REFONDER L’ÉCOLE MAURITANIENNE : DU CONSTAT À L’ACTION
Face à la crise et au décrochage du système éducatif en Mauritanie, Yahya Niane dresse un diagnostic sans concession et propose des axes d'action concrets : révision des curricula, formation et valorisation des enseignants, rôle des inspecteurs et refonte du pilotage.

Réflexions sur le système éducatif mauritanien
Notre école se meurt. Elle ne forme plus les citoyens éclairés et compétents dont la Nation a besoin. Les fondements vacillent, la confiance s’effrite. Le signe le plus douloureux de cette crise est sous nos yeux : l’exode silencieux des familles et des élèves vers les pays voisins et vers la France, en quête d’une école plus rigoureuse, plus ambitieuse. Ceux qui le peuvent fuient. Ceux qui demeurent subissent une école à deux vitesses, celle du dénuement. Cette situation n’a rien d’une fatalité. Elle est le fruit d’années d’abdication, d’un pilotage défaillant et de priorités oubliées. Il est temps de revenir à l’essentiel, de restaurer l’exigence et de rendre sa noblesse au métier d’enseigner et d’apprendre.
À cette fin, il convient d’abord de réaffirmer la vocation première de l’école primaire. Elle n’a pas pour objet de « remplir des bulletins ». Elle a pour mission de doter chaque enfant des instruments indispensables pour penser, comprendre et s’intégrer. En Mauritanie comme ailleurs, c’est en ces premières années que se forgent la langue, la logique, la confiance et le désir d’apprendre. Lorsque les fondations sont chancelantes, l’édifice tout entier du collège et du lycée s’écroule.
Les cinq compétences cardinales de l’école primaire
Mais en quoi consistent ces fondations ? Elles reposent sur cinq compétences cardinales et non négociables : lire, écrire, parler, compter et calculer. Lire pour déchiffrer le monde et les consignes. Écrire pour ordonner la pensée. Parler pour argumenter dans les langues d’apprentissage, c’est-à-dire oser la parole, défendre une idée, se faire comprendre en arabe, en français, en anglais, en poular, en soninké ou en wolof. Compter et calculer pour résoudre les problèmes concrets de l’existence. Or, force est de constater qu’un nombre trop élevé d’élèves parviennent en 6ème année sans maîtriser ces piliers. Comment, dans ces conditions, aborder l’histoire, les sciences ou même la langue, quand on épelle encore mot à mot et qu’on est incapable de restituer le sens d’un texte ?
Dès lors, une question s’impose : pourquoi nos élèves ne lisent-ils plus, ne calculent-ils plus, et ne parviennent-ils plus à résoudre une situation-problème élémentaire ? Les causes sont multiples et se renforcent mutuellement. Le bachotage, d’abord, qui privilégie la mémorisation à la compréhension. L’absence de lecture hors de la classe ensuite, faute de bibliothèques et de livres au foyer. Les effectifs pléthoriques, 50 à 70 élèves par classe, qui rendent illusoire tout accompagnement individualisé. Le passage automatique, qui fait progresser l’ignorance d’année en année. Et enfin, la déconnexion des programmes, qui proposent aux enfants de Nouakchott comme à ceux de l’intérieur des situations-problèmes abstraites, étrangères à leur vécu.
Curricula et formation : Lever les goulots d’étranglement
Dans ce contexte, la question de la qualité des curricula et de la formation des enseignants devient cruciale. Nos programmes ont été réformés à plusieurs reprises, mais ils demeurent excessivement chargés et surtout coupés des réalités des élèves. Il est impératif de réorienter les curricula vers les centres d’intérêt des enfants : le sport, le dessin, la mécanique, l’agriculture, l’élevage, l’artisanat, le numérique. Une école qui ignore ce qui fait battre le cœur des enfants condamne ces derniers à la désaffection. Parallèlement, la formation initiale dispensée dans les ENI et à l’ENS apparaît trop brève et trop théorique, tandis que la formation continue se résume à des séminaires sans lendemain. Il en résulte des enseignants dévoués mais désarmés face aux difficultés de lecture, de calcul et d’enseignement de la langue. C’est pourquoi il est urgent de définir un référentiel précis du profil de l’enseignant et d’instaurer la rigueur au concours de recrutement. Nul progrès durable sans exigence à l’entrée. Ce référentiel doit exiger la maîtrise de la langue, de solides compétences en lecture et calcul, une éthique irréprochable et l’aptitude à conduire une classe. Le concours doit être transparent, méritocratique et sélectif. Car recruter l’excellence pour ensuite la former est l’investissement le plus rentable que l’école puisse consentir.
Toutefois, la responsabilité ne saurait incomber aux seuls enseignants. Il faut nommer la défaillance de l’État et le désengagement d’une partie des parents. L’État peine à fournir des infrastructures, à livrer les manuels à temps, à verser les salaires et les primes à échéance, et à assurer des inspections régulières. Quant aux parents, certains se déchargent entièrement sur l’école. Le suivi à domicile, la lecture, la considération accordée au savoir se sont érodés. Quand ces deux piliers vacillent, l’élève décroche. D’où l’hécatombe aux concours d’entrée en 1ère année du collège, au BAC, et la fuite vers le privé ou l’abandon.
Pistes d’action prioritaires et refonte de l’accompagnement
Quelles voies s’offrent à nous ? Plusieurs chantiers sont incontournables. Organiser en priorité des États généraux de l’éducation, afin de réunir tous les acteurs autour d’un diagnostic lucide et chiffré. Instituer des tests de mise à niveau nationaux en 2ème, 3ème et 5ème année pour repérer précocement les élèves en difficulté. Réécrire les programmes pour les ancrer dans le concret, en multipliant les projets, les activités sportives, artistiques et techniques. Renforcer, dans le même mouvement, l’accompagnement en classe par les inspecteurs et les conseillers pédagogiques : moins de discours en salle, davantage de présence sur le terrain, de co-animation et de suivi rigoureux. Cet accompagnement devra cibler prioritairement l’enseignement de la langue, la lecture et la résolution de problèmes. Réformer en profondeur le concours de recrutement : publier le profil, introduire des épreuves pratiques, constituer des jurys mixtes, instaurer une période probatoire évaluée. Enfin, repenser la chaîne de pilotage du système, du sommet à la base et de la base au sommet : clarifier les responsabilités du Ministère, des DREN, des IDEN, des conseillers, des directeurs et des enseignants. Mettre en place des canaux fiables de remontée d’information pour juguler les dysfonctionnements et apaiser les frustrations. En somme, piloter par les résultats et non par les rapports.
Mais aucune réforme ne prospérera sans des enseignants reconnus et motivés. Il faut leur offrir des perspectives réelles : des critères d’avancement justes, fondés sur les résultats, l’engagement et la formation ; des passerelles vers l’encadrement ; des primes au mérite ; de la reconnaissance. Un enseignant qui entrevoit un avenir demeure et transmet avec ferveur.
Il est tout aussi indispensable de doter les inspecteurs des moyens de leur mission et de revaloriser leur statut. On n’exerce pas l’inspection avec deux pneus crevés et sans carburant. Il faut donc revaloriser les salaires et les primes des inspecteurs mauritaniens, leur donner des moyens logistiques, un statut lisible et, surtout, le temps de l’accompagnement pédagogique aux côtés des conseillers. L’inspection doit cesser d’être une sanction pour redevenir ce qu’elle est : un appui, un conseil, une exigence de qualité.
Au-delà de tout, il faut rendre à l’instituteur et à l’inspecteur la place centrale qui est la leur. Ils sont les deux piliers de la mission d’enseignement-apprentissage. Ce sont eux qui font l’école, chaque jour, dans la classe et sur le terrain. Toute réforme qui les ignore, qui ne leur confère ni reconnaissance, ni autorité pédagogique, ni perspective, est vouée à l’échec. Restaurer leur dignité, c’est restaurer l’école.
En définitive, la crise de notre école n’est pas seulement pédagogique. Elle est institutionnelle, sociale et politique. Elle commence au recrutement, se joue dans la qualité du pilotage et se décide dans la classe. Tant que nous ne reviendrons pas aux fondamentaux, tant que nous ne donnerons pas à l’enseignant, au conseiller et à l’inspecteur la dignité, le temps et les moyens d’agir, les réformes resteront cosmétiques. Il est temps de faire de l’école mauritanienne une école que les parents choisissent, et non une école dont ils s’éloignent.
Signé : Yahya Niane
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