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Mauritanie : La langue comme symptôme des fractures nationales

Soixante-six ans après l'indépendance de la Mauritanie, pourquoi la question linguistique ravive-t-elle autant de passions en Mauritanie ? Analyse de Mansour Ly sur les défis de l'éducation, du plurilinguisme et de l'unité nationale.

MAURITANIE, LA LANGUE COMME SYMPTÔME

Mettons un instant la Mauritanie sur le divan.

Demandons-lui pourquoi, soixante-six ans après l’indépendance, quelques lignes sur la langue d’une administration suffisent encore à réveiller autant de passions, de blessures et de procès en appartenance. Pourquoi cette question, que tant de nations ont appris à organiser dans leur diversité, continue-t-elle chez nous à provoquer les mêmes crispations, comme si notre avenir collectif dépendait éternellement de la victoire d’une langue sur une autre ?

La réponse dépasse largement la linguistique.

En Mauritanie, la langue est devenue l’un des lieux où viennent se déposer les contradictions que nous n’avons jamais véritablement résolues. La mémoire coloniale, la définition de l’identité nationale, la place des différentes composantes dans l’État, l’accès à l’école, aux emplois publics, à la mobilité sociale et à la reconnaissance s’y entremêlent au point de rendre chaque décision administrative suspecte d’une intention politique.

Derrière ces controverses persiste une inquiétude ancienne, celle de voir la langue de l’autre devenir un jour la condition de sa propre appartenance au pays.

Pour certains, le français demeure associé à une domination culturelle dont l’indépendance devait nous libérer. Pour d’autres, l’arabisation, lorsqu’elle prend une dimension exclusive, réveille la crainte d’une homogénéisation culturelle dans laquelle ils ne se reconnaîtraient plus. Parallèlement, les locuteurs du pulaar, du soninké et du wolof entendent depuis des décennies que leurs langues sont nationales, sans toujours percevoir les conséquences concrètes de cette reconnaissance dans l’école, l’administration ou les perspectives d’ascension sociale. Cette situation révèle une difficulté plus profonde dans notre manière de concevoir la nation. Il faut d’abord regarder notre réalité linguistique sans caricature. L’arabe lui-même recouvre des usages et des univers différents. Il y a la langue du Coran et de la tradition savante, l’arabe littéral de l’école et de l’administration, puis le hassaniya, langue du quotidien, de la poésie, du proverbe, de la famille et de l’affect. Ces univers se rejoignent sans se confondre.

Ainsi, l’enfant hassanophone n’entre pas à l’école en maîtrisant spontanément la langue académique des sciences ou de l’administration, pas davantage que l’enfant pulaarophone, soninkophone ou wolophone. Pour presque tous, l’école organise un passage entre la langue familière et celle des apprentissages. Dès lors, une interrogation devrait guider notre politique éducative. Comment permettre à chaque enfant de partir de la langue dans laquelle il comprend le monde pour acquérir progressivement celles dont il aura besoin pour apprendre, travailler, administrer, créer et communiquer au-delà de nos frontières ? Or cette question pédagogique s’est progressivement chargée d’enjeux identitaires et politiques qui en compliquent considérablement la résolution. La langue constitue également un capital social. Elle ouvre des portes, détermine des trajectoires et facilite ou complique l’accès à certaines formations, certains concours, certains emplois et certains réseaux. Selon les époques et les institutions, la maîtrise de l’arabe ou du français a ainsi pu représenter un avantage déterminant dans la progression professionnelle.

Le sociologue Pierre Bourdieu avait montré combien les compétences linguistiques prennent une valeur différente selon les rapports sociaux dans lesquels elles s’exercent. Cette lecture éclaire une partie de notre situation. Lorsqu’une compétence linguistique finit par se confondre avec les codes d’un groupe social ou culturel, le citoyen peut en venir à se demander si l’État a été conçu pour accueillir également toutes ses composantes. C’est dans cet écart entre l’égalité proclamée et l’égalité vécue que prospère la défiance. Pourtant, notre histoire possède des ressources intellectuelles et culturelles qui devraient nous aider à dépasser ces oppositions.

La vallée n’a jamais attendu l’école française pour connaître l’islam. Elle possède ses érudits, ses écoles coraniques, ses Dudal, ses traditions de transmission et ses familles savantes. De même, la mahadra a longtemps constitué un lieu de formation où se transmettaient le droit, la grammaire, la poésie, la logique et les savoirs religieux.

L’histoire de l’ajami, cette pratique consistant à écrire des langues africaines en caractères arabes, témoigne également des échanges anciens entre les traditions savantes islamiques et les cultures de l’Afrique de l’Ouest. Le pulaar et le wolof ont ainsi participé à des univers intellectuels dans lesquels l’appartenance à une civilisation religieuse commune n’exigeait pas l’abandon des langues locales. Cette profondeur historique devrait nous conduire à davantage de modestie. Nos sociétés savaient faire circuler les savoirs entre plusieurs univers bien avant que l’État moderne n’institutionnalise des hiérarchies linguistiques dans l’école et l’administration. Il existe cependant, reconnaissons-le, une part d’orgueil dans notre rapport aux langues. Nous les aimons parce qu’elles nous permettent de nous raconter, de transmettre nos mémoires et de préserver notre manière particulière d’habiter le monde.

Le hassaniya porte une esthétique et une mémoire. Le pulaar, le soninké et le wolof portent des philosophies sociales, des littératures, des traditions religieuses et des représentations du monde. L’arabe nous relie à une civilisation intellectuelle et spirituelle majeure. Quant au français, malgré son origine coloniale, il est devenu pour plusieurs générations de Mauritaniens un instrument de formation, de travail et d’ouverture internationale. Ces héritages appartiennent désormais à notre réalité collective. Cependant, lorsque l’orgueil culturel se substitue à la réflexion sur l’intérêt général, la politique linguistique risque de devenir un exercice de reconnaissance symbolique au détriment de ses finalités éducatives, économiques et sociales. Une école doit transmettre des connaissances et former des esprits capables de raisonner. Une administration doit servir efficacement les citoyens. Une politique linguistique doit permettre à chacun d’acquérir des compétences et de participer pleinement à la vie nationale.

Son efficacité devrait donc se mesurer à des réalités concrètes, notamment à la qualité des apprentissages, à la compréhension des décisions administratives et judiciaires, à l’égalité d’accès aux fonctions publiques et à la capacité de nos diplômés à évoluer dans les espaces scientifiques et économiques contemporains. Pendant que nous discutons depuis des décennies pour savoir si le français doit reculer ou si l’arabe doit avancer, le monde poursuit ses transformations. Nous voulons des ports modernes, des aéroports, des infrastructures numériques, des industries, des médecins performants, des ingénieurs, des chercheurs et des entreprises capables d’exporter. Ces ambitions supposent pourtant une interrogation que nos controverses identitaires relèguent trop souvent au second plan. Dans quelles langues formerons-nous ces compétences, avec quels enseignants, quels manuels, quelles terminologies scientifiques et quels niveaux réels de maîtrise à la sortie de l’école ?

La Mauritanie ne peut indéfiniment reporter ces choix. D’autres sociétés plurilingues ont cherché à organiser les fonctions de leurs langues dans leurs institutions. La Suisse a construit un système fondé sur la reconnaissance de plusieurs langues et sur des équilibres territoriaux. Singapour a privilégié l’anglais comme langue commune de travail et d’enseignement tout en maintenant une politique d’apprentissage des langues maternelles. Ces expériences, issues d’histoires différentes de la nôtre, montrent néanmoins qu’une diversité linguistique peut être organisée autour d’objectifs éducatifs, institutionnels et économiques clairement définis. La Mauritanie doit trouver sa propre voie, à partir de son histoire, de sa Constitution et des besoins de sa population. Un consensus national pourrait ainsi reposer sur une répartition cohérente des fonctions linguistiques, accompagnée de garanties d’égalité et de mécanismes de transition réalistes.

L’arabe conserverait pleinement son statut officiel, avec une politique exigeante d’enseignement et de maîtrise. Le pulaar, le soninké et le wolof bénéficieraient d’une traduction plus effective de leur statut de langues nationales, notamment dans l’enseignement, la production culturelle et les services aux citoyens. Le français continuerait d’être mobilisé dans les domaines où son usage présente un intérêt pour la formation, le travail, la science ou la coopération, tandis que l’anglais occuperait une place plus ambitieuse dans notre stratégie éducative et économique. Une telle orientation demanderait des enseignants formés, des programmes cohérents, des ressources pédagogiques et une évaluation régulière des résultats. Elle exigerait également que les changements administratifs soient conduits sans pénaliser arbitrairement les citoyens et les fonctionnaires issus des différentes générations de formation.

Notre propre loi d’orientation éducative de 2022 a d’ailleurs commencé à reconnaître cette nécessité en prévoyant l’introduction des langues nationales dans l’enseignement et en mentionnant la mahadra, le Dudal, le Khragnibé et le Dara parmi les patrimoines éducatifs à valoriser. Nous possédons donc déjà une partie des fondations intellectuelles et juridiques nécessaires. Reste à leur donner une cohérence institutionnelle, des moyens et une continuité politique.

Revenons alors à notre divan.

Le diagnostic qui se dessine est celui d’une société qui a progressivement chargé ses langues de résoudre des contradictions historiques, sociales et politiques beaucoup plus vastes. Nous leur avons demandé de réparer l’histoire, de définir l’identité, de distribuer la reconnaissance, d’organiser l’accès au pouvoir et de porter presque à elles seules la construction nationale. Cette surcharge symbolique entretient un conflit dont le coût dépasse largement la question linguistique. Elle nourrit la méfiance, complique les réformes et détourne une partie de notre énergie collective des transformations dont le pays a besoin. Or le développement suppose aussi une disposition intérieure. La confiance dans les institutions, la reconnaissance des compétences, l’acceptation de notre pluralité et la capacité de considérer la réussite de l’autre comme une contribution à notre propre avenir.

Nous voulons construire des ponts. Commençons également par ceux que l’on ne photographie pas, ceux qui relient les mémoires, les générations et les différentes composantes de notre société.Nous voulons des aéroports. Donnons à nos enfants les langues qui leur permettront de partir apprendre et de revenir construire. Nous voulons une économie moderne. Organisons enfin notre patrimoine linguistique comme une ressource collective, capable de soutenir l’éducation, la recherche, les échanges et l’innovation. Car on peut étudier un texte arabe au bord du fleuve, apprendre le français sous une tente du désert, travailler en anglais dans une entreprise technologique et retrouver le soir, dans l’intimité familiale, le hassaniya, le pulaar, le soninké ou le wolof. Ces appartenances et ces compétences peuvent cohabiter dans une même existence, comme elles cohabitent déjà dans de nombreuses familles mauritaniennes. La maturité nationale consistera à rendre cette réalité ordinaire, jusque dans le fonctionnement de nos institutions.

Nos enfants devraient recevoir l’ensemble de ce patrimoine sans avoir à porter les rivalités qui ont marqué les générations précédentes. Ils devraient pouvoir y puiser les moyens de comprendre leur pays et les connaissances nécessaires pour agir dans le monde. Une nation commence véritablement à se projeter dans l’avenir lorsqu’elle cesse de considérer la diversité de ses citoyens comme une difficulté permanente à surmonter et apprend à en faire une responsabilité commune. La question linguistique mérite donc un débat sérieux, mais elle ne saurait continuer à absorber indéfiniment notre horizon politique. Il est temps de nous demander, ensemble, quel pays nous voulons enfin faire avancer.

Mansour LY- le 25/10/2026

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