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Quand la dénonciation de l’injustice devient le problème : déconstruction du discours de Mohamed Soueid Ahmed sur les Haratines.

Discours de Mohamed Soueid Ahmed sur les Haratines
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Par : Cheikh Sidati Hamady
Conseiller du president de Ira Biram Dah Abeid, Expert senior en droits humains des CDWD( Gfod ) , Chercheur specialiste des Discriminations Structurelles , Analyste, Essayiste Le 13 Mai 2026

L’article de Mohamed Soueid Ahmed s’inscrit dans une tradition discursive bien connue en Mauritanie : celle qui consiste à relativiser la question haratine en la dissolvant dans une souffrance nationale générale.
Sous une apparence d’appel à l’unité et au dépassement des clivages, le texte développe en réalité une critique implicite des mouvements et figures qui portent la revendication haratine dans l’espace public, tout en évitant soigneusement d’aborder les racines historiques et structurelles de cette revendication.

Dès les premières lignes, l’auteur pose une série de questions : « Pourquoi cette agitation soudaine ? », « Pourquoi cette effervescence entretenue autour d’eux ? ». Cette manière d’introduire le sujet n’est pas neutre. Elle suggère déjà que la mobilisation haratine serait excessive, artificielle ou entretenue par intérêt politique. Le problème n’est donc plus l’injustice elle-même, mais la visibilité croissante de ceux qui la dénoncent.

L’idée centrale du texte repose sur une thèse claire : certains militants ou leaders utiliseraient les Haratine comme un “fonds de commerce politique”, exploitant leur souffrance à des fins personnelles. Selon l’auteur, ces acteurs “agitent la colère”, “aiguisent la rancœur” et entretiennent une logique de victimisation permanente faute de disposer d’un véritable projet économique ou social.

Mais cette approche pose un problème fondamental : elle déplace le débat du système vers les individus. Au lieu d’interroger les mécanismes historiques ayant produit la marginalisation des Haratine, héritage esclavagiste, hiérarchies sociales persistantes, exclusion des centres de pouvoir et discriminations structurelles, le texte réduit la contestation à une manipulation émotionnelle orchestrée par quelques opportunistes.

Autrement dit, l’auteur critique davantage ceux qui dénoncent le problème que le problème lui-même. Cette logique rappelle l’analyse développée par Albert Memmi dans Portrait du colonisé précédé du Portrait du colonisateur (Gallimard, Paris, 1957, p. 87), lorsqu’il montre que l’un des mécanismes les plus efficaces de domination consiste à pousser l’opprimé à relativiser sa propre condition jusqu’à devenir, selon sa formule célèbre, « l’instrument de son oppresseur ». Cette réflexion dépasse le cadre colonial initial : elle éclaire aussi les discours qui invitent les groupes dominés à minimiser leurs propres expériences au nom de l’unité nationale.

1. Une stratégie de dépolitisation de la question haratine

L’article cherche à présenter la revendication haratine non comme une réponse à une réalité historique et sociale, mais comme une construction politique artificielle entretenue par certains acteurs en quête de visibilité ou de pouvoir.
L’auteur oppose implicitement les “vraies solutions”, école, emploi et développement, à ce qu’il considère comme un discours identitaire stérile. Pourtant, cette opposition est trompeuse. Les inégalités économiques et les discriminations sociales ne sont pas séparées : dans des sociétés structurées par des hiérarchies historiques, elles s’entrecroisent et se renforcent.
En Mauritanie, la question haratine ne se limite pas à la pauvreté. Elle renvoie à un héritage historique spécifique marqué par des rapports de domination, une faible représentation dans les centres de décision et la persistance de mécanismes sociaux discriminatoires.
En refusant d’aborder cette dimension structurelle, l’article transforme un problème historique profond en simple agitation politique.

2. Une relativisation du racisme structurel

L’un des passages les plus révélateurs est celui où l’auteur affirme que “l’exclusion existe dans ce pays” et qu’elle touche “des Mauritaniens de toutes les composantes”. Cette formulation cherche à universaliser la souffrance sociale afin de neutraliser la spécificité de la condition haratine.
Certes, la pauvreté et l’injustice existent à divers degrés dans l’ensemble de la société. Mais toutes les exclusions ne sont pas identiques dans leur nature historique et sociale. Les Haratine ne dénoncent pas seulement des difficultés économiques : ils dénoncent aussi une stratification sociale héritée de l’histoire esclavagiste, une sous-représentation politique persistante et des mécanismes culturels de reproduction des inégalités.
Pierre Bourdieu montre que les rapports de domination fonctionnent souvent par invisibilisation des structures sociales, remplacées par une lecture individualisée des problèmes, ce qui a pour effet de naturaliser les inégalités et de les rendre politiquement acceptables (La domination masculine, Seuil, Paris, 1998, p. 54). Dans cette perspective, le débat est déplacé des structures vers les comportements.
Frantz Fanon montre dans Les Damnés de la Terre (François Maspero, Paris, 1961, p. 29) que dans les sociétés structurées par des rapports de domination, la réalité sociale est fragmentée au point que les effets mêmes de l’injustice sont retournés contre ceux qui les subissent. Dans cette configuration, la parole des dominés cesse d’être une lecture du réel pour devenir un problème en soi.
Achille Mbembe souligne également que certains systèmes de pouvoir fonctionnent par inversion du réel, en déplaçant la critique des structures vers les comportements des populations dominées (Critique de la raison nègre, La Découverte, Paris, 2013, p. 18).
Aimé Césaire rappelle enfin que ce type de déni n’est jamais neutre : il traduit une incapacité à affronter les contradictions historiques d’un ordre social. Lorsqu’il écrit qu’« une civilisation qui s’accommode de ses propres injustices se condamne elle-même » (Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, Paris, 1955, p. 14), il met en évidence le lien entre aveuglement structurel et fabrication de discours de disqualification.
La revendication haratine s’inscrit précisément dans ce mouvement de prise de conscience d’une réalité longtemps invisibilisée.

3. La peur de la conscience identitaire

L’auteur semble particulièrement préoccupé par ce qu’il appelle “la victimisation permanente” et “la haine comme héritage”. Cette critique traduit une méfiance envers l’émergence d’une conscience politique haratine autonome.
Dans les sociétés marquées par des rapports historiques de domination, les groupes marginalisés passent souvent par une phase de réappropriation identitaire. Cette dynamique relève moins d’une dérive que d’un processus classique de politisation.
Paulo Freire, dans Pédagogie des opprimés (François Maspero, Paris, 1974, p. 57), montre que les systèmes de domination tendent à inverser la lecture de la violence en attribuant aux dominés la responsabilité des tensions qu’ils subissent. Il écrit que « les oppresseurs qualifient toujours de violence la réaction des opprimés, mais jamais la violence qui les opprime ».
Dans cette perspective, qualifier la conscience haratine de “haine” revient à transformer une revendication politique en pathologie sociale.

4. Une critique orientée contre les victimes plutôt que contre le système

Le passage le plus problématique du texte réside dans la transformation des militants haratine en acteurs de manipulation politique. L’auteur leur reproche “d’agiter la colère” et de “fabriquer de la dépendance politique”, sans interroger les conditions sociales qui produisent cette colère.
Or, les dynamiques de mobilisation ne naissent pas dans le vide. Elles s’enracinent dans des expériences concrètes de marginalisation, de discrimination et de frustration sociale.
Le texte inverse ainsi la relation causale : ce ne sont plus les structures d’inégalité qui produisent les mobilisations, mais les mobilisations qui deviennent le problème. Autrement dit, un effet historique est requalifié en cause politique.
Ce type de renversement a été largement analysé dans les théories critiques du pouvoir. Pierre Bourdieu montre que les rapports de domination reposent sur l’invisibilisation des structures sociales au profit d’une lecture individualisée des comportements, ce qui contribue à rendre les inégalités acceptables et non contestées (La domination masculine, p. 54). Frantz Fanon ajoute que les effets mêmes de la domination sont souvent retournés contre ceux qui la subissent (Les Damnés de la Terre, p. 29). Achille Mbembe insiste sur le fait que certains dispositifs de pouvoir déplacent systématiquement la responsabilité des structures vers les individus dominés (Critique de la raison nègre, p. 18). Aimé Césaire enfin rappelle que ce déni structurel conduit à pathologiser les victimes plutôt qu’à interroger le système (Discours sur le colonialisme, p. 14).
Il ajoute également une critique des leaders qui disparaîtraient après avoir obtenu des postes. Même si des comportements opportunistes existent dans tous les espaces politiques, ils ne suffisent pas à invalider une revendication collective. Sinon, il faudrait disqualifier l’ensemble des luttes politiques au motif des dérives individuelles.
Au fond, cette lecture refuse d’admettre une réalité essentielle : la persistance de la question haratine dans l’espace public ne résulte pas d’une manipulation artificielle, mais de la persistance de formes d’inégalités structurelles non résolues.

5. Une contradiction dans le discours sur l’unité nationale

L’auteur affirme que les Haratine sont une partie “centrale et indissociable” de la société mauritanienne, insistant sur les liens sociaux et familiaux entre les composantes du pays. Ce discours d’unité semble positif.
Cependant, il entre en tension avec le refus de reconnaître la spécificité existencielle haratine et les discriminations dénoncées.
On ne peut pas appeler à l’unité tout en disqualifiant la parole politique d’un groupe historiquement marginalisé dès qu’il exprime ses revendications.
Dans Discours sur le colonialisme (Présence Africaine, Paris, 1955, p. 14), Aimé Césaire rappelle qu’« une civilisation qui choisit de fermer les yeux sur ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte ». Cette idée met en lumière la limite du discours analysé : il prône l’apaisement sans reconnaître les rapports de domination qui structurent encore la réalité sociale.

Conclusion

Cet article illustre une tendance récurrente du débat public mauritanien : reconnaître partiellement les difficultés des Haratine tout en contestant la légitimité politique de leur mobilisation.
Il ne s’agit pas seulement d’une analyse de la question haratine, mais d’un effort de cadrage discursif visant à contenir sa dimension politique.
Au fond, la question essentielle demeure : pourquoi la parole haratine est-elle encore perçue comme un problème, alors même qu’elle exprime une réalité sociale historique ?
Une société réellement apaisée ne se construit ni sur la disqualification des voix dominées ni sur la négation des inégalités structurelles, mais sur leur reconnaissance et leur transformation effective.

Références

Albert Memmi, Portrait du colonisé précédé du Portrait du colonisateur, Gallimard, Paris, 1957, p. 87.
Pierre Bourdieu, La domination masculine, Seuil, Paris, 1998, p. 54.
Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, François Maspero, Paris, 1961, p. 29.
Achille Mbembe, Critique de la raison nègre, La Découverte, Paris, 2013, p. 18.
Paulo Freire, Pédagogie des opprimés, François Maspero, Paris, 1974, p. 57.
Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, Paris, 1955, p. 14.

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