Affaire Aziz Mauritanie : L’analyse de Me Gourmo Abdoul Lô
Me Gourmo Abdoul Lô analyse l'Affaire Aziz Mauritanie après la lettre ouverte de l'ex-président. Une critique sur la justice et l'origine d'une fortune colossale.
L’Affaire Aziz Mauritanie connaît un nouveau rebondissement avec la lettre ouverte de l’ancien Président adressée à son successeur. Pour Me Gourmo Abdoul Lô, ce document ne disculpe pas Mohamed Ould Abdel Aziz mais souligne les contradictions d’un système qu’il a lui-même piloté. Entre la mystification d’un « acquittement total » et l’aveu implicite de flux financiers opaques, l’avocat décortique une stratégie de défense qu’il juge juridiquement fragile face aux accusations d’enrichissement illicite.
QUELQUES REMARQUES SUR LA LETTRE OUVERTE DU PRÉSIDENT MOHAMED OULD ABDEL AZIZ
Par Me Gourmo Abdoul Lô
La lettre ouverte adressée par l’ancien Président Mohamed Ould Abdel Aziz au Président de la République constitue un document politique majeur dont la gravité dépasse de loin la simple défense personnelle d’un justiciable condamné.
Par son contenu, ses accusations et les révélations qu’elle contient, cette lettre soulève plusieurs questions fondamentales : celle du rapport entre pouvoir et justice, celle de la nature réelle du système politique mauritanien durant les dernières décennies, celle de la responsabilité des gouvernants face au patrimoine public, et enfin celle de la crédibilité même de l’État.
I. UNE DÉFENSE QUI SE TRANSFORME EN ACTE D’ACCUSATION
Le paradoxe majeur de cette lettre réside dans le fait que l’ancien chef de l’État décrit aujourd’hui comme arbitraire, manipulée et soumise une justice qui a pourtant fonctionné pendant plus de dix ans non seulement sous son autorité mais surtout sous sa coupe.
« Le paradoxe majeur de cette lettre réside dans le fait que l’ancien chef de l’État décrit aujourd’hui comme arbitraire une justice qui a pourtant fonctionné sous sa coupe. »
Personne n’oublie l’épisode lamentable de l’empêchement manu militari d’un Président de la Cour Suprême en exercice d’accéder à ses bureaux… Si donc la justice de notre pays est aussi malade qu’il le prétend aujourd’hui, il devrait être le dernier à s’en prévaloir comme ligne de défense.
II. LA MYSTIFICATION DE L’ »ACQUITTEMENT TOTAL »
L’un des procédés les plus inattendus de la lettre ouverte consiste à présenter l’abandon de certains chefs d’accusation comme la preuve d’une innocence générale. Cette présentation est juridiquement trompeuse. La stratégie de défense ne consistait pas à nier les faits, mais à soutenir que les juridictions ordinaires étaient incompétentes en vertu de l’article 93 de la Constitution.
Les chefs d’accusation écartés l’ont été principalement parce qu’ils renvoyaient à la problématique de la compétence juridictionnelle (Haute Cour), et non parce que les faits matériels n’existaient pas. En revanche, l’enrichissement illicite et le blanchiment sont des infractions autonomes pour lesquelles il a été condamné.
III. UNE THÈSE MINÉE PAR SES PROPRES CONTRADICTIONS
La lettre tente de faire croire que l’essentiel de sa fortune proviendrait de reliquats de fonds de campagne remis par l’actuel Président. Cette ligne de défense soulève des difficultés majeures.
« Nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude. »
Même à supposer ces allégations exactes, recevoir des sommes colossales en espèces hors de tout cadre légal constituerait en soi une violation grave des règles de transparence financière. De plus, aucun élément matériel (reçu, trace bancaire, témoin) n’est apporté pour étayer cette version d’un « enrichissement TGV ».
IV. LES MÉTAMORPHOSES DE LA DÉFENSE
On observe une évolution constante des explications : après avoir évoqué des dons de chefs d’État étrangers (thèse abandonnée car inconsistante), la défense se replie sur des récits nébuleux. Plus les interrogations sur l’origine réelle de cette fortune se précisent, plus le débat est déplacé vers des accusations globales contre les magistrats, les avocats et les institutions.
V. LE DANGER POUR L’ÉTAT ET LES INSTITUTIONS
L’État de droit ne peut survivre ni dans l’impunité totale, ni dans la vengeance politique. Cette affaire révèle surtout une crise profonde du rapport entre pouvoir, responsabilité et légalité.
CONCLUSION
La lettre ouverte de l’ancien Président ne répond finalement que très partiellement à la question essentielle : l’explication juridique et financière de l’accumulation d’une fortune d’une ampleur exceptionnelle durant l’exercice du pouvoir. La Mauritanie sortira de ce type de crise par l’affirmation d’un État de droit où nul n’est au-dessus de la loi.
Le 8 mai 2026



