Pourquoi la Mauritanie paie le gasoil plus cher, et ce que cela révèle de notre souveraineté énergétique
En Mauritanie, chaque hausse du prix du gasoil devient rapidement un sujet de polémique. Les citoyens se demandent pourquoi le litre à la pompe semble plus cher que dans certains pays voisins, alors que le gouvernement annonce des subventions massives. La réponse n’est pas seulement technique : elle est politique, stratégique, et touche à notre souveraineté énergétique.
Une dépendance qui coûte cher.
La première raison est simple mais lourde de conséquences : la Mauritanie importe presque l’ensemble de ses produits pétroliers raffinés. Le prix de la tonne de gasoil atteint 1 366 dollars sur le marché international avant même son arrivée dans nos ports, soit environ 526 000 anciennes ouguiyas .
Cette dépendance totale aux importations nous rend vulnérables à chaque crise géopolitique, à chaque fluctuation du marché mondial, à chaque tension sur le fret maritime.
Le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a rappelé que l’État continue de supporter environ 700 anciennes ouguiyas par litre de carburant, mais que le litre de gasoil est vendu à 621 anciennes ouguiyas après la dernière révision .
Le citoyen paie donc moins que le coût réel, mais cette protection a un prix colossal pour les finances publiques.
Le paradoxe des subventions : protection immédiate, fragilité durable
Derrière l’annonce rassurante de subventions se cache une réalité plus complexe. Même après prise en compte du soutien public, le poids des taxes reste élevé : en juin, il représentait encore environ 15% du prix à la pompe pour le gasoil, et près de 30% pour l’essence .
Autrement dit, dans chaque litre acheté, le citoyen paie une part importante à l’État, en plus du coût réel du produit.
Le gouvernement a mobilisé plus de 40 milliards d’anciennes ouguiyas pour la subvention des carburants, complétée par un programme social exceptionnel de 12 milliards d’ouguiyas .
Ces mesures protègent le pouvoir d’achat aujourd’hui, mais elles creusent le budget de l’État et limitent les investissements dans d’autres secteurs stratégiques : éducation, santé, infrastructures, transition énergétique.
Le conseil chargé de la communication au ministère du Pétrole et de l’Énergie a expliqué que maintenir la subvention « à l’aveugle » serait « contraire à la bonne gouvernance » et menerait « droit au déséquilibre du budget national » .
La révision tarifaire contrôlée, accompagnée de mesures sociales, est donc présentée comme une alternative plus rationnelle.
Mais cette rationalité financière ne répond pas entièrement à la question de fond : pourquoi restons-nous si dépendants ?
Ce que la hausse du gasoil révèle de notre modèle économique
La polémique sur le gasoil n’est qu’un symptôme.
Elle révèle une vulnérabilité structurelle de notre économie :
Une production pétrolière nationale insuffisante pour couvrir la consommation intérieure
Un manque de capacités de raffinage locales adaptées à nos besoins
Une diversification énergétique encore limitée, malgré les potentialités solaires immenses de la Mauritanie
Une fiscalité énergétique qui reste lourde pour le citoyen, même avec les subventions
Tant que la Mauritanie n’aura pas développé sa propre production, ses stocks stratégiques, ses infrastructures de raffinage et ses énergies alternatives, chaque crise mondiale se traduira par une nouvelle hausse à la pompe.
Le consommateur paiera, l’État subventionnera, et le budget national s’en trouvera affaibli.
Une souveraineté énergétique à reconstruire
La question du gasoil n’est pas seulement économique.
C’est une question de souveraineté. Un pays qui importe presque tout son carburant raffiné ne contrôle pas pleinement son développement, son transport, sa sécurité énergétique.
Le gouvernement a annoncé une nouvelle structuration tarifaire « sur la base d’un avis technique et des études spécialisées » .
Cette approche est nécessaire, mais elle ne suffit pas. Elle doit s’inscrire dans une stratégie plus large :
Investir dans la production pétrolière nationale et renforcer les partenariats stratégiques
Développer des capacités de raffinage adaptées à nos besoins intérieurs.
Accélérer la transition vers les énergies solaires, où la Mauritanie dispose d’un avantage naturel exceptionnel
Mettre en place des stocks stratégiques pour amortir les chocs internationaux
Réformer la fiscalité énergétique pour alléger la charge sur les ménages tout en finançant la transition
Vers un débat politique responsable
La hausse du gasoil ne doit pas devenir un simple sujet de plainte ou de polémique électorale.
Elle doit сanaliser un débat politique responsable sur notre modèle énergétique, notre souveraineté, notre avenir.
Les citoyens ont droit à une explication claire : pourquoi paie-t-on plus cher ?
Parce que nous importons, parce que les cours mondiaux montent, parce que les subventions sont lourdes mais nécessaires, et parce que nous n’avons pas encore construit une souveraineté énergétique solide.
Mais ils ont aussi droit à une promesse claire : la Mauritanie va investir pour réduire cette dépendance, développer ses propres capacités, et protéger durablement son pouvoir d’achat.
La question du gasoil n’est pas seulement celle du prix à la pompe. C’est celle de la capacité de la Mauritanie à maîtriser son destin énergétique, à protéger ses citoyens face aux chocs internationaux, et à construire une économie plus résiliente.
C’est à ce débat que nous devons nous engager, ensemble.
Abdoulaziz DEME simple observateur politique.
Le 10 Juin 2026



