Dialogue national et renoncement en Mauritanie : sortir des pièges politiques

Analyse par Mansour Ly sur l’affaire Maayouf, le débat du troisième mandat et les enjeux du dialogue national pour consolider les institutions en Mauritanie.
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Dialogue national et renoncement
À la fin du mois d’août, le général de division à la retraite Lebatt Ould Maayouf,membre du bureau politique de Mauritanie en Avant, a été convoqué par la brigade chargée des crimes informatiques après une intervention médiatique et des publications. Le 9 septembre, il a été présenté au parquet, inculpé, puis placé en détention. La durée et les conditions de cette procédure ont suscité des interrogations, et il appartient aux autorités de rendre intelligible le fondement juridique retenu. Son parti a quitté la présidence du pôle de l’opposition et annoncé son retrait du dialogue. Son président s’est tourné vers le chef de l’État. Biram Dah Abeid appelle depuis lors les forces d’opposition à reconsidérer leur participation au processus.
En quelques jours, une affaire judiciaire a débordé du palais de justice pour entrer dans les états-majors, puis dans la préparation du dialogue national. Et lorsque le président d’un parti demande au chef de l’État la libération d’un homme que le juge vient d’incarcérer, tout est dit de notre vieille habitude de chercher l’homme là où l’institution ne rassure plus.
L’affaire Maayouf appartient désormais à la justice, et cela impose une discipline à tout le monde. Ses adversaires ne peuvent le déclarer coupable avant le juge, pas plus que ses soutiens ne peuvent ériger son passé militaire en présomption d’innocence renforcée. Cette présomption ne vaut que parce qu’elle ne dépend pas du camp de celui qu’elle protège.
Le statut de l’intéressé complique tout. Un général à la retraite ne devient jamais tout à fait, dans l’imaginaire mauritanien, un retraité ordinaire. L’armée a occupé une place trop lourde dans notre histoire politique pour que l’uniforme disparaisse de la mémoire collective le jour où il quitte les épaules. L’ancien officier reste tenu par les secrets que la loi protège, mais devenu citoyen il conserve les droits que la Constitution reconnaît à tous. Cette frontière doit être tracée par le droit, pas selon l’opinion exprimée ni selon celui qu’elle dérange.
Quelques semaines plus tôt, l’affaire des députées Mariem Cheikh Dieng et Ghamou Achour Salem avait montré l’autre versant du problème. Leur condamnation avait soulevé une mobilisation considérable, Biram Dah Abeid s’était engagé personnellement à leurs côtés, et la question de leur immunité parlementaire avait occupé le débat. Le 9 juillet, le chef de l’État leur accordait une grâce et elles retrouvaient la liberté le lendemain. La tension est retombée aussitôt. Les difficultés juridiques, elles, n’ont pas franchi la porte de la prison avec elles, puisque la question de leur mandat a continué de se poser après la grâce.
C’est ce moment d’après qui m’intéresse. Tant qu’elles étaient détenues, beaucoup se sentaient concernés. Une fois libres, la même énergie n’a plus accompagné le débat sur l’immunité, sur l’effet exact d’une grâce, sur la sécurité juridique des élus. Nous savons nous mobiliser pour les nôtres, et nous peinons davantage à défendre avec la même constance la règle qui protégera demain quelqu’un qui ne sera pas des nôtres. Il m’arrive, quand un responsable de mon camp est poursuivi, de redécouvrir avec enthousiasme la présomption d’innocence, et de m’en souvenir beaucoup moins quand l’adversaire est concerné et qu’il faudrait, en toute logique, laisser la justice travailler. Les rôles finissent par s’échanger, et chacun retourne défendre sa chapelle. Le travers n’épargne personne, et il explique une bonne part de notre fragilité. Nous savons bâtir des coalitions d’indignation, nous peinons à bâtir des coalitions de principes. Un principe ne commence pourtant à compter que le jour où il continue de nous intéresser après que notre propre problème a été réglé.
Cette question de la règle conduit droit au troisième mandat. Le 14 juillet, après de longs mois de préparation et plusieurs semaines de blocage, majorité et opposition ont signé le document de référence du dialogue. Le compromis a notamment été rendu possible par le retrait de la formulation relative aux durées et aux mandats, sur laquelle les deux camps s’affrontaient. Chacun avait fait un pas. Et voilà que cette même question, assez explosive pour avoir failli emporter le processus, prospère de nouveau dans l’espace public, portée par des élus et des responsables proches du pouvoir.
Il serait injuste de prétendre que le chef de l’État s’est tu. Le 24 juillet, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a déclaré devant la presse qu’il ne soutiendrait rien de contraire à la Constitution ni de contraire à la volonté du peuple, que la question n’était pas une priorité et qu’il n’y voyait aucun lien avec le dialogue. Le droit va d’ailleurs plus loin que sa parole. Le serment de l’article 29 lui fait jurer de ne prendre ni soutenir, directement ou indirectement, une initiative pouvant conduire à réviser les dispositions relatives à la durée et au renouvellement du mandat, celles des articles 26 et 28. La Constitution elle-même va encore plus loin que ce serment. Son article 99 place le principe de l’alternance démocratique et son corollaire, ce mandat de cinq ans renouvelable une seule fois, parmi les matières qu’aucune procédure de révision ne peut jamais remettre en cause. Le verrou existe donc deux fois, dans l’engagement personnel du président et dans le texte constitutionnel lui-même. Il est solide.
Ce qui manque n’est donc pas la règle, c’est la tranquillité. Quand des responsables du camp présidentiel continuent d’appeler à un troisième mandat, ils fabriquent un doute dont le pouvoir ne peut ensuite reprocher l’existence à l’opposition. Une majorité gouvernante répond des débats qu’elle alimente. Elle ne peut exiger des autres qu’ils tiennent une hypothèse pour close pendant que les siens la rouvrent chaque semaine. Qu’un engagement écrit figure dans l’accord politique à venir, et l’affaire sera close, car un texte signé oblige plus qu’une réponse en conférence de presse et vaudra encore pour celui qui gouvernera après.
L’opposition, elle, devrait se garder de laisser ce sujet lui dévorer l’horizon. Le troisième mandat est un débat né dans le camp d’en face. Chaque déclaration entraîne une réplique, et celui qui choisit le thème impose le rythme. Défendre le verrou constitutionnel est nécessaire, mais une opposition ne peut pas vivre uniquement dans la réaction aux sujets que le pouvoir choisit d’agiter. À partir de là, elle doit proposer son propre agenda institutionnel, dire ce qu’elle veut inscrire dans l’accord sur l’indépendance de la justice, l’organisation des élections, le statut de l’opposition et la neutralité de l’administration, c’est-à-dire quelle architecture on entend léguer à celui qui l’emportera en 2029, quel qu’il soit. On reprend l’initiative ainsi, non en quittant la table au premier désaccord, mais en forçant le pouvoir à venir sur son terrain, avec des propositions écrites, des garanties et des échéances. Une chaise vide exprime une colère et laisse quelqu’un d’autre écrire à sa place. Rester ne signifie pas cautionner, cela peut au contraire signifier exiger.
Je voudrais d’ailleurs soumettre à l’opposition un souvenir qui ne date pas d’hier. En 2018 et 2019, la Mauritanie s’est passionnée pendant des mois pour le troisième mandat de Mohamed Ould Abdel Aziz. Chacun savait que la Constitution le lui interdisait et que toute tentative pour forcer ou contourner ce verrou ouvrirait une crise constitutionnelle majeure. Le débat a pourtant duré des mois et fini par structurer l’agenda de l’opposition jusqu’au scrutin. Puis le scrutin est arrivé, le troisième mandat n’a jamais existé, et le pays s’est aperçu que la succession s’était jouée ailleurs, pendant qu’il regardait dans cette direction.
Sept ans plus tard, la même hypothèse revient, avec les mêmes obstacles et les mêmes impossibilités. Il n’appartient à personne de reprocher à l’opposition d’y répondre, car une majorité qui laisse les siens agiter cette question ne peut ensuite s’étonner qu’on la prenne au sérieux. Je demande seulement que l’on médite ce précédent. Quand un sujet dont chacun connaît d’avance l’issue juridique mobilise à lui seul l’essentiel de l’énergie d’un camp, il faut au moins se demander s’il constitue le vrai problème ou s’il occupe simplement la place du vrai problème. Nous saurons la réponse en 2029. Il sera alors trop tard pour l’avoir cherchée.
L’exigence vaut pour Mauritanie en Avant. La solidarité envers un dirigeant incarcéré se comprend et il serait indécent de la juger depuis un fauteuil. Mais un parti peut défendre l’un des siens tout en faisant de son épreuve une cause commune. Les garanties de la garde à vue, les droits de la défense, les libertés politiques, le statut des anciens responsables publics, voilà des sujets que l’on peut porter pour tous. C’est là qu’une affaire de camp devient une réforme de pays, et c’est ce passage que notre vie politique manque presque toujours.
Rappelons-nous, en écrivant tout cela, du mois que les Mauritaniens viennent de vivre. Les 21 et 22 août, deux postes de transformation ont brûlé, affectant de larges secteurs de six moughataas de Nouakchott. Certaines zones sont restées privées de courant plusieurs jours, tandis que les hôpitaux ont dû sécuriser leur fonctionnement grâce à leurs moyens de secours. L’inflation atteignait 8,5 % en juillet, tirée par l’alimentation et les transports. Pendant que les états-majors discutent de mandats, d’arrestations et de boycotts, le citoyen mesure la politique au prix du panier, à la qualité du service public et à ce qu’il peut raisonnablement promettre à ses enfants. Il connaît le diagnostic aussi bien que nous. Nous pourrions encore le raffiner vingt ans en attendant que le pouvoir change de méthode, que l’opposition s’unisse ou qu’un homme providentiel surgisse. Cette attente ne construit rien.
Le dialogue reste le seul espace où ces questions peuvent devenir des engagements, à condition de refuser d’en faire une cérémonie. Il y faut un État capable d’accepter la contradiction, une opposition qui apporte autre chose que son indignation, une société civile qui garde son indépendance, et des mécanismes assez précis pour que les accords ne s’évanouissent pas avec la photographie de clôture. Nous savons négocier, pourtant. Quand un conflit menace de rompre les liens dans une famille ou entre deux groupes, nous cherchons celui que les deux parties respectent, capable d’écouter, d’éviter l’humiliation et de permettre à chacun de céder sans perdre la face. Cette intelligence ancienne nous a souvent épargné le pire. Il lui manque seulement, dans la sphère publique, la règle écrite, la responsabilité identifiable et la continuité qui survit au médiateur.
Voilà l’enjeu. Qu’une décision de justice puisse être crue sans attendre la parole du sommet, qu’un parti survive à l’absence de son chef, qu’une majorité sache contenir ses propres surenchères, qu’une opposition défende un principe même quand aucun des siens n’est concerné, et qu’un citoyen cesse enfin de croire qu’il lui faut connaître quelqu’un pour obtenir ce que la loi lui accorde déjà, voilà ce qu’il nous reste à construire. L’ambition paraît modeste au regard de nos fractures. Elle est immense, puisqu’elle revient à déplacer la confiance des hommes vers les institutions.
Nous n’avons qu’une Mauritanie. Elle porte ses blessures, ses appartenances et ses inégalités, et elle possède cette capacité rare de chercher le compromis quand la rupture approche. Il revient au pouvoir de cesser d’alimenter les incertitudes que le dialogue est censé réduire, et d’accepter que certaines garanties lui soient un jour opposables, tandis que l’opposition devrait proposer, négocier et transformer ses principes en règles communes plutôt qu’en armes de circonstance. Les universitaires, les juristes et les organisations citoyennes, de leur côté, ne devraient pas laisser le découragement tenir lieu de pensée politique.
Nous avons assez décrit nos faiblesses. Il reste à décider ce que nous voulons construire avec ce que nous savons. Car tant que chaque arrestation nous renverra dans nos camps, que chaque débat venu du pouvoir suffira à dicter l’agenda de l’opposition et que chaque difficulté continuera de remonter vers un seul homme, notre problème ne sera bientôt plus de sauver un dialogue. Il sera de savoir si nous voulons des institutions assez solides pour que la Mauritanie continue d’avancer lorsque les hommes auront changé.
Mansour LY, juriste, analyste politique



