Officialiser les langues en Mauritanie : Un acte d’unité | Gourmo Lô
Analyse et plaidoyer du professeur Gourmo Abdoul Lô sur l'importance d'officialiser le pulaar, le soninké et le wolof aux côtés de l'arabe lors du prochain Dialogue national en Mauritanie pour refonder l'unité nationale.

Pourquoi et comment officialiser le pulaar, le soninké et le wolof aux côtés de l’arabe en Mauritanie ? Décryptage et propositions par Gourmo Abdoul Lô à l’approche du Dialogue national.
À l’approche du Dialogue national en Mauritanie, le professeur Gourmo Abdoul Lô plaide pour une avancée républicaine majeure : l’officialisation du pulaar, du soninké et du wolof aux côtés de l’arabe. Loin d’être une menace pour l’unité nationale ou le statut de l’arabe, cette réforme pragmatique et progressive s’impose aujourd’hui comme un consensus politique garant de la cohésion sociale et de l’égalité de tous les citoyens.
Officialiser le pulaar, le soninké et le wolof: un acte d’unité nationale de portée historique…
À l’approche du Dialogue national, la question des langues doit être abordée avec sérénité, réalisme et dans un esprit de rassemblement. L’officialisation du pulaar, du soninké et du wolof, aux côtés de l’arabe, ne constitue ni une remise en cause de l’unité de la Mauritanie ni une menace pour la place de l’arabe. Elle peut, au contraire, devenir l’une des réformes les plus importantes pour consolider durablement notre unité nationale.
La Constitution elle-même en a déjà posé les fondements. Elle affirme que la diversité culturelle est le « socle de l’unité nationale et de la cohésion sociale », reconnaît l’arabe, le pulaar, le soninké et le wolof comme patrimoine national commun à tous les Mauritaniens et définit notre peuple dans sa double appartenance arabe et africaine.
Il s’agit donc moins d’introduire un principe nouveau que de tirer toutes les conséquences de principes déjà inscrits dans notre Loi fondamentale.
Officialiser sans diviser
Officialiser le pulaar, le soninké et le wolof ne signifie nullement instaurer un fédéralisme, organiser le pays sur des bases ethniques ou linguistiques, créer plusieurs citoyennetés ou affaiblir l’arabe.
La Mauritanie demeurerait un seul État, avec une seule souveraineté, un seul territoire, une seule administration, un seul système judiciaire et une citoyenneté commune.
Plusieurs langues officielles peuvent parfaitement coexister dans un État unitaire. Leur officialisation ne signifie d’ailleurs pas qu’elles devraient, dès le lendemain de la réforme, être utilisées de manière identique dans tous les domaines. La Constitution peut poser le principe, tandis qu’une loi organique et un calendrier progressif organiseraient sa mise en œuvre dans l’enseignement, l’administration, la justice, le Parlement, les médias publics et les autres services de l’État.
L’objectif est donc l’égalité de dignité et de reconnaissance, accompagnée d’une mise en œuvre réaliste et progressive.
Une question directement liée à l’unité nationale
Depuis l’indépendance, la question linguistique est étroitement associée à des problèmes essentiels : l’école, l’accès à l’administration et à l’emploi public, la justice, l’information et la reconnaissance de la diversité de notre histoire nationale.
Lorsqu’une langue maternelle reconnue comme nationale reste durablement marginale dans les institutions, ses locuteurs peuvent ressentir cette situation comme le signe d’une marginalisation plus générale.
L’officialisation permettrait de changer profondément cette perception en affirmant clairement qu’aucune composante historique de la nation et aucune de ses grandes langues n’est étrangère à l’État.
C’est précisément pourquoi cette réforme peut contribuer de manière décisive au règlement de la question de l’unité nationale sans bouleverser les fondements de cette unité.
Elle ne construit pas plusieurs Mauritanies : elle permet aux différentes expressions historiques et culturelles de la Mauritanie de se reconnaître pleinement dans une même République.
Une revendication devenue largement consensuelle
L’officialisation des langues nationales négro-africaines n’est plus une revendication isolée.
Elle accompagne depuis longtemps les propositions des principaux courants de l’opposition démocratique et figurait déjà, dès les premières étapes du processus démocratique, parmi les orientations défendues par l’UFD autour de la candidature présidentielle d’Ahmed Ould Daddah.
Elle s’est maintenue depuis dans les revendications des mouvements et partis d’opposition démocratique non identitaires et figure aujourd’hui dans la Plateforme de la Coalition de l’opposition démocratique regroupant quatorze partis.
Mais son importance politique tient surtout au fait qu’elle a progressivement dépassé les frontières entre opposition et majorité.
Le Pacte républicain de 2023, conclu entre l’UFP, le RFD et INSAV, en présence du ministre de l’Intérieur représentant le Président de la République, a constitué à cet égard une étape majeure en inscrivant la question linguistique dans une perspective de consolidation de l’unité nationale.
Des formations appartenant à la majorité, notamment le Front pour la Citoyenneté et la Justice, ont également défendu cette orientation.
Il existe donc désormais un acquis politique important : l’officialisation peut être conçue non comme la revendication particulière d’une communauté, mais comme une réforme nationale susceptible de réunir majorité et opposition.
Le Dialogue national offre l’occasion de transformer cette convergence en engagement commun.
L’école elle-même montre la voie
La réforme éducative engagée depuis 2022 apporte un argument supplémentaire.
L’arabe, le pulaar, le soninké et le wolof sont désormais intégrés, selon des modalités différentes et encore expérimentales, dans une même architecture éducative. L’État reconnaît ainsi progressivement que les quatre langues nationales ont vocation à participer à la formation du citoyen mauritanien.
L’officialisation ne créerait donc pas artificiellement une réalité nouvelle : elle donnerait une assise constitutionnelle durable à une évolution que notre système éducatif a déjà commencé à mettre en œuvre. L’arabe conserve sa vocation de langue unitaire et réferentielle sans exclusivité d’usage par rapport aux 3 autres langues officielles.
Les expériences de nos voisins montrent que c’est possible
Le Maroc a reconnu l’amazighe comme langue officielle aux côtés de l’arabe. L’Algérie a également officialisé le tamazight. Le Mali a fait de ses langues nationales ses langues officielles.
Ces expériences sont différentes et leur mise en œuvre n’est pas partout achevée. Elles établissent néanmoins un principe essentiel : le pluralisme linguistique officiel est compatible avec l’unité de l’État.
Elles enseignent également qu’une proclamation constitutionnelle ne suffit pas. L’officialisation doit être accompagnée d’une politique concrète : loi d’application, calendrier progressif, formation des enseignants, traducteurs et interprètes, développement de la terminologie, introduction graduelle dans les services publics et contrôle régulier de la mise en œuvre.
Une réforme progressive et réaliste
Personne ne peut sérieusement demander que l’administration mauritanienne fonctionne intégralement dans quatre langues dès le lendemain de la réforme.
L’officialisation constitutionnelle peut être immédiate ; sa mise en œuvre pratique doit être progressive.
Elle pourrait commencer dans les domaines les plus directement liés aux droits des citoyens : enseignement, médias publics, information électorale, débats parlementaires, formulaires administratifs essentiels et interprétation devant les juridictions.
Un calendrier réaliste permettrait ensuite d’élargir progressivement leur utilisation en fonction des capacités humaines et financières de l’État.
Ajouter des droits sans en retirer à personne
L’officialisation du pulaar, du soninké et du wolof n’enlèverait rien à l’arabe.
L’arabe conserverait naturellement la place particulière que lui reconnaissent notre histoire, notre culture et nos institutions.
La réforme ajouterait des droits sans en supprimer.
Elle dirait simplement à chaque Mauritanien que sa langue, lorsqu’elle appartient au patrimoine national reconnu par la Constitution, a pleinement sa place dans l’État commun.
Faire du Dialogue national une occasion historique
L’officialisation des langues nationales ne résoudra évidemment pas, à elle seule, tous les problèmes de l’unité nationale.
Le passif humanitaire, les séquelles de l’esclavage, les discriminations, les inégalités économiques, l’accès équitable à l’emploi public et la représentation de toutes les composantes nationales doivent recevoir leurs propres réponses.
Mais la question linguistique présente une caractéristique particulière : elle peut faire l’objet d’une avancée majeure sans remettre en cause aucune des structures fondamentales de l’État.
Elle peut ainsi devenir un premier acte fort de confiance et de refondation nationale.
Le prochain Dialogue national offre l’occasion de franchir ce pas.
Il ne s’agit pas de choisir entre l’arabité et l’africanité de la Mauritanie. Notre Constitution a déjà affirmé que nous sommes les deux.
Il s’agit désormais de traduire cette double appartenance dans nos institutions.
Une seule Mauritanie, une seule citoyenneté, un seul État — mais un État dans lequel l’arabe, le pulaar, le soninké et le wolof sont pleinement reconnus comme les langues d’un patrimoine national commun.
L’officialisation du pulaar, du soninké et du wolof ne fragmenterait pas la nation.
Elle contribuerait à la réunir.
Gourmo Abdoul Lô, 8 août 2025



