Diplômés mauritaniens : un mérite sacrifié par la wasata
Diplômés mauritaniens sans emploi : entre wasata et manque de débouchés, Abdoulaziz Demé analyse une crise du mérite et appelle à la transparence.
Le destin brisé des hauts diplômés mauritaniens !
En Mauritanie, le sort des diplômés mauritaniens interroge : de nombreux jeunes hautement qualifiés, maures comme noirs mauritaniens, vivent une réalité douloureuse: après de longues années d’études, ils ne trouvent pas de poste à la hauteur de leur formation.
Faute de débouchés, faute de réseaux, faute parfois de soutien, ils se retrouvent relégués vers l’informel, les petits métiers de survie, ou des activités sans aucun lien avec leurs compétences.
Ce constat est d’autant plus amer qu’il touche des hommes et des femmes qui auraient dû être placés au cœur de la modernisation du pays.
Au lieu d’occuper des postes de responsabilité dans l’administration, les entreprises, l’enseignement supérieur, les services techniques ou les institutions publiques, beaucoup finissent vendeurs de cartes téléphoniques, boulangers, chauffeurs, petits commerçants, ou simples débrouillards dans un marché informel saturé.
Cette situation n’est pas seulement une question sociale. Elle révèle une crise profonde du système national de promotion des compétences.
Quand le mérite est bloqué, quand l’accès à l’emploi dépend davantage de la wasata que du diplôme, quand les « bras longs » comptent plus que l’excellence, le pays s’affaiblit lui-même.
Une jeunesse sacrifiée.
Le drame des hauts diplômés mauritaniens n’est pas l’absence de savoir.
Le pays forme des ingénieurs, des juristes, des économistes, des enseignants, des médecins, des techniciens et des cadres capables de contribuer puissamment au développement national.
Mais une grande partie de ces compétences reste sous-utilisée, ignorée ou écartée.
Beaucoup de jeunes finissent par accepter n’importe quel travail pour survivre. Ils ne le font pas par choix, mais par nécessité.
Le diplôme ne protège plus toujours contre la précarité. Au contraire, il devient parfois le symbole d’une déception sociale profonde : avoir étudié longtemps pour se retrouver sans perspective stable ni reconnaissance.
Cette frustration alimente le découragement, l’exil et la perte de confiance envers les institutions.
Elle crée aussi un sentiment d’injustice, particulièrement fort chez ceux qui voient des postes attribués à des profils moins qualifiés mais mieux connectés.
Le poids des réseaux.
Dans une société où les relations personnelles prennent parfois le pas sur les règles, la wasata devient un filtre invisible mais puissant. Elle ouvre certaines portes et en ferme d’autres.
Elle favorise ceux qui connaissent les bons intermédiaires, au détriment de ceux qui comptent uniquement sur leur travail et leurs résultats.
Le problème n’est pas seulement moral.
Il est économique et politique. Un pays qui ne recrute pas les meilleurs perd en efficacité, en crédibilité et en performance.
Un jeune diplômé qui n’obtient jamais de responsabilité finit par se détourner du service public ou par quitter le pays.
À terme, c’est l’ensemble de la nation qui paie le prix de ces choix.
L’informel comme refuge.
Pour beaucoup de diplômés, l’informel devient une solution de survie. Vente de cartes téléphoniques, petit commerce, boulangerie, transport, activités journalières, micro-services : autant de stratégies pour tenir debout dans un environnement où l’emploi formel manque cruellement.
Il faut le dire avec lucidité : travailler dans l’informel n’est pas une honte.
Le vrai problème est qu’il ne devrait pas être le destin obligé de tant de personnes formées à grands frais.
Lorsqu’un diplômé n’a d’autre option que la débrouille, cela signifie que la société n’a pas su valoriser son investissement éducatif.
Ce gaspillage humain est lourd de conséquences.
Il freine l’innovation, empêche la montée en compétence des institutions et maintient une économie de précarité au lieu d’encourager une économie de production et de responsabilité.
Une question d’équité nationale.
Le problème touche toutes les composantes de la société mauritanienne. Maures et Noirs mauritaniens partagent cette même blessure : celle de voir leurs talents sous-employés, leurs ambitions freinées et leurs parcours souvent dépendants de facteurs extérieurs à la compétence.
Cette situation appelle une réponse nationale, juste et inclusive. Il ne s’agit pas de distribuer des privilèges, mais de restaurer la confiance dans le mérite, l’égalité des chances et la transparence.
Aucun pays ne peut espérer construire la cohésion sociale si ses diplômés ont le sentiment d’être condamnés à l’oubli ou à l’errance professionnelle.
Ce qu’il faut changer.
Pour rompre ce cycle, plusieurs orientations sont indispensables :
Réformer les recrutements publics pour réduire l’arbitraire et renforcer la transparence.
Valoriser réellement les diplômes, les compétences et l’expérience.
Créer plus de postes qualifiés dans les secteurs productifs et stratégiques.
Soutenir l’entrepreneuriat des jeunes diplômés avec des financements adaptés.
Lutter contre le favoritisme et les pratiques de sélection informelles.
Développer des mécanismes d’orientation vers les métiers d’avenir.
Assurer une meilleure adéquation entre formation et emploi.
Un choix de société.
Le sort réservé aux hauts diplômés mauritaniens dit quelque chose de très sérieux sur notre modèle de développement.
Soit la nation continue à laisser ses talents se perdre dans la débrouille et l’informel, soit elle décide enfin de leur ouvrir les portes de la responsabilité.
Une société ne progresse pas en humiliant ses compétences.
Elle progresse en les reconnaissant, en les plaçant au bon endroit, et en leur donnant les moyens d’agir.
La Mauritanie ne manque pas d’intelligences. Elle manque encore trop souvent de mécanismes équitables pour les transformer en force collective.
Et tant que cette réalité ne changera pas, beaucoup de ses meilleurs enfants continueront à vendre des cartes téléphoniques, à cuire du pain, ou à survivre dans l’ombre, alors qu’ils auraient dû contribuer à construire la lumière.
Abdoulaziz DEME
Le 31 Août 2026



