« Grand Maroc » : les propos d’Ahmed Raissouni font réagir Nouakchott
Les déclarations du théologien Ahmed Raissouni sur la Mauritanie ravivent les tensions diplomatiques et remettent la question de Lagouira au cœur du débat.

Nouakchott, 28 octobre 2026. Une sortie à titre personnel a suffi à rouvrir une vieille blessure diplomatique. Dans des déclarations transmises à la presse les 26 et 27 octobre, le théologien marocain Ahmed Raissouni a qualifié la Mauritanie de « création de la France » et réaffirmé sa prétendue « marocanité ». Elles ont déclenché une vague de protestations à Nouakchott, au moment où Lagouira, localité désertée du sud du Sahara occidental, contrôlée de fait par la Mauritanie et revendiquée par le Maroc, alimente déjà les spéculations.
Une thèse ancienne, sans portée officielle
Ancien président de l’Union internationale des oulémas musulmans, Ahmed Raissouni reprend la logique du « Grand Maroc » théorisée par Allal El Fassi : l’idée d’un Maroc aux « frontières historiques » englobant le territoire mauritanien. Il avait déjà qualifié d’« erreur » l’existence de la République islamique de Mauritanie en 2022. Il rappelle que Rabat n’a reconnu l’indépendance mauritanienne, proclamée le 28 novembre 1960, qu’en 1969.
Le décalage chronologique est exact. Mais ces propos n’engagent que leur auteur, et non la diplomatie du Royaume : à ce stade, Rabat n’a pas réagi publiquement et n’a formulé aucune revendication sur le territoire mauritanien lui-même.
Les oulémas mauritaniens répliquent
La riposte institutionnelle est venue de l’Instance des oulémas de Mauritanie, qui juge les propos « étranges, suspects et provocateurs » et y voit une atteinte à la souveraineté du pays. Son argument central : si des allégeances religieuses ou historiques passées fondaient une souveraineté actuelle, ce raisonnement pourrait être retourné contre de nombreux États musulmans. L’Instance rappelle aussi que l’État almoravide est né sur le sol mauritanien. Elle insiste néanmoins sur la nécessité de préserver la fraternité et la coopération avec le Maroc.
Dans la presse, la défense de la souveraineté domine
La ligne dominante dans les médias mauritaniens est le rejet de la thèse de Raissouni, sans nier les liens historiques avec le Maroc. Pour Rapide Info, la Mauritanie « n’a jamais cessé d’être souveraine » et un héritage culturel commun « ne saurait effacer la souveraineté d’un peuple ». Aqlame dénonce une atteinte à la dignité nationale. Ettayar résume : « une histoire qui unit, une souveraineté qui doit être respectée ».
Note de transparence : Rapide Info, cité ci-dessus, est le média qui publie le présent article.
Des voix appellent par ailleurs à la retenue. Selon la presse, l’ancien responsable politique Mohamed Jemil Mansour, la députée Zeinab Taqhi, l’écrivain Mohamed lemine Ould El Vadel et l’universitaire Ahmed Salem Ould Mayaba réclament, selon les cas, des excuses, une séparation claire entre débat historique et souveraineté, ou la préservation du bon voisinage.
Lagouira, un point de crispation hérité de 1900
Si la déclaration de Raissouni a pris une telle ampleur, c’est qu’elle survient dans un climat de tensions persistantes autour de Lagouira, quelques semaines après la publication du rapport du Secrétaire général des Nations unies au Conseil de sécurité sur la situation concernant le Sahara occidental (S/2026/781, 1er octobre 2026).
Lagouira (La Güera en espagnol) est l’emplacement d’une ancienne ville aujourd’hui déserte, à l’extrémité occidentale de la presqu’île du Ras Nouadhibou, l’ancien Cap Blanc, à une quinzaine de kilomètres à l’ouest de Nouadhibou, premier pôle économique du nord mauritanien. Issue du découpage opéré par la convention franco-espagnole de 1900, la localité est surveillée au quotidien par des postes d’observation mauritaniens, pour la sécurité de la baie de Nouadhibou : un statu quo en vigueur depuis 1979. Sur la carte officielle du Royaume diffusée par le ministère marocain des Affaires étrangères et de la Coopération africaine, elle est intégrée à la région de Dakhla-Oued Ed-Dahab, représentée jusqu’au Cap Blanc.
C’est dans ce contexte que le porte-parole du gouvernement mauritanien, Mohamed Ould Bebana, a répondu, lors du point de presse hebdomadaire du mercredi 21 octobre au soir, soit cinq jours avant les propos de Raissouni, aux rumeurs liant Lagouira à d’éventuelles concessions diplomatiques. « Le gouvernement mauritanien entretient avec ses voisins et ses frères des relations qui dépassent le niveau souhaité. Dieu merci, nous ne rencontrons aucun différend avec aucun pays voisin, en particulier dans notre voisinage septentrional », a-t-il déclaré, sans désigner nommément de pays. Il a affirmé que les discussions sur la clarification des frontières ne traduisaient aucune revendication territoriale sur Lagouira ni aucun marchandage, réitérant la neutralité stricte de Nouakchott. Il a précisé que l’objectif de cette clarification est de prévenir toute ambiguïté susceptible d’entraîner des conséquences sécuritaires, juridiques ou économiques, et réaffirmé la position constante du gouvernement en faveur d’une solution pacifique et consensuelle, sous l’égide des Nations unies.
Ce point de vue de Nouakchott ne tranche pas la question du statut de Lagouira, que Rabat n’a pas abandonnée. Le rapport onusien, lui, mentionne une requête générale de la Mauritanie, formulée dans le cadre des pourparlers menés sous les auspices de l’Envoyé personnel du Secrétaire général, en faveur d’« une clarification consensuelle des frontières internationales définitives et permanentes du territoire contesté » (traduction de la rédaction de « a consensual clarification of the definitive and permanent international borders of the disputed territory »). Le nom de Lagouira n’y figure pas : ce sont des analyses de presse et des débats diplomatiques régionaux qui ont lu cette requête comme visant la presqu’île du Cap Blanc. Depuis son désengagement militaire du Sahara occidental en 1979, la Mauritanie cultive une neutralité prudente.
Un État reconnu, un site disputé
En droit international, le statut de la Mauritanie ne souffre d’aucune contestation : État souverain depuis 1960, membre de l’ONU depuis 1961, reconnu par le Maroc depuis 1969. La polémique n’en révèle pas moins la vulnérabilité d’une relation que les deux capitales disent vouloir préserver, alors que le commerce transsaharien et les projets d’intégration atlantique les rapprochent. Reste à savoir si Rabat prendra publiquement ses distances avec les propos de Raissouni et précisera sa position sur Lagouira.



