SOMELEC : des marchés, un rapport, et des questions sans réponse
Le rapport de l’OTI sur la SOMELEC soulève des questions sur les marchés publics, les références techniques, les retards et les possibles incompatibilités.

SOMELEC : des marchés, un rapport, et des questions sans réponse
Le rapport de l’Organisation pour la Transparence Inclusive sur les incendies des postes électriques de Nouakchott ne doit pas être lu comme une condamnation. Il doit être lu comme une alerte. Et cette alerte tient en trois choses graves. Les références techniques de l’entreprise qui a posé les câbles sont sérieusement contestées. Des marchés sensibles lui ont pourtant été attribués. Et un possible lien avec un député soulève une question d’incompatibilité que seules les pièces officielles pourront trancher. Ce rapport mérite d’être examiné autant pour ce qu’il établit que pour ce qui reste à vérifier. Sur un dossier pareil, la rigueur est notre meilleure protection contre les conclusions hâtives. Commençons par le commencement, c’est-à-dire par l’appel d’offres.
Il ne s’agissait pas d’un chantier ordinaire. On parle de liaisons souterraines en 33 kV, de réglage de systèmes de protection, de raccordement à un centre de contrôle. Aussi le dossier exigeait-il, selon le rapport, deux marchés comparables réalisés au cours des cinq années précédentes. Rien d’excessif. C’est le minimum qu’on demande à qui va toucher au cœur du réseau d’une capitale. Pour répondre à cette exigence, CTM Bâtiment a mis en avant la centrale solaire de Zouerate, réalisée pour la SNIM. Sauf qu’un mémoire de fin d’études rédigé au sein même de la SNIM, encadré par ses ingénieurs dans le cadre du marché DME numéro 002/2022, raconte une autre histoire. Il attribue la construction à CTM Bâtiment et l’installation technique à une autre société. Une source technique de la SNIM aurait confirmé cette version à l’organisation. Deux récits, donc, pour un même chantier. Et l’OTI tranche sans détour. Même en retenant l’interprétation la plus favorable à l’entreprise, celle-ci ne justifierait pas de l’expérience requise. La question qui en découle n’est pas mince. Une société de bâtiment pouvait-elle être jugée qualifiée pour intervenir sur des installations électriques stratégiques ?
Passons maintenant à l’argent, car c’est là que le dossier s’épaissit. Le 8 janvier 2025, CTM Bâtiment est déclarée attributaire provisoire du marché de la ligne 33 kV alimentant la station d’eau d’Idini, pour 81 947 333 ouguiyas toutes taxes comprises. Or plusieurs offres étaient moins chères que la sienne. Et parmi les concurrents écartés figurait, toujours selon le rapport, une entreprise forte de dix-huit années d’expérience dans les projets électriques.
Soyons justes, car l’honnêteté commande de le rappeler. Une offre moins chère ne l’emporte pas automatiquement, et l’administration peut retenir celle qu’elle estime la plus avantageuse au regard de critères techniques. Mais soyons sérieux également. Quand on écarte du moins-disant dans un secteur aussi sensible que l’électricité, on doit pouvoir sortir sa grille d’évaluation et expliquer son choix. Ce n’est pas une faveur qu’on fait au citoyen. C’est une obligation.
Suit alors l’exécution, et elle est instructive.
Le chantier de Nouakchott devait durer quatre mois. Il en aurait duré vingt sans être achevé à la date de l’enquête, et l’OTI affirme qu’aucune pénalité financière ni sanction administrative n’aurait été appliquée. Mieux encore, d’autres marchés importants ont ensuite été attribués à des groupements incluant une entité CTM, dont un de plus de onze millions de dollars portant sur la construction de deux postes 33/15 kV et la réhabilitation de six postes existants à Nouakchott.
Ici, un mot de prudence s’impose, et il est essentiel. Parle-t-on de la même entité juridique, du même groupe économique, des mêmes bénéficiaires effectifs, ou de structures distinctes ? Si ces sociétés sont liées, il faut le dire. Si elles ne le sont pas, il faut le dire tout aussi clairement, parce que cette clarté protège les entreprises honnêtes autant qu’elle protège les citoyens. Face à cette accumulation, l’organisation formule une hypothèse lourde. Soit une collusion entre certaines parties au sein de la SOMELEC et l’entreprise, soit l’existence d’une influence importante dont bénéficierait le député présenté comme son propriétaire. Je ne la reprends pas à mon compte. Je dis simplement qu’à une supposition de cette gravité, l’État ne répond pas par le silence. Il répond par le document.
Un autre passage du rapport mérite une attention particulière, et il est peut-être le plus grave de tous. Selon des sources techniques internes citées par l’OTI, les raccordements n’auraient pas été supervisés par une équipe d’ingénieurs spécialisés, mais coordonnés par un jeune homme du cercle familial proche du député associé au marché. Si cela se vérifie, nous quittons le terrain de la commande publique pour celui de la sécurité industrielle, dans une capitale de plus d’un million d’habitants. Voilà pour ce que le rapport dit. Venons-en à ce qu’il ne dit pas, car beaucoup lui font déjà dire davantage. Il n’établit pas que les câbles étaient défectueux. Il rapporte qu’un ingénieur juge cette piste la plus sérieuse, qu’un responsable de la SOMELEC situe les premières fumées dans les coffrets récemment raccordés, et que ces câbles ont ensuite été déconnectés par précaution. Puis il demande à la commission d’enquête de les soumettre à un examen d’isolation et d’analyse des métaux. Or on ne demande pas d’analyser ce qu’on a déjà prouvé. Présenter dès maintenant la défectuosité de ces câbles comme acquise serait prématuré, car une expertise contraire suffirait à fragiliser des interrogations qui, elles, restent parfaitement légitimes. Il n’établit pas davantage que la loi sur les incompatibilités a été violée. Il signale que la société appartiendrait à un député de Nouakchott-Sud et rappelle l’article 7 de la loi numéro 038-2013, qui interdit à un parlementaire d’être, directement ou par personne interposée, président, directeur ou gérant d’une société exécutant des marchés publics financés par le Trésor.
Arrêtons-nous sur ces trois mots, par personne interposée, car c’est là que se jouera la bataille des prochains jours. Il est possible que le député n’apparaisse ni comme dirigeant ni comme propriétaire direct, et il peut exister des liens familiaux ou capitalistiques qui ne constituent pas, à eux seuls, une violation de la loi. Seulement voilà, le droit ne s’arrête pas toujours au nom inscrit sur le registre. Il peut rechercher la réalité derrière le papier. La vraie question n’est donc pas de savoir quel nom figure sur les statuts, mais qui dirige, qui décide et qui porte l’intérêt économique. Cela se règle avec des registres de commerce, des actes de cession et des procurations, jamais avec des rumeurs.
Et c’est ici que je veux dire l’essentiel.
Nous avons pris l’habitude de traiter chaque affaire comme un scandale isolé, avec son incendie, son entreprise, son nom, sa colère de quinze jours, puis nous passons à autre chose. Ce dossier mérite mieux, parce qu’il ne révèle pas seulement un incident. Il révèle peut-être un mécanisme. Et un mécanisme, cela se démonte.
Regardez la chaîne, pièce par pièce.
Une entreprise dépose ses références. Quelqu’un devait les vérifier auprès du maître d’ouvrage cité, la SNIM, en réclamant tout simplement l’attestation de bonne exécution. L’OTI dit avoir tenté de l’obtenir sans y parvenir dans le temps de son enquête. Tout se joue peut-être là. Pas dans le feu, pas dans les rumeurs, mais dans une feuille de papier que personne n’a demandée à temps. Ensuite, quelqu’un devait suivre l’exécution, constater le retard, appliquer les pénalités prévues au contrat ou expliquer pourquoi il ne les appliquait pas. Enfin, quelqu’un a réexaminé les offres suivantes de la même entreprise, les a validées, les a signées. À chaque étage de cette chaîne, il existait une procédure, un agent et une responsabilité. Ce ne sont pas des fantômes. Ce sont des fonctions, avec des noms sur des documents numérotés.
Un pays ne se protège pas seulement en punissant après coup. Il se protège d’abord en vérifiant avant. Et c’est exactement cette vérification que le rapport met en cause.
Je demande donc une chose simple. Que la SOMELEC publie, pour ces marchés et dans les limites imposées par la sécurité de ses installations, le rapport d’évaluation technique, les attestations de références produites par les soumissionnaires et les décisions rendues sur les recours. Ni secrets industriels, ni données susceptibles d’exposer nos installations. Seulement les pièces administratives qui permettent de comprendre pourquoi une entreprise a été jugée qualifiée, pourquoi une offre a été retenue et pourquoi un retard n’a pas été sanctionné. Ces documents existent déjà. Ils ont été écrits par des agents publics, ils portent des dates et des références. Les publier ne coûterait rien et réglerait en une semaine ce que six mois de commentaires ne régleront jamais.
Quant à la commission d’enquête, qu’elle demande à la SNIM le rôle exact joué par cette entreprise à Zouerate, qu’elle fasse analyser les câbles, et qu’elle établisse qui a supervisé les raccordements et avec quelles qualifications.
Je ne réclame la tête de personne et je n’ai mis aucun nom dans ce texte. Je constate qu’un rapport documenté a été rendu public, que l’OTI indique l’avoir destiné au Premier ministre et au président de la commission d’enquête, et qu’il pose des questions auxquelles des documents existants peuvent répondre. C’est désormais à ces documents de parler. Le courant est revenu dans nos maisons. Ce qui n’est pas revenu, c’est la certitude que la prochaine fois, celui qui interviendra sur nos installations saura ce qu’il fait. Dans une République, cette certitude ne doit rien devoir à la chance. Elle doit venir du droit.
Mansour LY-le 2 Septembre 2026



