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Dialogue national Mauritanie : passer du récit à l’urgence sociale

Dialogue national Mauritanie : Abdoulaziz Deme plaide pour dépasser le récit civilisationnel et bâtir une citoyenneté égale, concrète et inclusive.

Le dialogue national Mauritanie ne doit pas être un simple exercice de style, mais un moment de refondation. Face à la question « Où allons-nous ? », la profondeur civilisationnelle ne doit pas faire oublier l’urgence sociale et la nécessité de droits effectifs.

La question « *Où allons-nous* ? », posée par le président de la République et reprise par d’anciennes figures de l’État, est salutaire.

Elle replace le débat mauritanien dans une perspective historique, morale et civilisationnelle. Mais une nation ne vit pas seulement de récits fondateurs : elle vit aussi de droits effectifs, de terres partagées équitablement, de langues enseignées, de justice rendue et de dignité restaurée.

Une lecture civilisationnelle nécessaire… mais insuffisante.

Il est vrai que la Mauritanie est traversée par un héritage islamique, soufi, arabo-berbère et négro-africain, et que la Constitution proclame l’unité, l’indivisibilité et l’égalité de tous les citoyens.

Il est également juste de refuser toute lecture qui réduirait le pays à une opposition binaire « Blancs / Noirs », ou qui fragmenterait l’État en communautés étanches.

Pour autant, invoquer la « civilisation mauritanienne » comme rempart contre les divisions ne suffit pas à répondre à des questions très concrètes : pourquoi des citoyens continuent-ils d’être discriminés en fonction de leur origine, de leur couleur ou de leur statut social hérité ?

Pourquoi la question du passif humanitaire, des expulsions, des expropriations foncières et des exécutions des années 1989–1991 reste-t-elle un contentieux non apaisé ?

Le vrai test : passer des principes aux mécanismes.

Dire « instaurons une citoyenneté égale » est un objectif noble, mais la vraie question est : comment ?

La Constitution reconnaît déjà l’arabe comme langue officielle et le poular, le soninké et le wolof comme langues nationales, sans pour autant leur donner le même statut dans l’enseignement, l’administration ou la justice.

De même, l’esclavage a été criminalisé comme crime contre l’humanité en 2015, mais des formes contemporaines de servitude et d’exploitation persistent, notamment au sein de certaines communautés haratines.

Un dialogue national crédible ne peut se contenter de rappeler des principes.

Il doit :

Nommer les fractures sans essentialiser les groupes : esclavage et séquelles, passif humanitaire, discriminations, inégalités foncières et économiques.

Préciser les réformes : officialisation effective des langues nationales dans l’éducation et l’administration, garanties anti-discrimination, réforme foncière transparente, mécanismes de réparation et de mémoire.

Créer des dispositifs de suivi : organe indépendant, calendrier contraignant, publication régulière des décisions et de leur mise en œuvre, participation réelle de l’opposition et de la société civile.

1- De la spiritualité à la citoyenneté effective.

La référence à la spiritualité soufie, aux valeurs morales et à l’âge d’or des premiers siècles de l’islam peut inspirer. Mais elle ne doit pas servir à disqualifier les conflits contemporains comme « étrangers » à la « vraie » Mauritanie, ni à transformer le dialogue en exercice de légitimation morale du pouvoir.

La vraie question n’est pas seulement « quelle civilisation sommes-nous ? », mais « quelle citoyenneté construisons-nous ? ».

Une citoyenneté où un enfant haratin, peul, soninké, wolof ou arabophone a les mêmes chances réelles d’accéder à l’école, à la terre, à l’emploi, à la justice et à la représentation.

« *Où allons-nous* ? » La réponse ne se trouvera pas uniquement dans les livres d’histoire ou les sermons, mais dans des textes adoptés, des terres restituées, des langues enseignées, des condamnations effectives pour esclavage, des commissions de vérité et de réparation opérationnelles, et un État qui applique ses propres lois.

C’est à cette aune que se mesurera la profondeur réelle du dialogue national.

2. Contribution au débat : les vrais enjeux du dialogue national en Mauritanie

Pour un dialogue national qui traduise l’harmonie en droits et en institutions

Le dialogue national en cours ne doit pas être un exercice de style, mais un moment de refondation du pacte démocratique mauritanien. Les analyses qui insistent sur l’unité, la civilisation et la spiritualité sont utiles, à condition qu’elles ne servent pas à esquiver les questions qui fâchent.

1. Clarifier l’objet du dialogue : harmonie ou statu quo ?

Si l’objectif est de « consolider l’harmonie nationale », encore faut-il s’accorder sur ce qui la menace. Les documents de la feuille de route du dialogue identifient déjà des thèmes structurants : esclavage et ses survivances, passif humanitaire, réforme foncière, égalité des chances, diversité culturelle, réforme démocratique et électorale, bonne gouvernance, éducation, santé, justice.

Refuser de traiter ces sujets au nom de l’unité, c’est risquer de transformer l’harmonie en euphémisme du statu quo. L’unité ne se préserve pas en taisant les griefs, mais en les traitant de manière juste et visible.

2. Reconnaître la diversité sans communautariser l’État.

La Constitution distingue déjà langue officielle (arabe) et langues nationales (arabe, poular, soninké, wolof), et proclame la diversité culturelle comme socle de l’unité. Le débat ne porte donc pas sur « reconnaître ou non » la diversité, mais sur :

Le statut réel des langues nationales dans l’éducation, l’administration, la justice et les médias.

Les garanties contre les discriminations fondées sur l’origine, la couleur, le statut social hérité.

Les mécanismes de représentation équitable sans pour autant ethniciser les institutions.

On peut refuser une reconnaissance constitutionnelle des « composantes ethniques » tout en renforçant les droits culturels et linguistiques, les politiques anti-discrimination et les mesures d’égalité des chances.

3. Esclavage, passif humanitaire et foncier : le cœur du « vivre ensemble »

Aucun discours sur l’harmonie ne sera crédible s’il ne traite pas frontalement :

De l’esclavage et de ses séquelles : application effective de la loi de 2015, protection des victimes, sensibilisation, accompagnement socio-économique, suivi indépendant.

Du passif humanitaire : vérité, mémoire, réparations, questions foncières liées aux expulsions et expropriations des années 1989–1991.

De la réforme foncière : transparence, lutte contre l’accaparement, sécurisation des droits des populations vulnérables.

Ces dossiers ne sont pas des « détails » : ils touchent à la dignité, à la terre, au travail, à la maison, à l’école.

Ce sont eux qui font qu’un citoyen se sent ou non chez lui dans son propre pays.

4. Exiger des garanties de mise en œuvre.

Le scepticisme est fort : nombreux sont les dialogues passés dont les conclusions sont restées lettre morte. Pour éviter que celui-ci ne rejoigne cette liste, il faut :

Un organe indépendant de suivi, avec mandat clair, pouvoirs de contrôle et obligation de publier régulièrement l’état d’avancement des réformes.

Un calendrier contraignant pour les réformes clés (langues, foncier, justice, lutte contre l’esclavage, mesures anti-discrimination).

Une transparence totale : accès des médias et de la société civile aux débats, publication des comptes rendus, des décisions et des textes adoptés.

Une participation inclusive : partis reconnus et non reconnus, société civile, syndicats, jeunes, femmes, diaspora, représentants des différentes régions et communautés.

5. De la « civilisation » à la citoyenneté : un changement de regard.

Plutôt que de se demander seulement « quelle civilisation sommes-nous ? », le dialogue gagnerait à se structurer autour de la question :

« quelle citoyenneté voulons-nous construire ensemble ? ». Cela implique :

Une égalité réelle devant la loi, l’école, la terre, l’emploi, la justice.

Une reconnaissance effective des langues et cultures, sans hiérarchie implicite.

Une mémoire assumée des violences d’État et des pratiques esclavagistes, avec des mécanismes de réparation et de non-répétition.

Des institutions crédibles, capables de protéger les plus vulnérables et de sanctionner les discriminations.

C’est à ces conditions que la question

« *Où allons-nous* ? » deviendra un véritable projet national, et non une formule rhétorique.

Abdoulaziz DEME

Le 03 Octobre 2026

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