Lagouira : Territoire désert au cœur d’un enjeu diplomatique
Située près de Nouadhibou, Lagouira ravive les tensions et analyses régionales. Entre contrôle de fait mauritanien et projets marocains, découvrez les enjeux.
Lagouira, le silence et la prudence
Il y a des endroits dont l’importance politique dépasse de loin leur nombre d’habitants. Lagouira, que les Espagnols appelaient La Güera, en est un exemple. Presque vide, située à l’extrémité sud de la péninsule du Ras Nouadhibou, elle est revenue dans le débat récemment, tant dans les ambassades que dans les rédactions de la région.
L’histoire de ce lieu commence par un héritage colonial mal résolu. Créée sous le règne espagnol, la localité s’est retrouvée au cœur d’un partage du Sahara après le départ de Madrid. Les accords du 14 novembre 1975 prévoyaient une co-administration entre le Maroc et la Mauritanie, mais cette structure a disparu après le coup d’État du 10 juillet 1978 à Nouakchott. En août 1979, la Mauritanie signait un accord avec le Front Polisario, renonçant à la partie sud du territoire et à toute revendication sur le Sahara occidental. Depuis, Lagouira reste sous la surveillance des autorités mauritaniennes, sans changement de souveraineté.
Cette nuance est essentielle, et elle explique beaucoup. Selon plusieurs récits, cette présence servait une logique de défense, celle de protéger Nouadhibou, dont le port, la pêche et l’exportation du minerai de fer sont des piliers économiques. L’ancien président Mohamed Khouna Ould Haidalla a dit, dans des entretiens anciens, avoir obtenu du roi Hassan II que Lagouira ne devienne pas un lieu de conflit, la qualifiant de « ligne rouge » pour la sécurité de la ville. Ce témoignage éclaire la logique du statu quo, mais ce n’est pas un titre juridique.
Pourquoi le dossier revient-il aujourd’hui ? Plusieurs signaux se sont accumulés. Le 31 octobre 2025, après l’adoption de la résolution 2797 du Conseil de sécurité, le roi Mohammed VI a évoqué un « Maroc uni qui s’étend de Tanger à Lagouira », une expression commentée par la presse. En février 2026, des informations indiquaient des projets d’aménagement à Lagouira, avec des partenaires émiratis, dans le tourisme et l’urbanisme, sans confirmation officielle. Enfin, selon Hespress, les frontières sont entrées dans les discussions du premier trimestre 2026, sous la direction de l’envoyé de l’ONU, Staffan de Mistura. Nouakchott voudrait une clarification, tandis que le site algérien TSA mentionne une commission pour fixer les frontières définitives.
C’est sur ce terrain que les scénarios fleurissent. Certains pensent que la Mauritanie pourrait chercher un statut particulier, voire une forme de souveraineté sur Lagouira, en échange d’un changement sur le Sahara occidental. D’autres imaginent un accord plus modeste, qui préserverait le statu quo en échange d’un cadre facilitant le corridor entre Dakhla et l’Afrique de l’Ouest. Ces hypothèses sont séduisantes, mais ce sont des hypothèses. Un analyste cité par Hespress rappelle que le rapport de l’ONU ne contient rien qui permette d’affirmer que Nouakchott revendique Lagouira ou a changé sa position. Aucune proposition formelle n’a été documentée, et le ministère des Affaires étrangères mauritanien n’a pas répondu à nos questions.
Les positions sont claires. Pour la Mauritanie, l’enjeu est d’abord sécuritaire et économique : protéger Nouadhibou sans revendication officielle. Le Maroc considère Lagouira comme une partie de son territoire et envisage des projets de développement. Le Front Polisario en revendique également la souveraineté. Le droit international rattache ce dossier au conflit du Sahara occidental, où l’autodétermination sahraouie reste le cadre.
Au-delà du site lui-même, c’est un équilibre qui se dessine entre Rabat, Nouakchott, Alger et le Polisario. La Mauritanie, dont les relations avec ses deux voisins nécessitent un suivi constant, est également un passage obligé pour les projets marocains vers l’Afrique de l’Ouest. Elle a donc beaucoup à perdre d’une erreur, et peu à gagner d’une précipitation.
C’est pourquoi la retenue est nécessaire. Tant qu’un accord ou un document officiel n’est pas publié, il faut conserver une distinction que le débat tend à brouiller, celle qui sépare le contrôle de fait de la souveraineté juridique, et les faits diplomatiques des hypothèses. Lagouira est un endroit désert, mais stratégique. Elle mérite mieux que des rumeurs : des clarifications officielles, et le calme de ceux qui en parlent.
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