Libye

Libye : La lutte de pouvoir à Tripoli est à l’origine de la nomination de Meliqta au sein des services secrets.

Libye : La lutte de pouvoir à Tripoli est à l’origine de la nomination de Meliqta au sein des services secrets.
Pour le gouvernement d’unité nationale de Dabaiba, ce choix s’inscrit dans une tentative de renforcer son contrôle sur l’ouest de la Libye et de se présenter avec plus de poids dans les futures négociations avec le camp oriental lié au général Haftar.

Tripoli
2 juillet 2026

© Agenzia Nova

La nomination de Abdulmajid Meliqta Aux commandes des services de renseignement libyens, une nouvelle phase de la lutte de pouvoir à Tripoli s’amorce. Au cœur de ce jeu se trouve l’un des appareils d’État les plus sensibles : la structure qui contrôle les dossiers classifiés, les canaux de communication avec les agences de renseignement étrangères et les relations avec les partenaires internationaux. Pour le Gouvernement d’union nationale (GUN) de Abdulhamid DabaibaLe choix de Meliqta s’inscrit dans une tentative de renforcer le contrôle sur l’ouest de la Libye et de peser davantage dans les futures négociations avec le camp oriental lié au général. Khalifa HaftarDans un système fragmenté où le renseignement, les milices, les aéroports, l’accès à la capitale et les relations avec les acteurs étrangers font tous partie d’un même jeu, le chef des services de renseignement devient bien plus qu’un simple fonctionnaire : il est l’un des points de convergence du nouvel équilibre libyen.

La décision a été annoncée par le président du Conseil présidentiel libyen. Mohamed al-Memphis, qui a nommé Meliqta à la tête des services de renseignement libyens en remplacement de Hussein al-AyebCette décision a été contestée par le vice-président du Conseil présidentiel. Moussa al KuniCette situation a mis en doute la légitimité de la procédure et l’existence d’un consensus interne au sein de cet organe collégial. Cette réaction est loin d’être anodine : le Conseil présidentiel, créé pour représenter l’équilibre entre les différents partis libyens, est depuis longtemps miné par des fractures politiques de plus en plus manifestes. De multiples récits se sont rapidement superposés autour de cette nomination. Une photographie publiée par le site web britannique « The Geopolitical Desk » et reprise en Italie par « Il Foglio » montrait Meliqta à Paris en juillet 2023, en compagnie de Lior Ben Dor, diplomate israélien, et… Adel JumaAlors figure de proue du gouvernement de Tripoli, Meliqta a vu sa nomination alimentée par une interprétation selon laquelle celle-ci était liée à des canaux secrets avec Israël, au rôle des Émirats arabes unis et à une tentative plus large de concilier l’appareil libyen sous la pression internationale. Cependant, plusieurs analystes consultés par l’Agence Nova préconisent une interprétation plus prudente : le dossier israélien constitue certes un élément politiquement sensible, mais il n’en est pas le cœur.

Emadeddin BadiBadi, cofondateur d’Informmi, un cabinet de conseil en risques politiques, minimise le lien avec le processus d’unification institutionnelle soutenu par les États-Unis. « La nomination de Meliqta ne sert pas les objectifs d’unification. Elle ne facilite pas les efforts américains en cours, même si elle n’est pas nécessairement incompatible avec eux. À mon avis, il s’agit avant tout d’une consolidation du pouvoir dans l’ouest de la Libye. Le poste de chef du renseignement est convoité par divers acteurs car il fait de son titulaire un interlocuteur clé pour les partenaires internationaux. Abdulhamid Dabaiba a fait pression pour que ce poste soit attribué à Meliqta car cela servirait mieux la consolidation de la position des Dabaiba dans l’ouest de la Libye – une consolidation qui, de leur point de vue, améliorerait leur pouvoir de négociation dans toute discussion avec Haftar. Le discours liant cette nomination à Israël sert surtout à brouiller les pistes et à délégitimer cette nomination », déclare Badi. L’enjeu principal n’est donc ni la normalisation des relations avec Israël, ni une manœuvre entre les États-Unis et les Émirats arabes unis. Il s’agit du contrôle d’une position stratégique en vue des prochaines négociations entre Tripoli et l’Est. Selon cette interprétation, Dabaiba soutenait Meliqta non pas parce que cette politique lui était imposée de l’extérieur, mais parce qu’elle renforcerait la position de sa famille et de son bloc politique dans l’ouest de la Libye. Quiconque contrôle les services de renseignement ne contrôle pas seulement un appareil d’information : il devient l’interlocuteur incontournable des États-Unis, des Européens, des pays arabes et des acteurs régionaux soucieux de stabiliser ou de gérer la situation en Libye.

Aussi Claudia GazziniUn analyste principal de l’International Crisis Group met en garde contre toute formulation trop catégorique concernant la relation entre Meliqta et Haftar. « Je ne décrirais pas Meliqta comme un homme de Haftar : ce serait une définition trop catégorique. Il est préférable de le considérer comme une figure proche de Dabaiba et également de… » Aguila Saleh« J’ai l’impression que Saddam Haftar ne souhaitait pas de changement à la tête des services de renseignement, car il préférait préserver la structure en place pendant que des réformes plus profondes étaient en cours », observe Gazzini. L’opposition d’Al Kuni peut également s’interpréter dans ce sens, car il a souvent tendance à adopter une position plus prudente que Dabaiba concernant la dynamique interne de la Libye et, parfois, plus compatible avec l’équilibre des pouvoirs dans l’Est.

Le rôle de Meliqta en tant que figure transversale demeure. Selon Jalel HarchaouiL’influence de Meliqta, analyste spécialiste de la Libye et affilié au Royal United Services Institute, doit également être replacée dans le contexte de la phase de négociations de 2020-2021. Sous l’égide de l’ONU, cette phase a jeté les bases du Gouvernement d’union nationale actuel. À ce stade, Fathi Bashagha, alors ministre de l’Intérieur du gouvernement de Tripoli, et Aguila Saleh, président de la Chambre des représentants à Tobrouk et figure centrale du Front oriental, étaient considérés comme le duo favori pour mener la transition : Bashagha à la tête du gouvernement et Saleh à la présidence du Conseil présidentiel. Selon Harchaoui, Meliqta a d’abord œuvré dans cette sphère d’influence, avant de changer de camp et de devenir l’un des artisans de l’ascension d’Abdulhamid Dabaiba. « Il faut considérer Meliqta comme un acteur clé dans la facilitation des relations entre Dabaiba et les Émirats. En 2020, il a d’abord soutenu Bashagha et Saleh, avant de changer de camp et de jouer un rôle déterminant dans l’ascension de Dabaiba. À mon avis, sans Meliqta, Dabaiba ne serait pas devenu Premier ministre, car il a contribué à obtenir le soutien des Émirats avant le processus de nomination à Genève », explique Harchaoui.

Le profil qui se dessine est donc plus complexe que celui d’un simple « homme de Haftar » ou d’un fonctionnaire imposé par les Émirats. Meliqta apparaît plutôt comme un médiateur politico-opérationnel capable de naviguer entre des blocs rivaux : Tripoli, Aguila Saleh, les médias émiratis et les interlocuteurs internationaux. Cette transversalité même le rend utile à certains et dangereux à d’autres. La photographie avec le diplomate israélien reste pertinente, d’autant plus que la question israélienne est politiquement explosive en Libye. Associer un rival à un média israélien pourrait suffire à en saper la légitimité. Faire de cette photo la preuve d’un plan de normalisation des relations entre la Libye et Israël semble quelque peu exagéré. Plus vraisemblablement, sa diffusion sert à politiser la nomination, déplaçant le débat du contrôle des renseignements vers le prétendu « complot » régional. L’enjeu est de taille : qui parlera aux étrangers au nom des services de renseignement libyens, qui aura accès aux dossiers sensibles et qui pourra utiliser ce rôle lors des négociations à venir entre Dabaiba et le camp de Haftar ? Dans une Libye où les institutions sont fragiles et où l’équilibre des pouvoirs évolue rapidement, le chef des services de renseignement n’est jamais un simple fonctionnaire, mais l’un des piliers autour desquels le pouvoir se remodèle.

Source : Agence Nova

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