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La Mauritanie ne se réduit pas à une métaphore

Analyse critique de l'essai de Sidahmed Khlil par Mansour Ly : pourquoi la diplomatie et la souveraineté de la Mauritanie dépassent les métaphores d'asservissement.

Réponse à « La prostitution diplomatique – Essai sur la Mauritanie comme corps loué »

Il est des écrivains dont on admire tant la plume que l’on se surprend parfois à suivre leur pensée avant même de s’interroger sur la direction qu’elle emprunte. La beauté d’une phrase inspire confiance. La force d’une image emporte l’adhésion. Mais il arrive que la littérature, grisée par ses propres audaces, finisse par demander à la réalité de se plier aux exigences de sa métaphore. La plume de mon frère Sidahmed Khlil appartient à cette catégorie de celles que l’on prend plaisir à lire. On y retrouve habituellement la finesse de l’observation, le raffinement de l’expression et cette manière singulière de donner aux mots une profondeur qui dépasse leur apparence. Aussi est-ce avec un étonnement réel que j’ai découvert son récent essai sur ce qu’il appelle « la prostitution diplomatique » de la Mauritanie.

J’y ai reconnu son goût des formules saisissantes, son art des contrastes, sa faculté de donner une incarnation presque physique aux abstractions politiques. Mais je n’y ai pas retrouvé toute la mesure que j’apprécie habituellement chez lui. Non que la critique soit excessive par principe, ni que notre pays doive être préservé des jugements sévères. Simplement, cette fois, la recherche d’une image saisissante semble avoir pris le pas sur l’exigence de vérité. Et c’est là que se loge mon désaccord : dans cette confusion qui consiste à prendre la puissance d’une dénonciation pour la solidité d’une démonstration.

De quoi parlons-nous, au juste ?

D’une nation qui aurait renoncé à elle-même ? D’un État dont chaque engagement international serait une capitulation ? D’une diplomatie qui, depuis l’indépendance, n’aurait connu d’autre vocation que de satisfaire les appétits successifs de puissances étrangères ? L’hypothèse est sévère. Encore faudrait-il la démontrer. Il ne suffit pas de faire défiler les partenaires de la Mauritanie comme autant de clients dans une maison de rendez-vous pour établir que notre souveraineté aurait été continuellement mise aux enchères. La diplomatie est faite de contraintes, de concessions, de réciprocités et, parfois, de renoncements. Les grandes puissances elles-mêmes n’y échappent pas. L’indépendance ne consiste pas à n’avoir besoin de personne. Elle réside dans la capacité d’un État à connaître ses intérêts, à définir ses priorités et à négocier ses engagements sans perdre la maîtrise de ses décisions.

Que certains gouvernants aient mal négocié, que des accords aient été déséquilibrés, que des intérêts particuliers aient parfois prévalu sur l’intérêt général, voilà des questions légitimes. Elles appellent des enquêtes, des évaluations, des responsabilités clairement établies. Mais confondre toute coopération avec une soumission, toute assistance avec un achat de conscience, toute alliance avec une entreprise de dépossession, c’est substituer au discernement politique une indignation devenue système. Et une indignation qui ne distingue plus finit par ne plus éclairer.

Notre histoire, justement, mérite mieux que cette simplification. La guerre du Sahara occidental fut une épreuve dévastatrice. Les choix linguistiques et identitaires de notre construction nationale ont alimenté des tensions profondes. Les événements de 1989 et leurs prolongements constituent des blessures dont la gravité interdit l’oubli et exige toujours une réponse à la hauteur des injustices subies. Mais ces épisodes n’ont ni les mêmes causes, ni les mêmes responsabilités, ni les mêmes enseignements. Les réunir sous une seule explication, celle d’une nation livrée aux désirs de l’étranger, revient à effacer ce que l’analyse historique a précisément pour devoir de restituer : la complexité des décisions humaines, les rapports de force intérieurs et la responsabilité propre des gouvernants.

L’auteur fait ainsi de l’extraversion une sorte de péché originel de l’État mauritanien, comme si toute relation avec l’extérieur portait en elle le germe d’une aliénation. Or l’extraversion, telle que les sciences politiques l’ont étudiée, notamment dans les travaux de Jean-François Bayart, désigne des stratégies d’insertion et de captation de ressources extérieures. Elle peut nourrir des dépendances, entretenir des clientèles et consolider des pouvoirs. Elle ne saurait pour autant se confondre mécaniquement avec une dépossession de souveraineté. C’est précisément ce qui manque à cette démonstration : la distinction entre les mécanismes de dépendance, les choix stratégiques d’un État et les éventuelles dérives de ceux qui le gouvernent. Il est d’ailleurs singulier de voir la géographie mauritanienne présentée comme une malédiction.

Cette terre où se rencontrent le monde arabe, l’Afrique sahélienne, l’espace maghrébin et l’Atlantique porterait-elle, dans sa diversité même, le principe de son asservissement ? Je voudrais croire exactement le contraire. Notre pluralité n’est pas une erreur de la géographie. Elle est une possibilité de l’histoire. Notre position ne constitue pas en elle-même une faiblesse. Elle peut devenir une ressource diplomatique, économique et culturelle, pour peu que nous sachions l’organiser et en faire bénéficier la société. La géographie n’impose pas la servitude. Elle offre des contraintes et des possibilités. C’est la politique qui décide, dans les limites des rapports de force, de ce qu’une nation peut en faire. Le problème ne tient donc pas à ce que la Mauritanie intéresse le monde. Il tient à notre capacité encore insuffisante à transformer cet intérêt en prospérité partagée.

Voilà le débat qui mérite d’être ouvert.

Pourquoi les revenus de nos ressources naturelles ne produisent-ils pas davantage de valeur ajoutée nationale ? Pourquoi notre appareil éducatif peine-t-il à répondre aux besoins de notre économie ? Pourquoi tant de jeunes demeurent-ils éloignés des possibilités d’une insertion professionnelle digne ? Pourquoi notre administration, nos institutions de contrôle et nos mécanismes de redistribution n’ont-ils pas encore atteint le niveau d’efficacité que les citoyens sont en droit d’attendre ? Ces interrogations n’ont nul besoin d’une métaphore dégradante pour acquérir leur gravité. Elles ont besoin de vérité. Et la vérité exige aussi que l’on reconnaisse ce qui existe, ce qui progresse, ce qui échoue et ce qui reste à construire. Un pays n’est pas davantage servi par la négation de ses acquis que par la dissimulation de ses insuffisances. Affirmer que la Mauritanie ne possède ni agriculture, ni industrie, ni établissements capables de former des ingénieurs ne relève plus de la sévérité critique. C’est une négation excessive de réalités certes insuffisamment développées, mais néanmoins existantes. On peut dénoncer les limites de notre appareil productif sans décréter son inexistence. On peut juger notre système éducatif défaillant sans effacer les compétences qu’il forme. La précision n’affaiblit jamais une critique sérieuse. Elle lui donne son autorité.

Il ne suffit pas non plus d’affirmer que des intermédiaires prélèvent systématiquement leur commission sur les accords internationaux. Une accusation de corruption mérite des preuves, non un pourcentage introduit pour donner à une suspicion l’apparence de la précision. À force de vouloir tout condamner, on risque de ne plus rien établir. Et c’est peut-être ici que la responsabilité de l’écrivain rejoint celle du citoyen. La liberté de dénoncer ne dispense pas du devoir de distinguer ce que l’on sait de ce que l’on suppose. Une formule peut frapper les esprits ; elle ne constitue pas, à elle seule, un commencement de preuve. Il reste enfin cette représentation insistante d’une Mauritanie transformée en corps disponible, humilié, livré aux pulsions de ceux qui la convoitent. Je comprends l’intention de provoquer un sursaut. Mais je m’interroge sur la nécessité de rabaisser symboliquement la nation pour appeler à relever sa dignité.

La métaphore est d’autant plus discutable qu’elle finit par enfermer son objet dans l’identité qu’elle prétend dénoncer. À force de présenter la Mauritanie comme un corps loué, on ne décrit plus seulement des pratiques politiques contestables : on réduit toute son histoire diplomatique à une longue entreprise d’avilissement. L’image cesse alors d’éclairer le réel. Elle l’absorbe. On peut dénoncer la servilité de certains comportements sans faire de tout un pays la figure de cette servilité. Combattre la corruption ne suppose pas de réduire l’État à une organisation de prédation. Exiger une diplomatie plus rigoureuse n’oblige pas à nier les choix souverains qu’elle a également su accomplir.
Il est possible d’aimer profondément son pays sans lui chercher des excuses, comme de le critiquer sévèrement sans lui retirer sa dignité.
C’est peut-être là, au fond, que réside notre désaccord. L’auteur nous invite à fermer la porte, à changer la serrure et à ne plus accueillir le monde qu’en qualité d’invité. L’image est séduisante. Elle offre à son essai une conclusion presque théâtrale, où la nation humiliée retrouverait enfin la maîtrise de sa demeure. Mais une souveraineté ne se restaure pas par un changement de serrure, pas plus qu’une politique étrangère ne se résume aux règles de l’hospitalité domestique. La souveraineté n’est pas un enfermement. La Mauritanie n’a pas vocation à se barricader dans sa géographie. Elle doit commercer, négocier, coopérer, accueillir les investissements utiles, défendre ses intérêts et tenir ses engagements. Elle doit surtout disposer d’institutions capables de garantir que ces relations servent effectivement le bien commun.

La souveraineté ne se mesure pas au nombre de portes que l’on ferme. Elle se reconnaît à la liberté avec laquelle on décide de celles que l’on ouvre. Cette liberté ne se proclame pas seulement dans les discours. Elle se construit dans les écoles, les tribunaux, les exploitations agricoles, les entreprises, les administrations et les mécanismes de contrôle démocratique.
Notre pays n’a pas besoin qu’on lui restitue une pureté imaginaire. Il a besoin que l’on consolide ses capacités réelles. Il n’a pas à rechercher une innocence diplomatique dont aucun État ne saurait se prévaloir. Ce qu’il lui faut, c’est une intelligence stratégique capable de concilier les nécessités de la coopération avec les exigences de l’indépendance. La question n’est pas de savoir comment cesser de parler au monde, mais comment mieux définir ce que nous entendons lui dire, ce que nous acceptons de lui donner et ce que nous sommes en droit d’en attendre.
Voilà pourquoi, malgré l’estime que je porte à la qualité de sa plume, je ne puis me reconnaître dans la représentation que nous propose ici l’auteur. Non que ses inquiétudes soient sans fondement. Certaines méritent même d’être examinées avec la plus grande attention. Mais la pertinence d’une inquiétude ne garantit pas la justesse de toutes les conclusions qu’on en tire. Et le talent littéraire, si remarquable soit-il, ne saurait tenir lieu de méthode. La Mauritanie n’est ni une charogne abandonnée aux prédateurs, ni un corps offert au plus offrant, ni même une simple maison dont il suffirait de changer les serrures. Elle est une nation vivante, complexe, parfois douloureusement divisée, dont la souveraineté demeure un chantier politique, économique, institutionnel et moral.

Il nous appartient de l’approfondir, non de la caricaturer. Et puisque notre auteur termine sur cette belle image de l’invité appelé à retirer ses chaussures, permettons-nous une autre exigence. Ne demandons pas d’abord au monde d’enlever ses chaussures avant d’entrer chez nous. Demandons-lui de respecter nos lois, nos intérêts et notre dignité. Et demandons à ceux qui nous gouvernent de rendre des comptes sur la manière dont ils les défendent. Car une République ne retrouve pas sa grandeur en se déclarant indisponible. Elle la construit en devenant respectable par ses institutions, responsable dans ses choix et souveraine dans ses actes.

Mansour LY- le 15/10/2026

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