La cohésion nationale en Mauritanie est-elle menacée ?
La cohésion nationale en Mauritanie est aujourd'hui fragilisée. Découvrez l'analyse de Yahya Niane et les solutions pour un sursaut inclusif.
Mauritanie : cohésion nationale menacée, quelles solutions pour un sursaut inclusif ?
La cohésion nationale en Mauritanie ne se résume pas à la stabilité politique ni à l’absence de conflit armé. En effet, elle dépend de la capacité du pays à faire vivre ensemble des communautés aux histoires, langues et statuts sociaux différents, dans un cadre où la citoyenneté prime sur l’appartenance communautaire.
Or, aujourd’hui, plusieurs fractures historiques et structurelles continuent de fragiliser ce projet, et le climat politique récent les aggrave. Les insultes et les propos haineux circulent sans sanction, les brutalités des forces de l’ordre à l’encontre des manifestants se répètent, et la restriction de la liberté d’opinion se fait plus visible. De plus, l’arrestation et la condamnation des deux députées ont marqué les esprits, tout comme la perte de places de la Mauritanie dans le classement mondial de la liberté de la presse. Ainsi, ces signaux affaiblissent la confiance dans l’État et rendent le dialogue plus urgent.
Depuis l’indépendance en 1960, la Mauritanie oscille entre régimes civils et militaires sans trancher la question centrale : est-elle une république arabo-africaine à parts égales, ou un État à dominante arabo-berbère où les autres composantes sont intégrées de manière subordonnée ? Dès lors, sous Moktar Ould Daddah, l’État adopte une politique d’arabisation progressive de l’administration, ce qui marginalise les populations négro-africaines du Sud et crée les premiers foyers de méfiance. Par la suite, les coups d’État successifs entre 1978 et 2005 installent une logique sécuritaire et clientéliste, où l’accès aux ressources et aux responsabilités passe par les réseaux communautaires et tribaux. En conséquence, tant que l’État ne définit pas clairement son pacte fondateur, la méfiance intercommunautaire reste structurelle.
La période 1989-1991 constitue la rupture la plus profonde. Le conflit sénégalo-mauritanien de 1989 débouche sur des expulsions massives. Ensuite, en 1990-1991, des purges au sein de l’armée et de l’administration visent principalement des officiers et civils négro-mauritaniens. De fait, des milliers de négro-mauritaniens sont déportés vers le Mali et le Sénégal. Pourtant, le retour partiel des réfugiés dans les années 2000 ne s’est pas accompagné de reconnaissance officielle, de réparations ou de restitution des biens. Ainsi, ce silence institutionnel maintient une blessure ouverte et empêche la confiance de se reconstruire.
Aujourd’hui encore, la société mauritanienne fonctionne en strates sociales relativement cloisonnées. D’un côté, les Maures arabo-berbères dominent politiquement et économiquement. De l’autre, les Halpulaar, Soninké et Wolof, populations négro-africaines du fleuve Sénégal, coexistent avec les Harattins, anciens esclaves affranchis qui représentent une part importante de la population. Certes, la coexistence existe au quotidien, mais l’accès inégal à la terre, à l’administration et à l’armée entretient des hiérarchies héritées. De ce fait, l’absence d’un récit national qui intègre toutes les composantes renforce ce parallélisme.
Trois nœuds bloquent particulièrement la réconciliation. Premièrement, le problème harattin persiste : l’esclavage est criminalisé depuis 2007, mais des pratiques d’asservissement demeurent et l’accès à la terre, à l’éducation et aux responsabilités reste limité. Deuxièmement, sur le foncier, la loi de 1983 a facilité l’accaparement de terres dans la vallée du fleuve, créant des conflits souvent lus en clé ethnique entre autochtones et nouveaux attributaires. Troisièmement, en matière d’éducation et de langues, les langues nationales comme le pulaar, le soninké et le wolof sont quasi absentes du système scolaire. Pourtant, l’expérience du Mali montre que le bilinguisme précoce améliore les résultats scolaires et renforce le sentiment d’appartenance.
Par ailleurs, les réseaux sociaux et certains médias communautaires diffusent des discours ethniques et tribalistes souvent impunis. Bien que la loi contre l’incitation à la haine existe, son application reste sélective. Par conséquent, la prévention doit aussi passer par les chefs religieux, les médias publics et l’école pour déconstruire les stéréotypes et condamner publiquement les dérapages.
Face à ces blocages, aucune mesure technique ne tient sans accord politique et social. Un dialogue national inclusif doit donc porter sur plusieurs leviers complémentaires. Il faut d’abord engager un travail de vérité et de réconciliation sur 1989-1991, avec des mesures de réparation symbolique et matérielle. Ensuite, il est indispensable d’organiser un partage du pouvoir réel, afin que les différentes composantes nationales soient représentées équitablement au gouvernement, au parlement et dans les instances de décision. Cela passe aussi par une révision de la gestion de l’administration, fondée sur le mérite et la transparence, afin de mettre fin au clientélisme communautaire.
De même, la recomposition de l’armée et des corps paramilitaires s’impose : leur ouverture à toutes les composantes, avec des critères clairs de recrutement et de formation, est une condition pour qu’ils soient perçus comme nationaux. Parallèlement, une réforme foncière négociée doit sécuriser les droits coutumiers et mettre en place un arbitrage indépendant des conflits. Pour corriger les déséquilibres, des mesures temporaires d’égalité d’accès dans l’enseignement supérieur et les concours sont nécessaires.
En matière d’éducation, l’introduction des langues nationales comme langues d’alphabétisation les trois premières années apparaît comme un levier efficace, tout comme la révision des programmes d’histoire pour inclure toutes les composantes du pays. La lutte contre les discours haineux doit s’appuyer sur une application impartiale de la loi et sur des campagnes de sensibilisation menées par les médias publics et les autorités religieuses. Enfin, une décentralisation réelle permettrait de transférer aux régions et communes les compétences sur le foncier, l’éducation et la sécurité locale.
En dernier lieu, la responsabilité revient à l’élite maure qui détient le pouvoir sur tous les plans. C’est pourquoi elle doit ouvrir le jeu et garantir l’inclusion, en s’inspirant des modèles sud-africain, rwandais et marocain qui ont choisi la réconciliation nationale et la gestion politique de la diversité pour apaiser un climat tendu. Sans cette initiative, aucun dialogue ne sera crédible.
La cohésion nationale en Mauritanie ne se résume pas à la stabilité politique ni à l’absence de conflit armé. En effet, elle dépend de la capacité du pays à faire vivre ensemble des communautés aux histoires, langues et statuts sociaux différents…Enfin, l’islam, religion d’État et référent commun de la grande majorité des Mauritaniens, peut jouer un rôle central dans l’apaisement. S’il est mobilisé comme facteur d’unité et non d’exclusion, il offre aux oulémas, aux zaouïas et aux imams une légitimité pour porter un discours de pardon, de justice et de citoyenneté commune, en s’appuyant sur les principes islamiques d’équité et de fraternité. Ignorer ce levier, c’est se priver d’un vecteur d’apaisement déjà présent dans la société.
Au final, la cohésion ne se décrète pas. Elle se construit quand chaque communauté se reconnaît dans l’État et que l’État garantit la même dignité à tous ses citoyens. En définitive, tant que le passif des années de braise, la question harattin, l’exclusion linguistique, la monopolisation du pouvoir et les atteintes aux libertés resteront tabous, la Mauritanie restera fragile malgré ses atouts. Dès lors, l’initiative doit venir de l’élite au pouvoir, et l’islam peut être le cadre moral et social qui donne à ce pacte national une légitimité partagée. Le choix est donc simple : gérer les tensions par la répression et le silence, ou oser un pacte inclusif qui transforme la diversité en force.
Yahya Niane pour Rapide info



