Mauritanie : Si les mêmes causes produisent les mêmes effets

Mauritanie : Si les mêmes causes produisent les mêmes effets
_Par Yahya Niane, pour Rapideinfo_
Huit ans après la séquence de 2017, la Mauritanie semble rejouer une partition déjà connue. À l’époque, l’ex-président Mohamed Ould Abdel Aziz s’était heurté à un Sénat rétif et, faute de majorité, avait choisi la voie référendaire avant de supprimer purement et simplement l’institution. Aujourd’hui, en 2026, c’est une autre forme de verrou qui suscite les mêmes réflexes : l’article 28 de la Constitution. Or une partie de l’appareil d’El Insaf exerce une pression croissante sur le président Mohamed Ould Ghazwani pour qu’il brigue un troisième mandat. Dès lors, la question n’est plus seulement juridique. Elle est structurelle. La République va-t-elle confirmer la règle, ou rééditer la tentation de la contourner au nom de la conjoncture ?
Pour saisir la portée du débat actuel, il faut revenir au point de rupture de 2017. Cette année-là, le président Aziz soumet au Parlement une révision portant sur les symboles de la République et la suppression du Sénat. Le texte se fracasse contre une chambre haute hétérogène, où opposants et frondeurs de la majorité font bloc. Mis en minorité, l’exécutif ne renonce pas. Il change de méthode. Par conséquent, un référendum est convoqué le 5 août 2017. La victoire du « Oui » ouvre la voie. Dans la foulée, la nouvelle Constitution entérine la disparition du Sénat et recentre l’architecture institutionnelle autour d’un exécutif renforcé. En clair, ce précédent a consacré une logique : face à un blocage institutionnel, la réponse ne passe pas par la négociation mais par la modification du cadre. Une logique qui, depuis, fonctionne comme référence et, pour certains, comme mode d’emploi.
Or, la configuration de 2026 déplace le problème sans en altérer la nature. Le verrou ne s’appelle plus Sénat. Il s’appelle article 28 . Révisé en 2017, il dispose que nul ne peut exercer plus de deux mandats présidentiels. De fait, Mohamed Ould Ghazwani, élu en 2019 puis reconduit en 2024, a épuisé le quota prévu par la loi fondamentale. Et pourtant, une mobilisation s’observe au sein d’El Insaf. Des élus, des responsables locaux et des figures du parti appellent publiquement le président à se représenter. Leur argumentaire s’articule autour de trois axes : préserver la stabilité dans un Sahel en crise, assurer la continuité des grands chantiers engagés, et pallier l’absence d’alternative jugée crédible à court terme. Au-delà de la rhétorique, la demande est sans ambiguïté : il s’agit d’adapter la norme à la situation, plutôt que la situation à la norme.
Dès lors, s’aligner sur la logique de 2017 ferait courir à la République trois risques majeurs. Premièrement, la banalisation du passage en force. En 2017, le contournement a pris la forme d’un référendum. En 2026, il pourrait emprunter celle d’une nouvelle révision, d’une consultation populaire, ou d’une relecture audacieuse de l’article 28. Quel que soit l’habillage juridique, l’opération consacrerait l’idée qu’une majorité peut réécrire les règles à son profit. Le coût serait institutionnel : la Constitution perdrait son caractère de borne intangible. Deuxièmement, la fragilisation de la majorité présidentielle. En effet, El Insaf n’est pas monolithique. Une frange de cadres et d’intellectuels proches du pouvoir rappelle que la légitimité de l’État repose sur le respect de ses propres limites. A défaut de trancher clairement, la pression en faveur d’un 3e mandat risque d’ouvrir une ligne de fracture durable au sein du parti et de ses alliés. Troisièmement, la création d’un précédent pour l’avenir. Dissoudre le Sénat relevait d’un arbitrage conjoncturel. Toucher à la limitation des mandats, en revanche, reviendrait à dérégler le mécanisme central de l’alternance. L’enjeu dépasse donc la personne du président Ghazwani : il engage la capacité des générations futures de dirigeants à se succéder dans le respect d’un cadre commun.
Il faut toutefois nuancer. Le contexte de 2026 n’est pas la reproduction à l’identique de 2017. À l’époque, l’initiative venait du sommet de l’État. Aujourd’hui, le président n’a formulé aucune position officielle. La dynamique naît de la base militante et de certains élus. Dans ces conditions, deux scénarios se dessinent. Soit le chef de l’État tranche et réaffirme son attachement au texte, mettant fin au débat. Soit le silence perdure, et le débat lui-même devient le ferment d’une crise de confiance entre les institutions et l’opinion.
Au fond, l’adage « si les mêmes causes produisent les mêmes effets » trouve ici toute sa pertinence. En 2017, la cause était une chambre haute jugée obstructionniste. L’effet fut une refonte constitutionnelle. En 2026, la cause est un article jugé inadapté. L’effet, lui, reste en suspens. Reste la question centrale qui engage la maturité démocratique du pays : la Mauritanie choisira-t-elle de consolider la règle, quitte à en payer le prix politique à court terme, ou confirmera-t-elle que la règle n’est qu’une variable d’ajustement parmi d’autres ?



