Goxxu Mbacc : tensions frontalières à Saint-Louis à la veille d’une visite du Premier ministre mauritanien
À Saint-Louis, les habitants de Goxxu Mbacc dénoncent la présence de l’armée mauritanienne près de la frontière, à quelques jours de la visite du Premier ministre Mokhtar Ould Diay.

À Saint-Louis, la frontière qui inquiète : Goxxu Mbacc sous tension à la veille d’une visite politique sensible
Enquête et analyse
Dimanche, à Goxxu Mbacc, quartier populaire de Saint-Louis situé à la lisière de la Mauritanie, la frontière est sortie de sa discrétion cartographique pour devenir un objet de mobilisation populaire. Des dizaines d’habitants ont manifesté leur colère face à la présence de l’armée mauritanienne dans la zone tampon, dénonçant ce qu’ils estiment être une violation de leur espace territorial et une menace directe pour leur sécurité.
L’incident, loin d’être anodin, intervient à un moment politiquement sensible : il survient quelques jours seulement avant la visite attendue du Premier ministre mauritanien, Mokhtar Ould Diay, qui doit se rendre à Dakar en compagnie d’une délégation gouvernementale de haut niveau. Une coïncidence de calendrier qui alimente interrogations, soupçons et crispations locales.
Une mobilisation locale dans un contexte diplomatique chargé
Selon plusieurs habitants, Nouakchott envisagerait d’ériger un poste de contrôle militaire dans la zone frontalière, une perspective jugée inacceptable par les riverains. « Nous nous sentons en danger », martèlent-ils, estimant que la zone concernée ne relève pas du territoire mauritanien et qu’une telle installation transformerait leur quartier en avant-poste sécuritaire, exposé à des tensions permanentes.
Mais la proximité de la visite officielle du chef du gouvernement mauritanien confère à l’affaire une dimension politique supplémentaire. Pour certains observateurs, le déploiement militaire pourrait s’inscrire dans une logique de sécurisation préalable du périmètre frontalier, en amont d’un déplacement de haut niveau. Une hypothèse qui, si elle se confirmait, expliquerait la soudaineté et la visibilité accrue de la présence militaire.
Frontière définie, populations mal informées
À rebours du discours alarmiste, d’autres voix appellent à la retenue. Elles rappellent que la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie est clairement délimitée depuis des décennies, bien au-delà du quartier de Goxxu Mbacc. « On sait depuis longtemps que la Mauritanie commence à quelques centaines de mètres après le quartier », affirme un ancien résident. « Quand nous étions enfants, on avait nos repères : quelques filaos marquaient l’entrée en Mauritanie. »
Dans cette lecture, la Mauritanie serait pleinement dans son droit d’installer des éléments de sécurité sur son territoire, d’autant qu’un poste sénégalais de la police des frontières existe à proximité immédiate, matérialisant la reconnaissance mutuelle de la ligne frontalière.
Le véritable problème résiderait donc moins dans le droit que dans l’absence d’explication officielle, côté sénégalais, sur la réalité de la situation.
Le silence administratif, catalyseur de la peur
À Goxxu Mbacc, la colère est nourrie par un sentiment d’abandon institutionnel. Les habitants réclament la venue du gouverneur ou d’une autorité étatique capable de clarifier la situation, cartes à l’appui, et de dire publiquement si la présence militaire mauritanienne s’exerce bel et bien sur un territoire reconnu comme tel.
« Si la Mauritanie est dans son droit, alors qu’on nous l’explique », résume un manifestant. À défaut, la peur s’installe, la rumeur prospère et la frontière devient un espace émotionnel, bien plus qu’une simple ligne juridique.
Guet-Ndar, pêche et mémoires conflictuelles
Cette tension surgit dans un contexte régional déjà inflammable, marqué par des frictions répétées entre les pêcheurs de Guet-Ndar et les autorités mauritaniennes, notamment autour de l’accès aux ressources halieutiques. Ces différends récurrents ont installé une méfiance durable, transformant chaque geste sécuritaire en acte potentiellement hostile.
À la veille d’une visite officielle mauritanienne de haut niveau, cette mémoire conflictuelle pèse lourd. Ce qui aurait pu rester un ajustement technique devient alors un signal politique, interprété à l’aune des rapports de force historiques.
Une affaire mineure, un risque majeur
Sur le fond, le contentieux pourrait être rapidement désamorcé par une communication bilatérale claire et une médiation administrative locale. Mais la conjonction d’un calendrier diplomatique sensible, d’un passif social lourd et d’un déficit d’information fait planer le risque d’une crise évitable.
À Goxxu Mbacc, la frontière n’est pas contestée sur les cartes : elle l’est dans les esprits. À l’heure où les deux États affichent une coopération renforcée – du gaz offshore à la sécurité régionale –, laisser prospérer un malentendu local serait un contre-signal politique aux conséquences disproportionnées.



