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Quand la rue cesse d’être une menace et redevient une promesse républicaine

Quand la rue cesse d’être une menace et redevient une promesse républicaine

Le rassemblement de l’opposition ce dimanche 10 mai à Nouakchott dépasse largement un simple meeting politique. Quelque chose de plus profond s’y est joué. L’opposition a montré sa capacité de mobilisation. L’État a laissé l’espace public respirer. Et la société mauritanienne a occupé cet espace sans sombrer dans le chaos. Cela paraît banal dans certaines démocraties. Dans le Sahel de 2026, ce ne l’est absolument pas. Car partout autour de nous, le lien national se fragilise. Au Mali, les fractures ont fini par fissurer l’idée même de nation. Au Burkina Faso, l’insécurité a profondément abîmé la confiance collective. Au Niger, les ruptures politiques ont installé une fatigue démocratique lourde. Partout montent les radicalités, les colères sociales et les replis identitaires. Le Sahel traverse désormais une crise plus grave que la seule question sécuritaire.
Une crise du commun. Les États ne meurent pas seulement de pauvreté ou de guerre. Ils meurent lorsque leurs citoyens cessent de croire qu’ils appartiennent à la même aventure. Et c’est précisément là que la Mauritanie joue aujourd’hui son destin.

Notre défi n’est plus uniquement économique ou sécuritaire. Il est civilisationnel. Transformer une coexistence historique en destin commun. Car la Mauritanie reste une nation en construction. Une terre où coexistent plusieurs mémoires, plusieurs langues, plusieurs sensibilités, plusieurs récits du passé. Une terre où se croisent le désert et le fleuve, le monde sahélien et l’espace maghrébin, les héritages arabes, pulaar, soninké, wolof, haratine et maure. Longtemps, cette diversité a été gérée comme une fragilité. C’est peut-être notre plus grande erreur. Aucune nation durable ne se construit dans la peur permanente de ses propres composantes. Les peuples qui résistent aux tempêtes sont ceux qui transforment leur diversité en intelligence collective. Et la Mauritanie possède encore cette chance rare. Rare parce que beaucoup de pays voisins ont commencé à parler trop tard lorsque les armes avaient déjà remplacé les mots, lorsque les identités étaient devenues des forteresses, lorsque la colère n’était plus politique mais existentielle. Nous, nous avons encore le temps de parler avant de sombrer.

C’est ce que révèle le 10 mai. Ce rassemblement montre une société mauritanienne qui mûrit politiquement. Une population qui comprend progressivement que l’expression démocratique n’est pas une menace contre l’État, mais une protection contre les ruptures violentes. Car derrière les slogans, il existe dans ce pays une fatigue collective devenue visible. Fatigue des tensions identitaires. Fatigue des injustices silencieuses. Fatigue des exclusions réelles ou ressenties. Fatigue aussi de cette incapacité chronique à regarder nos fractures avec sérénité.
Mais cette fatigue peut encore produire autre chose que du ressentiment. Elle peut produire une volonté de République. Pas la République comme slogan. La République comme nécessité de survie collective. Car dans un pays aussi composite que le nôtre, elle reste le seul espace capable de protéger chacun sans exiger l’effacement de personne.

Le vrai enjeu mauritanien du XXIe siècle est là. Construire enfin une nation politique capable d’assumer pleinement sa pluralité : arabe, pulaar, soninké, wolof, haratine, maure, sahélienne, africaine, maghrébine. Une nation mature qui comprend que la diversité n’est pas une menace, mais une force stratégique dans un monde de plus en plus fragmenté.Le monde qui vient sera brutal avec les sociétés divisées. La Mauritanie ne survivra pas longtemps aux secousses sahéliennes si elle reste une juxtaposition prudente de mémoires concurrentes. Elle survivra si elle devient enfin une conscience collective. Le 10 mai n’a pas réglé les problèmes mauritaniens. Mais il a rappelé quelque chose d’essentiel : un peuple capable de parler ensemble n’est jamais totalement perdu.

Mansour LY

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