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Réussir à l’école en Mauritanie : un cas d’école pour repenser la réussite
Analyse du système éducatif en Mauritanie : avancées de l'école républicaine, défis du secondaire, déperdition scolaire des adolescentes et pistes pour repenser la réussite.

Réussite scolaire Mauritanie- La Mauritanie offre un cas particulièrement parlant pour réfléchir à la question
« qu’est-ce qui fait réussir ou échouer les élèves ? »
Un système éducatif a plusieurs réformes , et des inégalités criantes, une déperdition scolaire massive au secondaire, et une pression forte sur les adolescentes, entre normes de genre, charges domestiques et mariages précoces.
Un contexte en mutation : réformes, accès et limites structurelles.
Depuis quelques années, la Mauritanie a engagé une réforme ambitieuse de son système éducatif, structurée autour de la loi d’orientation de 2022 et du principe de l’« école républicaine » : gratuite, obligatoire (6–15 ans), unificatrice et inclusive.
Les avancées sont tangibles :
Le taux brut de scolarisation au primaire atteint désormais 81,7%, avec une parité filles-garçons en nette amélioration grâce aux écoles de proximité.
Le préscolaire s’est développé, passant de 10% en 2021–2022 à 20,5% en 2022–2023, soit plus de 41 000 enfants, majoritairement issus de familles vulnérables.
Des centaines de salles de classe ont été construites ou réhabilitées, réduisant la proportion d’écoles incomplètes.
En juin 2026, la Banque mondiale a lancé le programme IQRAA, visant à améliorer la qualité de l’éducation de base, élargir l’accès au secondaire (surtout pour les adolescentes) et intégrer plus de 125 000 enfants réfugiés dans le système national.
Pourtant, le tableau s’assombrit dès l’entrée au secondaire :
Le taux brut de scolarisation au collège et lycée s’effondre à seulement 37%.
Près de 35% des adolescentes ne sont pas scolarisées au niveau secondaire.
Dans certaines régions (Hodh El Gharbi, Guidimakha), près d’une fille sur deux quitte l’école avant la 6e année.
Ce que disent les chiffres : inégalités sociales, territoriale.
Les inégalités en Mauritanie ne sont pas seulement économiques, elles sont aussi territoriales, sociales :
Les enfants issus de ce qu’on appelle des adwabas (quartiers précaires) ou de milieux défavorisés ont un risque d’exclusion scolaire supérieur de 23% par rapport à ceux des milieux urbains aisés.
Les femmes sont moins nombreuses que les hommes à atteindre les niveaux secondaire (26% contre 30%) et post-secondaire (5% contre 12%), et plus nombreuses à n’avoir aucune éducation formelle (42% contre 35%)
Près de 17% des répondants déclarent qu’il arrive « souvent » ou « toujours » que les filles soient empêchées d’aller à l’école parce que la famille privilégie l’éducation des garçons.
Les causes de la déperdition scolaire des filles sont bien identifiées :
Éloignement des établissements secondaires.
Pauvreté des ménages et coût indirect de la scolarité (transport, fournitures, temps perdu).
Charges domestiques pesant surtout sur les filles.
Mariages précoces et normes sociales qui valorisent le rôle domestique et matrimonial plus que la scolarité longue.
Absence d’infrastructures sanitaires adaptées (notamment pour la gestion des règles), ce qui pousse beaucoup de filles à abandonner avant la 6e année.
Phobie scolaire, anxiété et souffrance des adolescentes.
Même si les données quantitatives spécifiques sur la « phobie scolaire » en Mauritanie restent limitées, plusieurs éléments convergent avec ce que l’on observe ailleurs et avec les réalités locales :
Les adolescentes cumulent des facteurs de risque : pression familiale (réussir pour « justifier » l’investissement scolaire), peur de l’échec et de la honte, charges domestiques, exposition aux violences et au harcèlement, incertitude sur l’avenir (peu de débouchés visibles).
Dans un contexte où l’école est à la fois perçue comme une chance rare et comme un lieu de compétition et de sélection, le stress et l’anxiété de performance peuvent devenir écrasants.
Les troubles anxieux chez les adolescentes se manifestent souvent par des symptômes somatiques (maux de tête, douleurs abdominales, fatigue), des refus d’aller à l’école, des baisses brutales de résultats, parfois interprétés à tort comme de la « paresse » ou de la « rébellion ».
La « phobie scolaire » n’est donc pas qu’un problème individuel : c’est aussi le symptôme d’un système qui demande beaucoup aux élèves (et surtout aux filles) sans toujours leur offrir les conditions de réussite (sécurité, soutien, perspectives).
Ce que la recherche et les rapports recommandent pour la Mauritanie
Les analyses récentes (Banque mondiale, Expertise France, rapports nationaux et régionaux) pointent cinq chantiers prioritaires pour améliorer la réussite scolaire et réduire les inégalités :
Investir massivement dans le préscolaire et le primaire, surtout dans les zones défavorisées.
Cela permet de réduire les écarts de départ, d’améliorer la préparation à l’entrée au cycle de base et de limiter le redoublement et l’abandon précoce.
Former, motiver et contrôler les enseignants.
Renforcer la formation initiale et continue.
Inciter les enseignants qualifiés à servir dans les zones reculées.
Améliorer les conditions de travail et le suivi pédagogique.
Réduire les abandons scolaires par des mesures sociales ciblées.
Cantines scolaires pour lutter contre la faim et améliorer la concentration.
Bourses et aides directes aux familles vulnérables.
Soutien spécifique aux filles (bourses, mentorat, sensibilisation des familles).
Transport scolaire, surtout en zone rurale.
Clarifier la politique linguistique et valoriser les langues nationales.
Créer des passerelles entre l’enseignement originel (coranique), le système formel et la formation professionnelle, pour réduire le sentiment d’illégitimité culturelle et linguistique chez certains élèves.
Augmenter le budget de l’éducation et améliorer la gouvernance.
Investir dans les infrastructures, les manuels, le numérique.
Renforcer la collecte de données fiables (notamment sur les enfants en situation de handicap, les décrocheurs, les adolescentes).
Mettre en place des systèmes d’alerte précoce pour repérer les élèves à risque.
Adapter le message « réussir à l’école » au contexte mauritanien.
Dans ce contexte, la question « réussir à l’école est-il si décisif pour sa vie professionnelle et personnelle ? » prend une saveur particulière.
Pour beaucoup de familles mauritaniennes, l’école reste l’une des rares voies d’ascension sociale et d’autonomie, surtout pour les filles.
Mais la promesse de réussite est fragilisée par un système qui laisse tomber une grande partie des élèves au secondaire, et par un marché du travail qui n’absorbe pas tous les diplômés.
Du coup, certains jeunes (et leurs familles) peuvent osciller entre deux écueils :
Surinvestir l’école comme seule issue, au prix d’une pression insoutenable.
Se résigner à l’abandon précoce, par découragement ou par contrainte économique et sociale.
Dans ce cadre, « réussir à l’école » ne devrait pas signifier « avoir les meilleures notes à tout prix », mais plutôt :
Acquérir des compétences de base solides (lire, écrire, compter, raisonner) qui ouvrent des portes, même en dehors des filières académiques classiques.
Développer des compétences transversales (autonomie, capacité à apprendre, gestion du stress, travail en équipe) utiles dans tous les parcours.
Bénéficier d’un environnement scolaire protecteur, où l’on peut échouer sans être humilié, demander de l’aide sans être stigmatisé, et envisager plusieurs types d’avenir (scolaire, professionnel, entrepreneurial).
Pistes concrètes pour les acteurs mauritaniens
Pour les parents et familles :
Valoriser la scolarité des filles autant que celle des garçons, y compris au secondaire.
Encourager la persévérance sans recourir à la pression excessive ni à la culpabilisation.
Dialoguer avec l’école en cas de signes de souffrance (refus d’aller à l’école, symptômes physiques répétés, chute brutale des résultats).
Pour les enseignants et chefs d’établissement :
Être attentifs aux signes de décrochage et de souffrance, surtout chez les adolescentes.
Adapter les exigences et les accompagnements aux réalités locales (éloignement, charges domestiques, ressources limitées).
Travailler en lien avec les familles et les acteurs sociaux pour trouver des solutions (transport, bourses, soutien psychosocial).
Pour les décideurs politiques et partenaires :
Cibler les investissements sur les zones et les publics les plus vulnérables (zones rurales, adwabas, filles, enfants réfugiés du Sénégal ou du Mali).
Renforcer les dispositifs de protection sociale liés à l’école (cantines, bourses, transports, infrastructures sanitaires).
Intégrer la santé mentale et la prévention de la phobie scolaire dans les politiques éducatives, avec des professionnels formés et des dispositifs d’écoute dans les établissements.
En Mauritanie comme ailleurs, réussir à l’école ne devrait pas être un privilège de quelques-uns ni un fardeau pour les autres, mais un droit effectif et une expérience qui prépare à la vie sans broyer les élèves.
Les réformes en cours montrent que c’est possible, à condition de tenir bon sur l’équité, la qualité et la bienveillance.
Abdoulaziz DEME
Le 19 Septembre 2026



