La lettre d’un homme, l’épreuve d’un pays | Mansour LY
Analyse par Mansour LY de la récente lettre de l'ancien président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz : entre raison d'État, justice et dignité humaine.
La lettre d’un homme, l’épreuve d’un pays
Un ancien président a écrit depuis sa détention. On imagine mal ce que représente ce geste tant qu’on ne l’a pas vu de près. Un homme qui a dirigé ce pays pendant dix ans prend une feuille et parle de son souffle, de ses nuits, de ses médecins, de ce que son corps ne fait plus comme avant. Puis, dans la même lettre, il parle de pouvoir, d’injustice, d’un ancien compagnon devenu chef de l’État. Les deux mouvements se tiennent par la main. Le texte est dangereux, parce qu’une lettre politique produit des effets même quand ses affirmations ne sont pas toutes vérifiées, et qu’elle installe une image avant qu’on ait pu la discuter, or en Mauritanie l’image gagne souvent plus vite que les faits. Il est aussi nécessaire, parce qu’il nous oblige à sortir un instant de la seule question qui nous occupe depuis des années, celle de savoir si l’on aime ou si l’on déteste Mohamed Ould Abdel Aziz.
Sa lettre dit autre chose. Elle dit qu’on peut être condamné et rester un homme. Qu’on peut être détenu sans que son corps appartienne à la peine. Qu’on peut contester la version politique qu’il raconte sans faire comme si sa santé n’existait pas. Je dois dire d’où je parle, parce que ce texte n’a de sens que replacé dans une trajectoire. J’ai soutenu, au moment de son procès, qu’un ancien président ne pouvait pas être placé au-dessus de la loi du seul fait d’avoir gouverné, et je le pense encore, avec la même conviction. Ce que je défends aujourd’hui n’est pas un retournement, c’est la suite logique de la même exigence. Celui qui demande que le puissant réponde de sa gestion doit aussi demander que ses droits soient respectés lorsqu’il ne gouverne plus. Ce n’est ni son innocence ni sa culpabilité qui sont en jeu ici. C’est la cohérence d’un État.
D’autres pays africains ont connu des passages semblables, et ce qu’ils nous enseignent dépasse largement le droit. Au Mali, quelques semaines à peine après la chute d’Ibrahim Boubacar Keïta, les autorités militaires l’ont autorisé à quitter le pays pour recevoir des soins à Abou Dabi, après un problème de santé, dans le cadre de discussions auxquelles la CEDEAO fut associée. Il est revenu à Bamako environ six semaines plus tard. En Guinée, Alpha Condé fut lui aussi autorisé à se rendre à l’étranger pour raisons médicales, d’abord aux Émirats puis en Turquie, alors même qu’une information judiciaire visant notamment des faits de meurtre et de torture avait été ouverte contre lui et plusieurs anciens responsables. Les nouvelles autorités invoquèrent alors des considérations humanitaires ainsi que le respect de sa dignité. En Côte d’Ivoire enfin, après l’acquittement définitif de Laurent Gbagbo par la CPI, Alassane Ouattara facilita son retour au pays alors qu’une condamnation ivoirienne à vingt ans demeurait juridiquement présente. Un an plus tard, il lui accorda la grâce présidentielle en expliquant publiquement vouloir renforcer la cohésion sociale. Les situations sont différentes, les histoires aussi. Mais dans chacun de ces moments, les États concernés ont compris qu’un dossier concernant un ancien chef d’État pouvait finir par dépasser l’homme lui-même et devenir une question de décrispation nationale. Aucune de ces décisions n’a effacé le dossier judiciaire de l’homme qu’elle concernait, elle en a seulement changé le traitement, et c’est cette leçon de méthode qu’il faut retenir ici, non un résultat qu’on voudrait déjà connaître.
C’est de cette intelligence-là que la Mauritanie a besoin, non d’une faveur ni d’une impunité, mais de l’art de trouver une issue qui protège à la fois l’autorité de l’État, la crédibilité de la justice et la tranquillité du pays. Car l’apaisement, dans notre histoire récente, n’a jamais consisté à oublier ni à absoudre. Il tient à cette conviction plus rare qu’il n’y paraît, qu’un État puissant n’a pas besoin d’humilier pour le rester, ni une justice crédible d’ajouter une peine à la peine pour continuer de l’être. Il existe, dans la vie des nations, des décisions qui ne font aucun bruit et qui évitent pourtant qu’une blessure ne se change en fracture, des décisions qu’on ne remarque presque jamais sur le moment et qu’on ne comprend, souvent, que des années plus tard, quand on mesure la crise qu’elles ont épargnée au pays. La grandeur d’un pouvoir se voit peut-être moins à ce qu’il impose qu’à ce qu’il est assez sûr de lui pour ne pas imposer.
Cette lettre arrive alors que notre pays parle de dialogue, de cohésion, de vivre ensemble. Ces mots resteront des mots tant qu’ils n’auront pas été confrontés à un dossier difficile. Le dialogue tient rarement à la seule réunion de responsables autour d’une table. Il se loge d’abord dans ce réflexe de la société qu’il faudrait désapprendre, celui de vouloir que chaque conflit s’achève par l’humiliation de quelqu’un. Le pays porte déjà assez de mémoires concurrentes et de méfiances non résolues. La stabilité dont nous jouissons ne nous dispense jamais de traiter nos fractures. Elle nous en donne seulement les moyens.
Je n’écris pas ce texte pour un camp. Qu’on ait combattu Mohamed Ould Abdel Aziz ou qu’on l’ait soutenu, la question qu’il pose désormais est la même pour tous. Quel pays voulons-nous être lorsqu’un adversaire que beaucoup ont voulu voir tomber demande à être traité humainement, et comment éviter que cette humanité ne se change en privilège. Un ancien président peut avoir à répondre de son pouvoir sans que sa maladie ne se transforme, à son tour, en sanction supplémentaire. La santé d’un homme ne devrait pas devenir un référendum sur son passé.
La paix d’un pays se joue moins dans les grandes assises que dans la manière dont un État traite, au quotidien, les dossiers qui auraient pu devenir des crises et qui, grâce à un peu de mesure, ne le sont pas devenus. La Mauritanie n’a pas besoin de choisir entre la justice et la paix. Elle a besoin d’une politique assez intelligente pour ne jamais les opposer. L’histoire retient ceux qui ont su exercer le pouvoir jusqu’au bout, mais elle garde une place plus grande encore à ceux qui ont su reconnaître le moment où il fallait l’empêcher de fabriquer une blessure de plus.
Mansour LY



