Migrants battus, blessés ou tués : MSF dans l’horreur des camps libyens

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Migrants battus, blessés ou tués : MSF dans l’horreur des camps libyens

Un centre de détention de réfugiés et de migrants situé à Tajoura, dans la banlieue de Tripoli, en juillet 2019 − MAHMUD TURKIA / AFP

INTERVIEW – L’organisation humanitaire a décidé de suspendre ses missions dans deux centres de détention de Tripoli, en Libye. Elle alerte sur les conditions de vie inhumaines et les violences commises en ces lieux. La responsable des activités médicales en Libye nous décrit ce qu’elle y a vu.

Pour alerter sur la situation migratoire explosive en Libye, aux portes de l’Europe, et espérer un électrochoc de la part de la communauté internationale, Médecins Sans Frontières (MSF) a mis fin à ses activités dans deux centres de détention de Tripoli. L’ONG a acté sa décision dans un communiqué mercredi 23 juin après avoir constaté de nouvelles violences à l’encontre de réfugiés et de migrants, détenus dans les centres d’Al-Mabani et d’Abu Salim. Voilà cinq ans que MSF est présent dans le pays, menant des consultations dans trois à six centres mais aussi via des cliniques mobiles parcourant les villes.

Oonagh Curry est cheffe du département des opérations à MSF et responsable des activités médicales en Libye et en Méditerranée. Elle décrit auprès de LCI les conditions sur place après s’être rendue pendant trois semaines dans les centres d’Al-Mabani et d’Abu Salim.

Combien de détenus se trouvent-ils aujourd’hui dans ces centres ? Quelles y sont les conditions de vie ?

Oonagh Curry : C’est difficile de donner un nombre exact car cela évolue mais on parle de plusieurs milliers de personnes. Actuellement, c’est en train d’augmenter. Et cette augmentation rend encore plus déplorables les conditions de vie dans ces centres de détention. Quand j’ai visité le centre d’Al-Mabani la semaine passée, où environ 2000 personnes sont détenues, j’ai pu assister à des scènes surréalistes.

Ce centre s’apparente à des conteneurs métalliques, sans fenêtres, sans ventilation adéquate, presque sans lumière et avec trop peu d’eau et de nourriture. Dans chaque cellule, il peut y avoir 300 personnes qui cohabitent dans la chaleur de l’été. On constate d’ailleurs baucoup de cas de déshydratation. Jusqu’à quatre personnes y partagent un mètre carré et doivent se relayer pour dormir.

Quand je m’y suis rendue, 200 personnes venaient d’être interceptées par les gardes côtes. Beaucoup d’entre-elles étaient en pleurs car elles réalisaient qu’elles pouvaient être détenues pendant des mois, sans aucune visibilité ni possibilité de sortir. Car des détenus peuvent rester des mois dans un centre, sans un moyen de communiquer avec leur famille. Certains sont des demandeurs d’asile et veulent se faire enregistrer en tant que réfugié, tandis que d’autres veulent simplement rentrer chez eux. Mais les vols de rapatriement sont suspendus depuis l’an dernier, sans qu’il y ait de raison invoquée. Il est urgent qu’ils reprennent.

Vous décrivez des violences à l’encontre des réfugiés et migrants détenus dans ces camps. De quel type ? Avez-vous assisté personnellement à des abus ?

OC : L’augmentation des violences correspond avec l’augmentation du nombre de personnes détenues depuis le mois de février. Un premier incident nous a été rapporté au mois d’avril au centre d’Al-Mabani, lorsque les gardes ont ouvert le feu sur des migrants. Il y a eu plusieurs blessés. Nous avions déjà communiqué sur le sujet en demandant la fin des violences, sans qu’il n’y ait de changements opérés par les autorités libyennes.

Mais la semaine passée, trois incidents ont eu lieu dans les centres d’Al-Mabani et d’Abu Salim. Nous avons su de témoins directs que le 13 juin à Abu Salim, des tensions ont éclaté et que les gardes ont de nouveau ouvert le feu, cette fois avec des armes automatiques, sur des personnes détenues. Plusieurs personnes ont été blessées et d’autres seraient mortes, sans que l’on puisse confirmer cette dernière information. Nous avons ensuite demandé toute une semaine l’accès au centre de détention pour pouvoir traiter les blessés, mais aussi les autres malades chroniques. Cet accès nous a été refusé.

Le 16 juin, un autre incident est survenu à Al-Mabani. Après de nouvelles tensions, les gardes ont alors battu des détenus avec des armes contondantes. Le lendemain, nos équipes sont arrivées au centre avec leur clinique mobile habituelle et ont pu recueillir les témoignages sur place. Alors que nos équipes étaient en pleine consultation, des gardes ont commencé à battre les personnes qui attendaient d’être consultées, sous nos yeux. Ce jour-là, nous avons pris en charge 19 personnes blessées lors de ces violences pour des fractures ou des coupures.

Qu’est-ce que peut changer votre décision de quitter ces centres de détention ?

C’était une décision très douloureuse à prendre mais nous considérons obligatoire de sonner l’alarme aujourd’hui. Nous ne pouvions pas rester dans ces centres de détention en ayant connaissance des violences et des abus qui y sont commis. Nous espérons sincèrement que cette alerte aura un impact sur la communauté internationale. Car nous appelons les autorités libyennes à mettre fin aux violences et à ce système de détention inhumaine mais aussi l’Union européenne à avoir un regard critique sur l’implication directe de leur financement des gardes côtes libyens.

En effet, nous voyons depuis le mois de février une croissance de l’activité des gardes libyens sur la Méditerranée pour intercepter des bateaux de migrants qui tentent de quitter la Libye en direction de l’Europe. Et ces gardes sont financés par l’Union européenne car ils sont chargés de protéger les frontières extérieures de l’UE des personnes en situation irrégulière qui veulent se rendre sur le territoire européen. La majorité de ces personnes ont déjà quitté leur propre pays qui sont des zones de conflit : l’Éthiopie, la Somalie ou le Mali, pour ne citer qu’eux. D’autres fuient des situations d’extrême pauvreté. Ils arrivent en Libye et se retrouvent alors dans un nouveau cycle de violence.

Propos recueillis par Caroline Quevrain

lci.fr