Tournée Ghazouani Adrar Inchiri : Analyse d’un silence politique
La tournée Ghazouani Adrar Inchiri s'achève entre promesses d'eau et silences calculés sur Lebatt Ould Maayouf et l'ex-président Aziz.

La tournée Ghazouani Adrar Inchiri, achevée ce week-end après une semaine de festivals populaires et de rencontres avec les populations, restera un cas d’école. Il y a des voyages présidentiels qui se lisent à deux niveaux. Il y a ce qui est dit — et il y a ce qui, précisément, ne l’est pas. La tournée du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani dans les wilayas de l’Adrar et de l’Inchiri, achevée ce week-end après une semaine de festivals populaires et de rencontres avec les populations, restera un cas d’école de cette seconde catégorie.
Sur le papier, tout y était : l’inventaire méthodique des réalisations gouvernementales, l’annonce de l’électrification de dizaines des moughataas, la création d’une agence nationale pour le développement des oasis, le projet de ravitaillement en eau potable d’Akjoujt à partir de Benichab, l’éloge appuyé du Dialogue National Inclusif. Un discours d’État, rétrospectif et prospectif, taillé pour une région dont l’histoire et le patrimoine occupent une place singulière dans la conscience nationale. Rien, dans la forme, qui ne relève du registre attendu d’une visite présidentielle à l’intérieur du pays.
Et pourtant. À aucun moment, dans ces prises de parole soigneusement calibrées, le nom du général Lebatt Ould Maayouf n’a franchi les lèvres du chef de l’État. À aucun moment non plus celui de son prédécesseur, Mohamed Ould Abdel Aziz. Deux absences qui, loin de clore le débat, l’ont au contraire nourri — car le silence, en politique, n’efface jamais rien : il désigne.
Un festival, une prison
Le paradoxe est frappant. Pendant que la présidence organisait son « festival » à Atar, l’enfant du pays — ancien chef d’état-major particulier d’Abdel Aziz, devenu l’une des voix critiques les plus tenaces à l’égard du pouvoir — croupissait en détention provisoire, à quelques kilomètres de la liesse populaire. Pour une partie des habitants de l’Adrar, la scène a pris des allures de provocation : célébrer sur une terre dont on retient l’un des fils. Le message symbolique n’a échappé à personne, et le parti de Lebatt Ould Maayouf, La Mauritanie en Avant, en a tiré les conséquences en suspendant sa participation au dialogue national tant que son vice-président reste incarcéré.
Ce choix n’est pas anodin. Il transforme une affaire individuelle en test politique : peut-on prétendre à un dialogue « inclusif » tout en maintenant sous les verrous l’une des figures qui en incarnent, précisément, la contestation ?
Une lettre, en écho
À quelques encablures de cette tournée, une autre ombre planait : celle d’Abdel Aziz lui-même, qui a choisi ce moment pour adresser une nouvelle correspondance directe à son successeur, réclamant une évacuation sanitaire à l’étranger. Le geste, qu’on le lise comme une démarche humanitaire ou comme un calcul politique, tombe à un moment où le pays débat ouvertement d’un éventuel troisième mandat — et où l’arrestation de Lebatt Ould Maayouf a rouvert, presque malgré elle, les vieilles fractures entre les deux hommes qui ont façonné la Mauritanie contemporaine.
Le langage des chiffres et des non-dits
C’est précisément dans ce contraste que la dernière étape de la tournée, à Akjoujt, prend tout son sens. Loin des dossiers politiques qui agitent la capitale, Ghazouani y a annoncé le ravitaillement en eau potable de la ville à partir de Benichab — une promesse concrète, ancrée dans le quotidien, qui illustre bien la ligne suivie tout au long du déplacement : parler d’infrastructures, de réseaux et de développement local plutôt que des dossiers qui fâchent. Une manière, aussi, de démontrer que le pouvoir central peut « parler » à l’Adrar et à l’Inchiri par les réalisations, sans avoir à nommer ce qui, ailleurs, fait déjà tant parler.
Reste une question, presque rhétorique : un président peut-il vraiment traverser sa propre histoire sans jamais la nommer ? Ghazouani a choisi le registre du bilan et de la promesse, laissant à la presse, à l’opposition et aux réseaux sociaux le soin de porter ce que ses discours ont soigneusement contourné. C’est une stratégie de communication cohérente — occuper l’espace, parler d’eau et d’électricité plutôt que de prisons et de lettres — mais elle a un coût : celui de laisser le récit politique se construire ailleurs, hors de son contrôle, dans les commentaires et les analyses qui, eux, n’ont pas hésité à nommer ce que le pouvoir a préféré taire.
Au bout du compte, cette tournée dans le Nord aura peut-être moins été un exercice de proximité qu’un révélateur : celui d’un pouvoir qui maîtrise l’agenda de ses discours, mais qui peine encore à maîtriser celui de son héritage.
Ahmed Ould Bettar – Rapide info Mauritanie



