Derrière la grâce présidentielle, une exclusion politique programmée : faire taire les voix abolitionnistes issues des descendants de l’esclavage

Derrière la grâce présidentielle, une exclusion politique programmée : faire taire les voix abolitionnistes issues des descendants de l’esclavage
La grâce présidentielle accordée ce 09 juillet 2026 aux deux députées Ghamou Achour Salem et Mariem Cheikh Samba Dieng, vingt-quatre heures seulement après leur condamnation à deux années d’emprisonnement et à la privation de leurs droits civils et politiques , ne peut être lue comme un simple acte de clémence. Elle révèle surtout une volonté de préserver les apparences tout en poursuivant un objectif politique : éloigner du Parlement des voix abolitionnistes issues des descendants de l’esclavage, des voix qui dérangent parce qu’elles portent une vérité longtemps refusée.
Cette grâce ne fait pas disparaître la condamnation. Elle ne répare pas l’injustice dénoncée. Elle ne neutralise pas les conséquences politiques attachées à la perte des droits civils et politiques, notamment le risque de perte du mandat parlementaire et d’inéligibilité pendant cinq ans.
Le pouvoir semble ainsi vouloir éviter le symbole de deux députées derrière les barreaux, tout en laissant subsister le dispositif permettant leur exclusion de la représentation nationale.
La grâce devient alors moins un acte d’apaisement qu’un instrument de communication : une façade destinée à donner une image de mansuétude, derrière laquelle se profile une volonté de réduire l’expression politique de celles qui portent la mémoire et les revendications des victimes de l’esclavage.
Car ce qui dérange dans Ghamou Achour Salem et Mariem Cheikh Samba Dieng, ce ne sont pas seulement deux personnalités politiques. Ce sont les voix qu’elles incarnent : celles des descendants de l’esclavage, celles des victimes des discriminations structurelles, celles d’une partie de la société longtemps tenue à l’écart des centres de décision.
Leur présence au Parlement a une portée historique. Elle signifie que les descendants de l’esclavage ne sont plus uniquement des sujets de discours, des statistiques ou des promesses électorales. Ils deviennent eux-mêmes des acteurs politiques, capables de porter leur propre histoire, leur propre mémoire et leurs propres revendications.
C’est cette conquête symbolique et politique qui dérange.
Car une institution qui accepte difficilement que les victimes historiques prennent directement la parole cherche souvent à les renvoyer au silence, à l’invisibilité ou à une représentation contrôlée par d’autres.
Derrière cette grâce se dessine donc une tentative : affaiblir la présence parlementaire des voix abolitionnistes, marginaliser davantage les communautés historiquement discriminées et décourager toutes celles et ceux qui refusent de tourner la page sur une injustice qui n’a jamais été pleinement réparée.
Mais Ghamou Achour Salem et Mariem Cheikh Samba Dieng n’ont demandé aucune faveur. Elles n’ont sollicité aucune grâce. Elles n’ont pas échangé leurs convictions contre une protection personnelle. Elles ont assumé cette épreuve avec courage, dignité et fidélité à un combat qui dépasse leurs propres personnes.
Elles savent que derrière elles se tiennent des générations marquées par l’exploitation, l’exclusion et le mépris, mais aussi une nouvelle génération qui réclame une citoyenneté véritable, fondée sur l’égalité, la justice et la reconnaissance.
On peut suspendre un mandat.
On peut tenter d’écarter des élues.
On peut chercher à faire taire des voix abolitionnistes.
Mais on ne peut pas effacer une histoire.
On ne peut pas effacer une mémoire.
On ne peut pas effacer une lutte pour la dignité humaine.
Cette grâce présidentielle ne marque donc pas la fin du combat. Elle révèle au contraire la profondeur de la confrontation : d’un côté, la volonté de préserver un ordre ancien fondé sur le silence et l’exclusion ; de l’autre, l’exigence irréversible de justice, d’égalité et de dignité portée par celles et ceux qui ont longtemps été privés de voix.
On ne gracie pas une cause.
On ne condamne pas une mémoire.
On ne peut bâillonner l’histoire.
Cette épreuve aura au moins eu le mérite de révéler une réalité essentielle : lorsque les descendants de l’esclavage conquièrent un espace de parole autonome, leur présence ne peut plus être ignorée ni contenue par des mécanismes institutionnels destinés à préserver les équilibres anciens.
La tentative d’écarter des voix abolitionnistes du Parlement ne fera pas disparaître les revendications qu’elles portent ; elle ne fera que confirmer l’urgence d’un combat pour une véritable égalité politique et sociale.
L’histoire retiendra que ce ne sont pas les voix des opprimés qui menacent la stabilité d’une nation, mais les injustices persistantes qui refusent de disparaître. Ghamou Achour Salem et Mariem Cheikh Samba Dieng ne représentent pas seulement un combat parlementaire : elles incarnent une longue marche de libération, celle de femmes et d’hommes qui refusent désormais d’être réduits au silence.
La grâce présidentielle peut modifier une procédure, mais elle ne peut pas effacer une vérité historique. Elle peut suspendre une sanction, mais elle ne peut pas arrêter une aspiration collective à la justice. Tant que les discriminations structurelles perdureront, tant que les blessures héritées de l’esclavage ne seront pas affrontées avec courage et responsabilité, les voix abolitionnistes continueront de s’élever.
Car aucune puissance ne peut durablement enfermer une mémoire qui réclame justice, ni empêcher un peuple longtemps marginalisé de prendre pleinement sa place dans l’histoire.
Cheikh Sidati Hamady
Conseiller du Président de l’IRA, Biram Dah Abeid
Expert senior en Droits des CDWD
Chercheur spécialiste des discriminations structurelles
Analyste, Essayiste



