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Le piège identitaire : Gourmo Abdoul Lô face au communautarisme

Face aux injustices en Mauritanie, Gourmo Abdoul Lô met en garde : ne laissons pas le communautarisme diviser les opprimés et mener au chaos. Analyse.

Le piège identitaire : quand le communautarisme assassine la démocratie.
Par sa violence sourde et ses clivages exacerbés, l’époque actuelle nous impose un défi titanesque : celui de nommer le mal sans en devenir l’instrument. En Mauritanie comme ailleurs, la question de l’injustice sociale et des discriminations systémiques reste une plaie ouverte, un impératif moral qui exige l’action. Cependant, face à ce chantier crucial, une dérive guette les combats progressistes. C’est précisément cette dérive que le professeur de droit public et homme politique Gourmo Abdoul Lô résume en une formule au scalpel :

« Il faut lutter, avec force, avec détermination, avec conviction contre les injustices, les discriminations… Sans dévoyer et perdre le combat démocratique dans la fosse d’aisance du communautarisme identitaire qui divise les opprimés de toutes nos populations et débouche fatalement sur le chaos et le fascisme. »

Cette mise en garde n’est pas, pour autant, une invitation à la tiédeur. Au contraire, elle résonne comme le cri d’alarme d’un juriste engagé qui sait que la noblesse d’une cause ne survit jamais à la toxicité de ses méthodes.

La légitimité absolue de la révolte

Soyons clairs : renoncer à la colère face aux inégalités serait une capitulation. En effet, lutter contre le racisme, le tribalisme, l’exclusion économique ou les reliquats d’un ordre social injuste n’est pas une option, c’est un devoir républicain. Le professeur n’appelle pas à un apaisement de façade ni à un compromis mou. Bien au contraire, les mots « force », « détermination » et « conviction » rappellent que les droits ne se négocient pas à la baisse ; ils s’arrachent par la constance éthique et la clarté idéologique.

Le véritable enjeu n’est donc pas l’intensité de la lutte, mais sa boussole.

L’illusion mortifère du repli communautaire

À cet égard, le cœur de la réflexion de Lô Gourmo Abdoul réside dans le concept de « dévoiement ». Comment une lutte pour la justice peut-elle s’autodétruire ? Elle y parvient précisément en tombant dans ce qu’il qualifie sans fard de « fosse d’aisance du communautarisme identitaire ».

Lorsque le combat politique cesse d’être guidé par des principes universels — tels que les droits humains, l’égalité des citoyens devant la loi ou la justice sociale — pour devenir une guerre de tranchées entre blocs ethniques ou régionaux, la démocratie s’éteint. En réalité, le communautarisme radical opère une terrible inversion des valeurs : il ne cherche plus à détruire l’injustice, il cherche simplement à changer le bénéficiaire de l’oppression.

Le danger le plus immédiat de ce logiciel identitaire demeure la fragmentation des forces progressistes. En effet, en enfermant chaque citoyen dans sa communauté d’origine, on « divise les opprimés ». Le paysan sans terre du Sud, l’exclu des périphéries urbaines de Nouakchott ou le jeune sans emploi du Nord partagent pourtant la même condition de vulnérabilité. Néanmoins, le piège identitaire parvient à leur faire croire que leur voisin démuni est leur premier ennemi, simplement parce qu’il ne parle pas la même langue ou n’appartient pas au même groupe. Par conséquent, en brisant la solidarité des opprimés, le communautarisme offre sur un plateau d’argent le statu quo aux forces conservatrices.

Du chaos au fascisme : la mécanique du pire

Par ailleurs, l’avertissement final de l’universitaire résonne comme une leçon d’histoire : ce chemin mène « fatalement sur le chaos et le fascisme ». L’histoire humaine a maintes fois validé cette trajectoire noire. De fait, quand la politique se résume à une compétition biologique ou identitaire, le débat d’idées disparaît au profit du rapport de force pur. Il n’y a plus de compromis démocratique possible, car si l’on peut débattre d’un programme économique, on ne négocie pas son identité.

Dès lors, le glissement vers la violence civile (le chaos) devient inévitable. Enfin, pour restaurer l’ordre dans un paysage ainsi atomisé, c’est presque toujours le monstre du fascisme — sous sa forme dictatoriale, chauvine ou populiste — qui surgit, promettant la sécurité au prix de toutes nos libertés.

Pour un universalisme de combat

En définitive, la formule du professeur Lô Gourmo Abdoul nous invite à une profonde maturité politique, en nous rappelant que le combat pour une Mauritanie — et plus largement pour des sociétés — plus justes doit impérativement s’articuler autour d’un idéal partagé.

La justice ne sera pas le produit d’un arbitrage comptable entre communautés rivales, mais le fruit d’une construction citoyenne commune. Combattre l’injustice sans céder à la haine de l’Autre : il en est ainsi le fil du rasoir sur lequel doivent marcher les démocrates d’aujourd’hui. C’est un exercice difficile et exigeant, mais c’est le seul chemin qui nous sépare encore du précipice.

Ahmed Ould Bettar

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