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Ibrahima Moctar Sarr : la voix du Fouta et la mémoire d’un pays

Hommage à Ibrahima Moctar Sarr, poète et homme politique mauritanien : son œuvre en pulaar, sa lutte pour les langues nationales et son parcours. Par Mansour LY.

Ces derniers jours, j’ai réécouté plusieurs poèmes d’Ibrahima Moctar Sarr, et il n’a pas fallu longtemps pour que le Fouta revienne. Une voix familière, une tournure pulaar que je n’avais plus entendue depuis des années, et le fleuve reprenait sa place, avec les villages accrochés à ses berges, les soirées où les anciens parlaient pendant que les enfants se taisaient, et ces proverbes qui disaient en une phrase ce qu’un long discours peine souvent à faire comprendre. Le pulaar a cette force. Certaines de ses expressions contiennent une manière entière de se tenir dans la vie, ce que nos anciens appelaient le Pulaagu, fait de retenue, de pudeur et d’honneur. C’est une langue qui sait louer un homme vivant sans oublier ceux qui sont partis avant lui, et qui raconte l’histoire en gardant toujours une place pour l’espérance. En l’entendant de nouveau dans la voix de ce poète, je me suis dit qu’il fallait écrire quelque chose sur lui. Beaucoup de Mauritaniens le connaissent d’abord comme homme politique, et c’est légitime, mais son œuvre littéraire mérite elle aussi de rester dans notre mémoire commune.

Avant la politique, il y a eu l’enfant de Mboki. Un enfant qui a grandi entre les versets appris à la lueur du feu du dudal et les récits des anciens, dans une civilisation de la parole où celui qui contait ne cherchait pas seulement à distraire. Il transmettait, il mettait en garde, il rattachait les plus jeunes à ceux qui les avaient précédés. Ibrahima Moctar Sarr a gardé cette terre en lui, et c’est d’elle que son écriture tire une bonne part de sa profondeur. Il fait partie de ces intellectuels qui ont compris très tôt qu’une langue parlée par tout un peuple peut malgré tout s’affaiblir si personne ne l’écrit ni ne s’en sert pour réfléchir. Toute sa vie, il a voulu que le pulaar soit une langue de livres et de savoir autant qu’une langue de conversation. Ses titres en portent la trace, de Yeeweende à Nay Jeenay, de Coodtiigu à Kartaali Nibbe, en passant par Bokki et Taarik e Pinal Bokkinaabe, jusqu’à ce travail sur la place des langues nationales dans l’audiovisuel présenté à Nouakchott en 2022. Derrière cette bibliographie, il y a une conviction que je partage depuis longtemps. Nos langues ont tout ce qu’il faut pour penser le monde et garder la mémoire de ceux qui les parlent, pour peu qu’on leur en laisse la possibilité.

Nay Jeenay a été écrit en prison et garde la mémoire des arrestations du 4 septembre 1986. Dans ces pages, la poésie cesse d’être un simple chant pour devenir une veilleuse laissée allumée dans la nuit, afin que les noms et les visages ne disparaissent pas sous le silence. Les peuples, comme les hommes, sont souvent tentés d’oublier ce qui leur a fait mal. La poésie, elle, a la mémoire têtue. Il faut aussi parler de Baaba Maal. Dans une lettre adressée à Nelson Mandela en mai 1996, Ibrahima Sarr rappelait que le chanteur de Podor, son ami, avait mis en musique dix de ses poèmes. Je repense souvent à cette rencontre entre deux fils du même fleuve, l’un de la rive mauritanienne, l’autre de la rive sénégalaise. Les mots ont quitté la page, ils ont traversé le fleuve puis les frontières, et aujourd’hui encore, de Kaédi à Dakar et jusque dans les foyers de la diaspora, des Haalpulaar’en fredonnent ces vers sans toujours savoir qui les a écrits. Je ne connais pas de plus beau destin pour un poème que de naître dans la solitude d’un homme et de finir dans la mémoire de tout un peuple.

L’homme de lettres n’a pourtant jamais tourné le dos à son pays. Formé au CESTI de Dakar, il a compté parmi les pionniers de la télévision mauritanienne et s’est battu pour que les langues nationales trouvent leur place à l’antenne. Son nom appartient aussi à notre histoire politique récente, avec son engagement au sein des FLAM, la prison de Oualata, puis un long parcours dans les partis légaux qui l’a conduit à l’Assemblée nationale et aux élections présidentielles. Comme toute vie politique un peu longue, la sienne a connu ses ruptures, des alliances parfois inattendues et quelques désaccords durables. Chacun est libre de juger ses choix. On ne comprendra pourtant rien à son parcours si l’on oublie les questions auxquelles il a consacré l’essentiel de sa vie publique, la justice, la mémoire, les discriminations, la reconnaissance des langues nationales, et cette interrogation qui nous accompagne depuis l’indépendance sur la manière de faire vivre ensemble toutes les composantes de la nation. C’est cette part de sa pensée qui me touche le plus. Dans ses entretiens, il revient souvent sur l’idée qu’aucun Mauritanien ne devrait avoir à prouver plus qu’un autre son appartenance à ce pays en raison de son origine, de sa langue ou du nom de sa famille. Sa réflexion sur le passif humanitaire va dans le même sens, puisqu’elle refuse de sacrifier la vérité à la réconciliation ou la réparation à l’oubli. Et son attachement au pulaar ne l’a jamais empêché de défendre aussi la place du soninké et du wolof à l’école, dans les médias et dans les institutions.

C’est là, je crois, que l’homme de culture et l’homme politique se rejoignent. Une langue sert à communiquer, bien sûr, mais elle est d’abord une façon d’habiter le monde. On y retrouve des paysages disparus, les bénédictions de nos mères, les conseils que nos pères répétaient sans se lasser, le nom des arbres et des étoiles, une manière bien à soi de rire ou de consoler, et même une certaine façon de se taire. On peut étudier et travailler en français ou en arabe, lire en anglais, s’en trouver grandi. Il reste pourtant dans la langue de l’enfance une chambre que ni les années ni la distance ne parviennent à fermer tout à fait. En réécoutant Ibrahima Sarr, j’ai senti cette porte s’entrouvrir.

Le calendrier donne à cette émotion une résonance particulière, puisque nous célébrons aujourd’hui la Journée internationale de la langue soninké. Il me plaît qu’un hommage à l’un des grands défenseurs du pulaar nous conduise tout naturellement vers une autre langue de notre pays. Rester fidèle à sa culture n’a jamais voulu dire rabaisser celle du voisin. Cela suppose plutôt de savoir ce que ressent un homme quand sa langue est enfin respectée et transmise, et de souhaiter la même chose aux autres. J’ai donc une pensée fraternelle pour nos compatriotes soninkés, du Guidimakha à Nouakchott et jusqu’aux foyers de l’émigration, pour leurs écrivains, leurs chercheurs et leurs anciens, et pour cette jeunesse qui fait vivre le soninké à l’école, en musique et sur les réseaux. Cette fête devrait être celle de tous les Mauritaniens. Aimer le pulaar n’enlève rien au soninké, qui lui-même ne prend rien au wolof ni à l’arabe, et reconnaître la richesse du hassaniya ne devrait jamais conduire à ignorer le reste. Chacune de nos langues a ses poètes et ses savants, ses proverbes et ses blessures, mais elles ont surtout derrière elles des siècles de voisinage. Elles se sont croisées dans les marchés et au bord du fleuve, dans les caravanes et les mahadras, lors des mariages, et parfois dans des silences partagés. Du fleuve aux dunes de l’Adrar, notre pays est depuis longtemps une conversation entre plusieurs mondes. Nous avons parfois laissé nos différences devenir des murs entre compatriotes. Elles peuvent redevenir des passages si nous apprenons à voir dans la langue de l’autre une fenêtre de plus sur la maison commune plutôt qu’une menace pour la nôtre.

Je voudrais que nos enfants lisent Ibrahima Moctar Sarr, découvrent la littérature soninké, écoutent les poètes wolofs et connaissent les grands textes arabes et hassanophones de ce pays. J’aimerais qu’ils grandissent dans la langue de leur mère, apprennent celle de leurs camarades de classe et s’ouvrent sans crainte aux langues du monde, en sachant d’où ils viennent sans que cela les empêche d’aller vers les autres. Une nation se construit moins en effaçant les différences qu’en décidant de les abriter sous un même toit. C’est aussi le sens de cet hommage, car le parcours d’Ibrahima Moctar Sarr nous renvoie tous à la même question, celle de l’héritage que nous avons reçu et de ce que nous en laisserons à ceux qui viennent.

Ces poèmes m’ont rappelé que nos langues voyagent avec nous. Elles peuvent dormir longtemps au fond de nous, et il suffit parfois d’un vers pour les réveiller. Alors, loin du fleuve, l’eau se remet à couler, le village réapparaît, les anciens reprennent leur place à l’ombre du caïlcédrat, et l’on comprend que certains lieux que l’on croyait avoir quittés ne nous ont jamais quittés. La Mauritanie n’a pas à choisir entre ses mémoires pour bâtir son avenir. Elle a besoin de toutes ses langues et de toutes ses voix pour raconter entièrement son histoire.

AJaaraama, Ibrahima Moctar Sarr, pour tout ce que vous avez donné à notre patrimoine. Et à nos frères et sœurs soninkés, bonne fête de la langue soninké.

Mansour LY- le 25 septembre 2026

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