Gouvernance Mauritanie : l’urgence de l’apaisement politique
La gouvernance Mauritanie doit-elle privilégier l’apaisement ? Alors que l’opération Aide soutient les plus démunis, découvrez l’analyse d’Ahmed Ould Bettar.
En matière de gouvernance Mauritanie, l’heure est aux choix stratégiques. Au moment où l’État mauritanien déploie une importante opération de solidarité destinée à plus de deux millions de citoyens vulnérables, un autre défi, plus silencieux mais tout aussi déterminant pour l’avenir du pays, se dessine à l’horizon : celui de la préservation de la cohésion nationale dans un climat politique de plus en plus tendu.
Certes, le lancement de l’opération « Aide » par le président de la République, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, traduit une volonté manifeste de répondre aux difficultés économiques.
Certes, le lancement de l’opération « Aide » par le président de la République, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, traduit une volonté manifeste de répondre aux difficultés économiques qui affectent les couches les plus fragiles de la population. Dans un contexte mondial et régional marqué par la hausse du coût de la vie, l’instabilité transfrontalière au Sahel et des attentes sociales légitimement croissantes, cette initiative constitue, à n’en pas douter, un signal fort de l’engagement de l’État en faveur de la protection sociale. Mais la réalité d’un pays ne se résume jamais aux seuls indicateurs économiques ou aux programmes de redistribution. En effet, la santé d’une république se mesure également à la qualité de son climat politique, à la profondeur de la confiance entre gouvernants et gouvernés, ainsi qu’à la capacité réelle de ses institutions à garantir les libertés publiques et l’État de droit.
Or, force est de constater que depuis plusieurs semaines, la scène nationale est traversée par des controverses récurrentes autour de supposées atteintes aux libertés. À titre d’exemple, des parlementaires de l’opposition dénoncent de plus en plus ouvertement des restrictions de l’expression politique ou des interdictions de manifester, tandis que des avocats s’alarment de pratiques procédurales qu’ils jugent contraires aux garanties fondamentales de la défense. Parallèlement, d’autres observateurs choisissent de relativiser ces accusations, estimant qu’elles relèvent davantage de la confrontation politicienne de bonne guerre que d’une véritable remise en cause des acquis démocratiques.
Quoi qu’il en soit, peu importe au fond que ces critiques soient totalement fondées ou partiellement exagérées. Dans un État moderne, la perception compte presque autant que la réalité elle-même. Dès lors, lorsqu’une partie significative de l’opinion commence à s’interroger et à douter, il appartient au pouvoir exécutif non pas de se retrancher derrière ses certitudes juridiques, mais d’apporter des réponses politiques, institutionnelles et symboliques capables de dissiper le scepticisme. À cet égard, un premier conseil de gouvernance s’impose : pour inverser cette perception délétère, le gouvernement gagnerait à systématiser les mécanismes de concertation avec l’Ordre National des Avocats et les acteurs des droits de l’homme, érigeant ainsi la transparence en doctrine d’État.
À cette tension ambiante s’ajoute, de surcroît, un dossier particulièrement clivant : celui de l’ancien Président Mohamed Ould Abdel Aziz. Au-delà des divergences politiques profondes et des jugements portés sur le bilan de la « décennie » ou sur les procédures judiciaires engagées pour corruption, les informations récurrentes faisant état d’une dégradation de son état de santé en détention suscitent des inquiétudes légitimes dans l’opinion. Pourtant, une démocratie sûre de sa force n’a absolument rien à perdre à faire preuve d’humanisme. C’est pourquoi les considérations sanitaires doivent toujours être traitées avec la plus grande transparence, par exemple via des expertises médicales indépendantes, et dans le strict respect de la dignité humaine. L’État sort invariablement grandi lorsqu’il démontre que les droits fondamentaux s’appliquent de manière universelle, y compris à ceux qui furent hier ses plus hauts dirigeants ou ses plus farouches adversaires.
Simultanément, un autre débat continue de monopoliser et de saturer l’espace public : celui des mandats présidentiels. Alors même que la Constitution mauritanienne fixe très clairement les règles du jeu et verrouille la limitation à deux mandats consécutifs, les spéculations récurrentes sur d’éventuelles réformes constitutionnelles ou prolongations masquées entretiennent un brouillard institutionnel inutile. L’expérience africaine récente nous enseigne pourtant — à l’instar des crises majeures qu’ont connues plusieurs pays de la sous-région avant leurs transitions — que les débats prématurés sur les mandats détournent l’attention des véritables urgences nationales. En définitive, les populations attendent avant tout des réponses concrètes à leurs préoccupations quotidiennes : l’emploi des jeunes pour freiner l’exode, la refondation du système éducatif, l’accès à l’eau potable dans les régions de l’intérieur, la sécurité alimentaire et le pouvoir d’achat.
C’est précisément dans ces moments de flottement que le rôle du chef de l’État devient axial. Gouverner ne consiste pas seulement à administrer des lignes budgétaires ou à mobiliser des ressources. Gouverner, c’est aussi, et surtout, créer les conditions de la confiance collective. Heureusement, le Président Ghazouani dispose aujourd’hui d’un capital politique précieux et rare dans l’histoire récente du pays : celui d’être perçu, par une large frange de la classe politique, comme un homme de dialogue, de modération et d’équilibre. Toutefois, cette image de marque ne saurait suffire si elle n’est pas activée par des actes forts. C’est ici que réside notre second conseil opérationnel : ce capital de sympathie doit se traduire urgemment par des gestes concrets, tels que l’institutionnalisation d’un dialogue national inclusif et sans tabou, une clarification présidentielle définitive coupant court aux procès en intention sur la Constitution, et un renforcement de l’indépendance des instances de régulation des médias pour garantir l’expression de toutes les sensibilités.
En somme, l’opération « Aide » répond à une détresse sociale indéniable. Néanmoins, l’aide économique, aussi massive soit-elle, ne saurait à elle seule cicatriser les fractures politiques. Les nations pérennes se construisent autant par la justice équitable, le respect scrupuleux des libertés et la confiance institutionnelle que par les politiques de transferts sociaux. Dans la conjoncture actuelle, le plus grand service que les institutions puissent rendre à la Mauritanie n’est pas seulement de soutenir matériellement les plus vulnérables. C’est également de rassurer chaque citoyen sur la solidité de ses droits, de garantir la sérénité du débat public et de préserver l’esprit de concorde nationale qui demeure le bien le plus précieux de la République. Au bout du compte, l’histoire retiendra moins les polémiques éphémères du moment que la capacité des hommes d’État à privilégier l’apaisement lorsque les tensions montent. C’est là, sans aucun doute, le véritable défi qui attend le pouvoir aujourd’hui.
Ahmed Ould Bettar



