Souveraineté malienne : une lecture de la crise après le 25 avril
La souveraineté malienne traverse une crise sans arbitre. Mansour Ly analyse pourquoi le Mali ne s'effondre pas mais se retire, et propose une médiation régionale.

La souveraineté malienne traverse aujourd’hui un moment de vérité où la crise cesse d’être un épisode pour devenir un révélateur. Lorsque, dans la même matinée du 25 avril, des assaillants atteignent simultanément Kati, Bamako, Kidal, Gao, Sévaré et Mopti, et que la résidence du chef de la junte se trouve elle-même prise pour cible, ce n’est plus la dégradation continue d’une situation sécuritaire qui se donne à voir, mais la révélation d’un seuil. Plusieurs lignes de fracture, militaires, politiques, économiques et symboliques, cessent de coexister pour se rejoindre, et leur convergence dessine une géographie nouvelle, où l’État ne tient plus que par fragments.
Le retrait silencieux de l’État
Le Mali n’a pas disparu, il s’est retiré. Retiré des territoires où d’autres imposent désormais leur ordre, des routes où circuler relève du pari, d’une économie travaillée par une guerre des flux autant que des armes. Et plus profondément encore, retiré des imaginaires, là où une nation devrait pouvoir se reconnaître dans ses propres institutions. Ce retrait n’est pas l’effondrement bruyant que l’on redoute. Il est plus discret, plus insidieux, et il transforme la nature même de la guerre qui se livre dans le pays.
Cette guerre est devenue systémique. Militaire, par des attaques coordonnées qui touchent les centres de pouvoir et qui révèlent désormais une articulation opérationnelle entre groupes jihadistes et mouvements à revendication territoriale, articulation que la doctrine sécuritaire malienne avait longtemps tenue pour improbable. Économique, en asphyxiant les circuits vitaux et en livrant des pans entiers du commerce intérieur à des logiques de prédation. Psychologique, en effaçant l’idée même de refuge dans des villes qu’on tenait pour acquises. Narrative enfin, en installant un décalage entre l’autorité proclamée et la réalité vécue, décalage qui finit par travailler la légitimité elle-même. Une réponse strictement militaire, à ce stade, ne peut suffire, parce qu’elle ignore les autres registres dans lesquels la guerre se déploie.
Pendant que cette guerre se transforme, un autre phénomène s’est imposé dans le Sahel, celui d’un récit de souveraineté qu’il faut prendre au sérieux. Ce récit est puissant, et il est légitime. Il s’enracine dans une histoire réelle de dépendances, d’asymétries et de frustrations accumulées. Il a redonné une fierté, une voix, une posture à des sociétés longtemps assignées à la périphérie de leurs propres décisions. Mais il porte aujourd’hui une tension qu’il faut nommer, parce qu’il a avancé plus vite que la reconstruction de l’État qu’il était censé servir.
Une souveraineté proclamée ne remplace ni des institutions solides, ni une économie viable, ni une capacité effective de contrôle territorial. Elle peut même, lorsqu’elle se substitue à ces réalités plutôt que de les construire, devenir un voile posé sur le vide. C’est précisément ce décalage qu’expose la matinée du 25 avril, lorsque des assaillants atteignent Kati au moment même où le pouvoir fait reposer sa légitimité sur la promesse d’une reconquête. Le Sahel traverse peut-être l’un de ces moments rares où l’on est sorti d’un ordre contesté sans être encore entré dans un nouvel équilibre, et c’est dans cet entre-deux que se joue le risque le plus profond.
Parallèlement, le monde s’est retiré. Hier encore, des acteurs extérieurs, souvent contestés et parfois à juste titre, jouaient un rôle de stabilisation, d’arbitrage, parfois d’imposition. Ce rôle pouvait être critiqué, mais il existait, et il constituait, de fait, un mécanisme de désescalade. Aujourd’hui, au nom de la souveraineté, ces mécanismes ont disparu, et rien de structuré n’est venu les remplacer. La CEDEAO sort affaiblie d’une confrontation qu’elle n’a pas su transformer en levier. L’Union africaine, prudente, peine à occuper l’espace que la conjoncture lui offre. Les Nations unies se sont retirées sans laisser d’architecture de substitution. La communauté internationale observe sans porter, les partenaires hésitent sans s’engager, et le Mali se retrouve face à une crise sans arbitre.
L’AES : une coalition de fragilités ?
L’Alliance des États du Sahel, qui annonçait il y a peu la constitution d’une force unifiée de quinze mille hommes, illustre une réponse possible mais incomplète. Elle traduit une volonté de mutualisation entre Bamako, Ouagadougou et Niamey, mais elle reproduit, à l’échelle régionale, la même logique que celle qui a fragilisé chaque État pris isolément. Une coalition de souverainetés contestées ne produit pas spontanément une autorité collective. Elle additionne des fragilités sans construire d’arbitre interne, et la matinée du 25 avril rappelle que les capacités opérationnelles ne suivent pas la cadence des annonces politiques. L’AES peut mutualiser des moyens, elle ne peut produire de la légitimité par accumulation.
C’est là que réside le danger le plus profond, non pas dans la guerre seule, mais dans l’absence de mécanisme pour l’arrêter. Refuser l’ingérence ne suffit pas à construire une médiation. Rejeter une tutelle ne tient pas lieu de système de régulation. Une souveraineté isolée, privée d’architecture politique et institutionnelle, peut se retourner en fragilité. Le pouvoir malien se trouve alors enfermé dans une équation étroite, négocier au risque d’apparaître vulnérable, ou poursuivre la guerre au risque de s’y perdre, et pendant que ce dilemme s’installe, le temps travaille contre l’État.
Faut-il pour autant laisser le Mali seul face à lui-même ? Ce serait une erreur, peut-être la plus coûteuse de toutes. Mais l’alternative ne peut être ni un retour aux schémas anciens, ni une intervention imposée, ni une médiation continentale dont chacun voit qu’elle ne se reconstruira pas dans le tempo où la crise se déploie. Elle doit être autre chose.
Le précédent d’Alger et l’urgence d’une médiation resserrée
L’histoire récente du continent fournit pourtant des points d’appui que l’on a tort d’avoir oubliés. L’Accord d’Alger de 2015, négocié sous médiation algérienne entre le gouvernement malien et les mouvements du nord, avait construit, malgré ses imperfections et son application inégale, un cadre politique qui a tenu près d’une décennie avant d’être dénoncé par la junte en janvier 2024. Ailleurs en Afrique de l’Ouest, des médiations régionales africaines, dotées à la fois d’un volet militaire et d’un volet politique, avaient permis de clore des guerres civiles que la communauté internationale avait laissées s’enliser. Ces précédents ne sont pas transposables tels quels. Mais ils rappellent une vérité méthodologique que la phase actuelle a fait oublier, à savoir qu’une médiation africaine peut fonctionner lorsqu’elle s’adosse à un acteur régional crédible, doté de canaux de dialogue avec toutes les parties, et capable d’inscrire la sécurité dans une architecture politique plus large.
Une médiation nouvelle est donc concevable, africaine dans sa légitimité, mais resserrée dans sa composition. Elle ne peut venir des États qui partagent avec Bamako la même grammaire de rupture, parce qu’ils sont aujourd’hui dans le même piège. Elle ne peut venir non plus des organisations multilatérales que la junte a précisément choisi d’écarter. Elle ne peut venir, en réalité, que des acteurs régionaux qui ont préservé deux choses devenues rares dans le Sahel actuel, la stabilité de leurs institutions et la pluralité de leurs canaux diplomatiques. Quelques États existent dans cet espace intermédiaire, capables de parler à Bamako sans s’aligner, à Alger sans dépendre, à Rabat sans rompre, aux partenaires européens sans s’y soumettre. C’est de ce noyau-là, et non d’une architecture continentale impossible à reconstruire dans l’urgence, qu’une médiation crédible peut émerger.
Le Mali n’a pas seulement besoin d’alliés militaires, il a besoin d’un cadre, d’un lieu où la sécurité, la justice, le dialogue et la confiance puissent être pensés ensemble plutôt que séparément. Aucune des composantes prises isolément n’a produit, jusquici, le résultat escompté. La sécurité sans dialogue a creusé la défiance. Le dialogue sans sécurité n’a pas tenu. La justice ajournée a nourri les vocations rivales. Et la confiance, qui est la matière même de toute reconstruction nationale, ne se décrète pas. Elle se construit dans la cohérence des autres registres.
Ce qui se joue au Mali dépasse le Mali. Tout le Sahel entre dans une zone d’incertitude stratégique, où les récits doivent être confrontés à la réalité, où les postures doivent céder la place aux capacités, où les États doivent choisir entre l’isolement et la reconstruction. La ligne de partage qui se dessine n’oppose plus seulement les pro et les anti-occidentaux, ni les civils et les militaires. Elle oppose, plus profondément, les États qui ont préservé leur capacité d’arbitrage et ceux qui l’ont consommée. Cette ligne traverse le continent avant de traverser les opinions, et elle déterminera, dans les années qui viennent, ce que peut encore signifier la souveraineté dans cette partie de l’Afrique.
Le Mali nous avertit. Il rappelle qu’un État ne s’effondre pas seulement sous les coups de ses ennemis. Il se défait quand il n’est plus capable de relier sécurité, institutions, économie et confiance nationale dans une même trame. Et dans ce moment précis, le risque n’est pas seulement de perdre le contrôle. Le risque, plus silencieux et plus profond, est de s’habituer à ne plus en avoir.
Mansour LY Juriste Consultant Analyste Politique



