Contre l’ethnicisation de l’histoire et pour une citoyenneté égale

Contre l’ethnicisation de l’histoire et pour une citoyenneté égale
Par Gourmo Abdoul Lô
Dans son texte du 20 juin 2026 intitulé « Le président Mokhtar était-il un nationaliste arabe ? » mon ami Ely Ould Sneïba ne se limite évidemment pas à une réflexion historique sur la vision politique et les orientations idéologiques du Président Mocktar Ould Daddah. Fidèle à sa lecture particulière de l’histoire du pays et de la place qu’il assigne à chacune de ses composantes, il impute à ses favoris » pullo-toucouleurs » désignés sous le terme de « Foutanké », l’essentiel des tensions identitaires, du passif humanitaire, des revendications linguistiques et des difficultés actuelles de la construction nationale.
Une telle démarche ne saurait surprendre de sa part dès lors qu’il a désormais décidé d’ ethniciser le débat public en transformant une partie des citoyens en problème politique permanent. Nous entraînant dans son récit national orienté, le texte est typique de la tendance de plus en plus répandue et décomplexée à la stigmatisation communautaire et à l’abrutissement culturel et scientifique auquel il mène de plus en plus dans un pays que désertent l’esprit critique et le sens de la vérité historique.
1. stigmatisation communautaire et discrimination assumée
L’utilisation répétée du terme « Foutanké » par l’auteur ne renvoie pas à une réalité géographique ou historique neutre. Elle fonctionne comme une catégorie politique accusatoire destinée à distinguer certains Mauritaniens des autres en hiérarchisant leur citoyenneté, au nom d’une histoire reconstruite et outrageusement falsifiée. Cette approche est datée. Elle a été méticuleusement construite, théorisée et mise en oeuvre lors de la funeste décennie 80-90. Les Halpulaaren sont des étrangers venus du sud du fleuve pour occuper la rive droite. Mon ami Vadily Ould Rais nous apprend comment l’ancien et tout puissant ministre de l’intérieur feu Gabriel Cymper avait constitué une » commission » composé de cadres de son ministère pour dresser la liste des villages établis le long de la Vallée sur notre territoire national et dont les membres sont donc étrangers. Une pure merveille d’irresponsabilité administrative et d’ignorance des réalités historiques et démographiques de la vallée. Pourtant nul n’ignore que les Halpulaaren ne sont pas des populations venues troubler un ordre préexistant. Ils constituent l’une des composantes historiques initiales de la nation, présentes depuis des siècles dans la vallée du fleuve, ayant participé à la vie économique, religieuse, culturelle, administrative et militaire du pays à toutes ses phases de sa construction.
Transformer une telle communauté en sujet permanent de suspicion n’a donc pour raison d’être que d’établir une distinction entre des citoyens pleinement légitimes et les halpularen ( et les négro-africains d’une manière générale) dont l’appartenance nationale devrait sans cesse être justifiée. Cette donnée est désormais un fait établi, banalisé, ancré culturellement dans une grande partie de l’administration publique du pays et qui se répand de plus en plus dans la population elle-même.
Aucune République ne peut durablement se construire sur une telle hiérarchisation implicite de la citoyenneté.
Le caractère problématique de cette démarche apparaît d’ailleurs explicitement dans l’un des passages les plus significatifs du texte du 20 juin 2026 :
«« Les Foutankés du Nord, qui ont été intégrés dans la future Mauritanie par les colons et leurs collaborateurs, ont provoqué une querelle identitaire qui a eu des répercussions graves sur la bonne marche du nouvel État indépendant. »»
Une telle affirmation appelle plusieurs observations.
Elle présente donc la présence des populations halpulaaren en Mauritanie comme le produit d’une décision coloniale alors que le moindre historien sait que cette présence, sous des formes diverses, est l’une des plus anciennes du pays.
Ensuite, cette affirmation attribue à une communauté entière la responsabilité d’une « querelle identitaire » dont les causes sont pourtant multiples : héritage colonial, politiques linguistiques, déséquilibres institutionnels, inégalités de représentation, centralisation de l’État et instrumentalisation politique des questions identitaires.
Enfin, elle substitue à l’analyse des choix politiques et des politiques publiques une explication communautaire des difficultés nationales. Pourtant, tout le monde devrait savoir que les problèmes rencontrés par la Mauritanie indépendante ne sauraient être imputés à une catégorie de citoyens en raison de leur langue, de leur origine ou de leur histoire.
Présenter les Halpulaaren comme des populations « intégrées » par les colons et responsables des difficultés de l’État revient à les placer symboliquement à la périphérie de la nation et à faire d’eux des acteurs extérieurs au récit national.
Ainsi s’explique la référence indignée faite dans le texte du 20 juin 2026 à l’intégration de l’épopée de Samba Guéladio Diégui dans le patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO, à la demande conjointe des gouvernements mauritanien, malien et guinéen, et non, comme il est affirmé, comme « patrimoine immatériel de la Mauritanie ».
Une telle démarche est incompatible avec le principe d’égalité entre les citoyens, avec l’idée républicaine de la nation et avec l’exigence de cohésion nationale dont notre pays a aujourd’hui plus que jamais besoin. Elle est potentiellement génocidaire et a nourri les pires crimes d’Etat que le pays a connus tout au long de son histoire et que l’on euphéminise par » passif humanitaire »…
2. Une lecture biaisée de l’histoire
Le texte présente donc les Halpulaaren comme les principaux responsables de la question identitaire mauritanienne. Notamment depuis le Congrès d’Aleg et surtout les événements malheureux pour notre peuple multinational en 1966. La lecture qui en est faite par l’auteur ne résiste ni à l’examen des faits ni à la complexité de l’histoire nationale.
Les débats linguistiques et culturels surtout à partur des années soixante sont apparus lorsque certaines populations ont estimé que leur accès à l’administration, à l’école et aux fonctions publiques risquait d’être affecté par les transformations en cours.
Les événements de 1966 ne sauraient être réduits à un simple « fanatisme anti-arabe ». Ils traduisaient fondamentalement des inquiétudes réelles concernant l’égalité des citoyens et la place des différentes composantes nationales au sein de l’État. Par-delà les apparences de la querelle scolaire autour des coefficients entre les deux langues d’enseignements, l’arabe et le francais.
S’agissant de Moktar Ould Daddah dont se sert mon ami Ely pour conforter sa conception toute française de la nation, il convient de distinguer l’intention des effets.
Sur le fond, Moktar Ould Daddah n’a jamais adhéré ni au nassérisme ni au baathisme. Sa ligne politique relevait d’un nationalisme mauritanien arabo-africain fortement influencé par la conception française de l’État unitaire. Comme la quasi-totalité des dirigeants africains francophiles de l’époque. Cette orientation explique les tensions permanentes chez le principal fondateur de la Mauritanie nouvelle entre l’objectif d’unification linguistique à la française et la reconnaissance de la diversité culturelle imposée par les faits.
Aussi la contestation de 1966 portait moins sur sa personne que sur les effets concrets des réformes linguistiques.
En effet, les politiques d’arabisation unilatérale et trés mal préparée conduites à la fin des années soixante au nom de la « repersonnalisation de l’homme mauritanien », destinées à corriger le poids jugé excessif de l’influence de la langue française héritée de la colonisation, ont progressivement amorcé la marginalisation d’une partie importante de l’élite négro-africaine, jusqu’alors l’épine dorsale de l’administration publique. Les langues nationales des communautés n’étaient alors reconnues dans aucun des secteurs essentiels de la vie politique, administrative, culturelle ou éducative du pays. Elles n’avaient même pas le statut de » langues » mais celui de » dialectes »!
Cette situation a contribué à nourrir un sentiment croissant d’exclusion et d’inégalité. La marginalisation des élites négro-africaines s’est ensuite accentuée au rythme des crises identitaires successives qui ont traversé le pays et qui se sont particulièrement aggravées à partir du coup d’État militaire de 1978.
Les transformations politiques et institutionnelles intervenues durant cette période, les maladresses et les fautes commises dans la lutte pour la reconnaissance des droits des populations négro-africaines ont progressivement renforcé les déséquilibres de représentation et d’accès aux responsabilités publiques, alimentant ainsi un contentieux national dont les effets continuent encore de marquer la société mauritanienne.
Cette tension entre la volonté proclamée d’unité nationale et les effets différenciés des politiques publiques constitue précisément l’un des éléments centraux du contentieux historique mauritanien.
L’instrumentaliser rétrospectivement pour justifier les affrontements actuels revient à trahir l’esprit même du projet national de Moktar Ould Daddah.
3. Le passif humanitaire ne saurait être falsifié et instrumentalisé
L’idée selon laquelle les « Foutanké » auraient provoqué une dynamique ayant conduit au passif humanitaire constitue une inversion historique particulièrement grave.
Les déportations, les exécutions extrajudiciaires, les radiations administratives, les disparitions forcées et les violations massives des droits humains survenues entre 1989 et 1991 ne furent pas le produit de paysans, d’enseignants, de fonctionnaires ou de militaires appartenant à une communauté particulière.
Elles résultèrent de décisions politiques, administratives et sécuritaires prises dans un contexte de crise nationale et mises en œuvre par des appareils de pouvoir et des structures étatiques.
Faire peser sur les victimes ou sur leur communauté d’appartenance une responsabilité collective dans leur propre tragédie constitue une inversion morale et une affirmation historiquement totalement fausse.
Le passif humanitaire ne saurait être expliqué par une prétendue opposition entre Arabes et « Foutanké ». Il résulte d’une faillite de l’État, de dérives idéologiques et de violations graves des principes d’égalité et de citoyenneté.
Sa mémoire ne peut être ni falsifiée ni instrumentalisée pour désigner rétrospectivement les victimes comme les véritables responsables des événements qu’elles ont subis.
Une telle démarche compromet les efforts de réconciliation nationale et ravive les blessures du passé au lieu de contribuer à leur dépassement.
La reconnaissance des souffrances, l’établissement des responsabilités et la recherche de la vérité constituent des exigences indispensables à la reconstruction de la confiance entre les citoyens. Elles ne peuvent s’accommoder d’une lecture communautaire qui inverse les rôles entre victimes et responsables.
4. L’officialisation des langues nationales ne menace pas le statut officiel et référentiel de l’arabe
Le texte présente la reconnaissance des langues nationales comme une victoire des adversaires de l’identité arabe. Cette opposition est artificielle.
Le débat sur la place centrale de l’arabe dans le système administratif et éducatif n’est plus véritablement d’actualité, sauf à le biaiser. La question essentielle est désormais celle du statut des langues négro-africaines, dont la non-officialisation demeure à l’origine de nombreuses discriminations.
Nos voisins du Maroc, de l’Algérie, du Mali, du Burkina Faso et sans doute prochainement du Sénégal montrent que l’officialisation de la langue majoritaire par le nombre de ses locuteurs n’exclut nullement celle des autres langues nationales.
Au contraire, elle bénéficie à la langue majoritaire elle-même en décrispant le système linguistique national, en dissipant les préjugés et en faisant de toutes les langues du pays un patrimoine commun.
La promotion du pulaar, du soninké et du wolof ne retire rien à la place de l’arabe. Elle reconnaît simplement une réalité historique, sociologique et culturelle qui fait également partie du patrimoine national.
L’officialisation ou la promotion des langues nationales ne constitue pas une remise en cause de l’identité arabo-islamique du pays. Elle complète cette identité en reconnaissant pleinement la dimension négro-africaine de la nation mauritanienne ainsi que la diversité interne de chacune des composantes nationales, notamment celle des Haratines au sein de la composante arabe, dont la place demeure encore insuffisamment reconnue.
L’unité nationale ne se construit pas par l’effacement des différences mais par leur reconnaissance dans un cadre commun.
Il convient également de dire quelques mots sur la place du français dans l’espace public, à laquelle certains courants ultranationalistes adressent des critiques souvent irrationnelles ou démagogiques.
Le français est un héritage de l’histoire coloniale. Les colonisateurs l’ont utilisée comme langue de domination. Mais, comme toutes les langues, elle appartient aux peuples et non aux pouvoirs qui les utilisent à leurs propres fins.
Victime du colonialisme français, notre peuple a subi l’hégémonie de cette langue, mais celle-ci a également servi aux patriotes pour combattre le colonialisme puis le néocolonialisme.
Une grande partie de la culture politique et patriotique de la Mauritanie indépendante s’est forgée en français, parallèlement à l’arabe et aux autres langues nationales.
Lorsque le français est utilisé pour empêcher le développement des langues nationales, il doit être combattu comme instrument de domination. Mais cela ne signifie nullement qu’il faille le vouer aux gémonies ou en faire un prétendu instrument de domination négro-africaine.
Aujourd’hui, de nombreux cadres francophones sont publiquement stigmatisés alors même que les enfants d’une grande partie des élites dominantes poursuivent leur formation dans cette langue.
Cette contradiction mérite d’être soulignée au moment même où la Mauritanie ambitionne de diriger l’Organisation internationale de la Francophonie.
Il convient donc de débattre sereinement du statut du français comme langue étrangère d’ouverture sur l’espace francophone, notamment africain, en s’inspirant de l’expérience des pays du Maghreb.
Dans le monde contemporain, la maîtrise d’une langue étrangère constitue un atout considérable pour les jeunes comme pour le pays lui-même.
5. Le débat public a besoin de règles égales pour tous
Faut-il rappeler à mon ami que la citoyenneté ne disparaît pas avec l’exil comme il semble le croire en pourfendant les mauritaniens qui, de l’extérieur seraient quasiment en posture de trahison vis à vis de leur pays en raison de leurs critiques des politiques discriminatoires dans le pays? Spécialement les critiques provenant des émigrés foutankés?
Il est vrai que l’émigration touche toutes les composantes nationales et les liens familiaux, économiques, culturels et politiques entre la diaspora et le pays demeurent extrêmement forts.
Pour autant, la participation de tous au débat national, résidents comme membres de la diaspora, appelle des règles communes.
La transparence : chacun a le droit de s’exprimer, mais il convient de distinguer l’opinion individuelle de la prétention à parler au nom d’une communauté entière.
L’égalité devant la loi : les règles relatives à la lutte contre les discours de haine ou la stigmatisation doivent s’appliquer aux mêmes critères, qu’il s’agisse de propos visant des Maures ( » blancs » ou » noirs »), des Halpulaaren, des Soninkés ou des Wolofs.
Le cadre institutionnel : la Mauritanie gagnerait à ouvrir enfin cet espace national d’un dialogue approfondi, permettant à toutes les composantes, y compris la diaspora, d’exprimer leurs mémoires, leurs attentes et leurs préoccupations dans un cadre républicain et de trouver ensemble les solutions adéquates aux problèmes nationaux.
6. L’égalité devant la liberté d’expression s’impose
Il est particulièrement regrettable de constater que le texte du 20 juin 2026 comporte des formulations qui essentialisent certaines composantes nationales, en particulier les Halpulaaren.
Des catégories entières de citoyens sont ainsi présentées comme porteuses d’un projet de déstabilisation nationale ou comme des adversaires permanents de l’identité du pays.
Cette situation soulève une question fondamentale : celle de l’égalité de tous les citoyens devant la loi et devant les principes de la République.
Le principe d’un État de droit exige que les discours stigmatisant une catégorie de citoyens, quelle qu’elle soit, soient appréciés selon les mêmes critères.
Or le sentiment prévaut aujourd’hui que l’application de ces principes varie selon l’identité de l’auteur des propos.
Cette perception, qu’elle soit fondée ou non, affaiblit la confiance dans l’égalité devant la justice et dans l’impartialité des institutions.
Le contraste apparaît d’autant plus saisissant que certaines expressions identitaires publiques semblent bénéficier d’une grande tolérance, tandis que d’autres discours, lorsqu’ils proviennent de membres de communautés historiquement marginalisées ou sont perçus comme tels, donnent lieu à des réactions politiques, médiatiques ou judiciaires beaucoup plus rapides.
La récente mise en cause de deux députées issues de la composante haratine, accusées d’avoir tenu des propos identitaires extrémistes, a renforcé les interrogations d’une partie de l’opinion sur l’égalité de traitement des discours communautaires.
Il est regrettable que de telles formulations puissent être tenues sans susciter de réaction comparable à celle qui frappe d’autres expressions identitaires. Cette asymétrie, qu’elle soit réelle ou simplement perçue, nourrit le sentiment d’une citoyenneté différenciée et d’une application sélective des principes républicains.
La qualité d’agent public ou de diplomate impose une responsabilité particulière. Ceux qui représentent l’État ou participent à son action sont tenus à une exigence renforcée de retenue, d’impartialité et de préservation de la cohésion nationale.
Conclusion
La Mauritanie ne se construira ni contre les Arabes, (Bidhane ou Haratines ), ni contre les Halpulaaren, ni contre les Soninkés, ni contre les Wolofs.
Le véritable défi national ne consiste pas à désigner une communauté ou un sous groupe social comme responsable des tensions du pays. Il consiste à appliquer à tous, les mêmes règles de débat, à reconnaître les blessures du passé sans les transformer en culpabilités collectives et à bâtir une citoyenneté pleinement égale où chacun se sente reconnu dans sa langue, sa culture, sa mémoire et sa dignité.
Ce débat ne doit pas opposer les Mauritaniens entre eux. Il doit opposer tous les Mauritaniens à l’injustice, à l’exclusion et à la falsification de l’histoire.
L’histoire de la Mauritanie est celle d’une pluralité humaine, culturelle et linguistique qui ne saurait être réduite à l’affrontement de blocs identitaires antagonistes. La réconciliation nationale exige de sortir des lectures communautaires de l’histoire afin de reconstruire un récit commun fondé sur la vérité, la justice et l’égalité.
Car lorsqu’une nation commence à désigner certaines de ses composantes comme les responsables collectifs de ses malheurs, elle s’éloigne de la réconciliation et s’approche dangereusement des erreurs de son propre passé.
Gourmo Lô, 22 juin 2026



