce sont les financements pour le réaliser.
Source :
- Média : Rapide Info
- Lien original : https://www.ohchr.org/en/stories/2026/09/faith-not-fear-women-countering-violent-extremism-west-africa



