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Réponse à Ely Ould Sneiba : la confusion entre exceptions, histoire sociale et représentation politique.

Réponse de Cheikh Sidati Hamady à Ely Ould Sneiba sur les haratines en Mauritanie. Une analyse sociologique et historique sur l'autonomie politique, les structures sociales et les enjeux de mémoire.

Tribune. En réponse à la contribution d’Ely Ould Sneiba remettant en cause la mémoire politique des Haratines, l’analyste et chercheur Cheikh Sidati Hamady livre une déconstruction rigoureuse des structures sociales mauritaniennes. Contre la tentation d’ériger les exceptions généalogiques en normes historiques, il démontre que l’émergence politique des Haratines n’est pas une construction récente, mais l’aboutissement légitime d’une longue lutte contre des inégalités historiquement et juridiquement sédimentées. Une réflexion essentielle sur la mémoire, l’autonomie politique et les fondements d’une véritable unité nationale en Mauritanie.

Réponse à Ely Ould Sneiba : la confusion entre exceptions, histoire sociale et représentation politique.

Cheikh Sidati Hamady
Conseiller du président de IRA Biram Dah Abeid, Expert senior en droits des CDWD (GFOD), Chercheur spécialiste des discriminations structurelles, Analyste, Essayiste Le 15 juin 2026

Les débats sur l’histoire ne sont jamais neutres : ils ne se contentent pas de raconter le passé, ils révèlent surtout les rapports de force qui structurent le présent. En Mauritanie, la question haratine occupe précisément cet espace où l’on ne discute pas seulement des faits, mais de leur reconnaissance, de leur interprétation et surtout de leur portée politique.
Lorsqu’un groupe historiquement relégué à des positions subalternes revendique une pleine reconnaissance comme sujet politique, ce n’est pas une simple controverse mémorielle : c’est l’architecture même des hiérarchies sociales héritées qui se trouve interrogée.
C’est dans ce cadre que s’inscrit le texte d’Ely Ould Sneiba, « Et si les Haratines assistaient au Congrès d’Aleg ! », dont la lecture, sous couvert de débat historique, procède en réalité à un déplacement méthodologique majeur : substituer des cas isolés à des structures, et des anecdotes généalogiques à l’analyse des rapports sociaux.
Or, en sciences sociales, ce n’est pas l’exception qui éclaire la règle, mais la règle qui donne sens à l’exception, et c’est précisément ce renversement qui mérite d’être interrogé.

Une lecture qui déplace le débat de l’histoire vers la polémique politique

Dans son texte « Et si les Haratines assistaient au Congrès d’Aleg ! », Ely Ould Sneiba soutient que la « question haratine » serait essentiellement une construction politique récente, portée notamment par les nationalistes pulaars, et destinée à fragiliser l’unité nationale en introduisant des logiques communautaires artificielles.
Une telle lecture repose sur un déplacement méthodologique majeur : elle substitue à l’analyse des structures sociales historiques une lecture fondée sur des récits politiques contemporains et sur des exceptions généalogiques.
Or, comme le rappelle Bruce D. Hall dans A History of Race and Racism in Africa and in the Sudan (Duke University Press, 2011), les hiérarchies sociales en Afrique sahélo-saharienne ne peuvent être comprises à partir de cas isolés, mais à partir des structures dominantes qui organisent durablement les rapports sociaux.
Cette approche structurale se retrouve également dans les travaux de Pierre Bonte sur la société arabo_berbère (Études mauritaniennes, 1984), où il montre que les hiérarchies sociales se sont historiquement construites autour de statuts différenciés, notamment ceux liés aux populations serviles.

Les exceptions ne font pas disparaître la structure sociale

Ely Ould Sneiba évoque l’existence de groupes haratines ayant connu des trajectoires relativement autonomes, parfois intégrés dans des alliances tribales ou militaires, comme certaines fractions des Oulad Ayid du Trarza ou des composantes des Oulad Beniouk, désignées sous l’appellation El Khalveu Kahleu, en référence à leur statut de supplétifs militaires noirs ou de tirailleurs tribaux.
Ces cas ne sont pas contestés. Ils relèvent toutefois de trajectoires particulières au regard de la structure sociale dominante. Bruce D. Hall (2011) insiste précisément sur la nécessité de distinguer la diversité des parcours individuels de la logique structurelle qui organise durablement les rapports sociaux.
Aucune lecture sérieuse de l’histoire sociale ne peut ériger l’exception en norme. La question essentielle n’est donc pas de savoir si des cas particuliers ont existé, mais quelle était la condition majoritaire.
Sur ce point, les travaux de Pierre Bonte (1984), de Bruce D. Hall (2011) et des recherches consacrées à l’histoire sociale de la Mauritanie convergent : une grande partie des Haratines est issue de populations anciennement réduites en esclavage ou durablement inscrites dans des rapports de dépendance.

Des rapports sociaux historiquement et juridiquement structurés

La présentation d’une supposée harmonie historique entre les tribus arabo-berbères et les Haratines tend à effacer la nature réelle des rapports sociaux qui ont longtemps prévalu.
Pendant des siècles, les relations entre maîtres et dépendants n’étaient pas celles de partenaires égaux. Elles s’inscrivaient dans un cadre juridique et social reconnaissant explicitement l’existence de la servitude.
Le Mukhtassar de Khalil ibn Ishaq, texte majeur du droit malékite enseigné dans les mahadras, contient des dispositions relatives à l’esclavage. Dans l’édition publiée par Dar al-Ma’arif au Caire (1970), l’esclave apparaît comme un sujet pouvant être acheté, vendu, donné ou hérité. Ce corpus juridique a constitué pendant longtemps une référence dans l’espace sahélo-saharien, dont la Mauritanie fut l’un des principaux foyers de diffusion de ces codes esclavagiste.
Les analyses de Pierre Bonte (Structure sociale et hiérarchies en Mauritanie, 1984) montrent que cette dimension juridique ne relevait pas d’un simple état social informel, mais participait à un système structuré de production et de reproduction des hiérarchies sociales.
Dans la même perspective, Bruce D. Hall (2011) analyse comment les dispositifs juridiques du Sahel ont contribué à stabiliser des formes durables de domination sociale, sans réduire pour autant la tradition juridique islamique à cette seule dimension.
Il devient dès lors difficile de présenter les Haratines comme une simple composante intégrée naturellement aux structures sociales des tribus arabo-berbères dans un ensemble harmonieux. La réalité historique apparaît plus complexe et révèle l’existence d’un système de hiérarchisation sociale profondément structurant.

Le malentendu du « boom démographique haratine »

L’idée d’un prétendu « boom démographique haratine » repose sur une lecture statistique fragile.
Comme le souligne Ould Ahmed Salem dans ses travaux sur les catégories sociales en Mauritanie (Revue mauritanienne de sociologie, 2003), les Haratines n’ont longtemps pas été comptabilisés comme une catégorie distincte. Intégrés aux structures tribales dominantes, ils demeuraient largement invisibles sur le plan statistique.
Ce qui change au cours des dernières décennies n’est donc pas nécessairement leur nombre, mais leur visibilité sociale et politique.
Bruce D. Hall (2011) souligne à cet égard que la reconnaissance progressive des Haratines comme groupe social distinct correspond moins à une création récente qu’à un processus historique de visibilité et de recomposition des identités sociales.

Une question centrale : pourquoi l’autonomie haratine dérange-t-elle ?

Au-delà des désaccords historiques, une question demeure : pourquoi l’autonomie politique et sociale des Haratines suscite-t-elle davantage de controverses que celle d’autres groupes ?
Les travaux de Pierre Bonte (1984) montrent que les structures tribales arabo-berbères ont historiquement bénéficié de formes autonomes d’organisation, de représentation et de solidarité.
Dans ce contexte, l’interrogation formulée par Bruce D. Hall (2011) prend tout son sens : pourquoi une logique d’organisation collective est-elle considérée comme légitime pour certains groupes et problématique pour d’autres ?
C’est précisément dans cette asymétrie de reconnaissance que se loge l’un des enjeux centraux du débat contemporain.

Le Congrès d’Aleg : une question de représentation politique

Le débat sur le Congrès d’Aleg ne relève ni d’une lecture raciale ni d’une lecture strictement ethnique. Il concerne avant tout la question de la représentation politique dans la formation de l’État.
Selon Ould Ahmed Salem (2003), les catégories sociales subalternes ont longtemps été absorbées dans des structures de représentation dominées par les élites traditionnelles, limitant ainsi leur visibilité politique autonome.
Dans la continuité de cette analyse, Bruce D. Hall (2011) montre que la construction des États postcoloniaux en Afrique de l’Ouest s’est souvent appuyée sur des structures sociales préexistantes, reproduisant parfois des formes inégales de médiation politique.
La question posée n’est donc pas celle d’une présence physique à un événement historique, mais celle de la capacité à exister politiquement comme sujet collectif autonome dans la formation de l’État.

Conclusion

L’histoire ne disparaît pas par le déni
Le texte d’Ely Ould Sneiba ne démontre pas que la question haratine serait une invention politique récente. Il met surtout en lumière les résistances persistantes à la reconnaissance de l’autonomie historique et sociale des Haratines.
Comme le rappelait Frantz Fanon dans Les Damnés de la terre (La Découverte, 2002), aucune société ne peut se construire durablement sur l’effacement d’une partie de sa mémoire historique. L’unité nationale ne se consolide ni par le déni ni par la hiérarchisation des mémoires, mais par la reconnaissance des faits historiques et l’égalité politique des citoyens.
Les Haratines ne sont pas une invention contemporaine. Ils sont le produit d’une histoire sociale longue, jalonnées de souffrances, d’humiliations , de luttes et de prise de conscience documentée et structurée.
Si leur affirmation politique suscite aujourd’hui des débats, c’est parce qu’elle exprime une aspiration fondamentale : être reconnus comme des sujets politiques, sociaux et économiques à part entière. Car toute politique conçue pour un groupe sans sa participation risque, tôt ou tard, de se faire contre lui plutôt qu’avec lui.

Bibliographie
Argenti, Nicolas. The Stripping of the Senegal River Valley: Slavery, Colonialism and Modernity in Mauritania. Oxford: Berghahn Books, 2007.
Bonte, Pierre. « Structure sociale et hiérarchies en Mauritanie ». Études mauritaniennes, 1984.
Fanon, Frantz. Les Damnés de la terre. Paris : La Découverte, 2002.
Hall, Bruce D. A History of Race and Racism in Africa and in the Sudan. Durham & London: Duke University Press, 2011.
Ibn Ishaq, Khalil. Mukhtassar. Édition Dar al-Ma’arif, Le Caire, 1970.
Ould Ahmed Salem. « Visibilité statistique et catégories sociales en Mauritanie ». Revue mauritanienne de sociologie, 2003.
Ould Sneiba, Ely. « Et si les Haratines assistaient au Congrès d’Aleg ! », 2026.

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