Tribune : Derrière l’appel au calme, une tentative de neutralisation politique

Appel au calme ou tentative de neutralisation politique
Réponse à la lettre ouverte du grand frère Sneiba Mohamed au député Biram Dah Abeid
Par Cheikh Sidati Hamady
Conseiller du Président d’Ira Biram Dah Abeid, Expert senior en droits des CDWD, Chercheur, Spécialiste des Discriminations Structurelles, Analyste, Essayiste.
Le 19 avril 2025
La lettre adressée à Biram Dah Abeid n’est pas seulement un simple exercice de courtoisie intellectuelle, mais aussi une rhétorique du respect qui masque un déplacement politique.
Elle commence dans le registre du respect, de la reconnaissance et de la légitimation du combat. Mais très vite, elle change de centre de gravité. Ce n’est plus l’injustice qui est interrogée, mais la manière de la nommer. Ce n’est plus la structure du problème qui est discutée, mais l’intensité de sa dénonciation. Ce glissement est essentiel car, sous des formes policées, se met en place une opération classique consistant à encadrer la parole critique en la présentant comme un risque pour l’équilibre social. Ce déplacement s’accompagne surtout d’un silence stratégique qui n’est pas neutre, dans la mesure où les faits récents structurant le contexte politique immédiat sont évacués : arrestations de militants abolitionnistes pour avoir dénoncé des cas d’esclavage, incarcération de cadres de l’IRA, et violation manifeste de l’immunité parlementaire à travers l’interpellation de parlementaires abolitionnistes accompagnées d’un nourrisson, immunité parlementaire ignorée et piétinée. Ces éléments ne relèvent pas de l’interprétation mais de faits politiques situés. Leur absence produit une lecture déséquilibrée du réel.
1. Quand la parole critique devient le problème et non l’injustice
Le raisonnement central repose sur une idée simple selon laquelle la confrontation produirait des tensions, ce qui imposerait de modérer la parole pour préserver la stabilité sociale. Mais cette logique inverse la réalité des rapports sociaux, puisque les tensions ne naissent pas de la parole critique mais des injustices non résolues. La parole ne crée pas la fracture, elle la rend visible, comme le montre l’analyse de la violence structurelle développée par Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre (1961, chapitres 1 et 4), où il est établi que les systèmes de domination déplacent la violence vers ceux qui la dénoncent afin de délégitimer leur discours. Cette dynamique devient concrète dans les situations actuelles où des militants sont arrêtés pour avoir dénoncé des pratiques d’esclavage, où des cadres de l’IRA sont incarcérés pour leurs prises de position, et où des parlementaires abolitionnistes voient leur immunité fragilisée dans un contexte lié à ces dénonciations, immunité parlementaire ignorée et piétinée. Le problème n’est donc pas la parole, mais le traitement institutionnel qui lui est réservé. À cela s’ajoute une dimension temporelle du pouvoir : l’injonction à la modération agit aussi comme une injonction à différer la justice, ce que Martin Luther King Jr. analyse dans Why We Can’t Wait (1964), en montrant que l’attente imposée aux opprimés fonctionne comme un instrument de stabilisation de l’ordre existant.
2. La dilution de la question de l’esclavage et ses effets politiques
La lettre affirme que l’esclavage ne constituerait plus une matrice centrale des rapports sociaux, remplacé par des injustices plus diffuses. Une telle formulation n’est jamais neutre. Elle produit un effet de désarmement analytique, dans la mesure où une injustice qualifiée de diffuse devient plus difficilement saisissable, moins imputable et donc politiquement moins contestable. En diluant ainsi la structure historique des rapports de domination, elle déplace la responsabilité vers une abstraction sociale indéterminée. Pourtant, les faits récents contredisent cette lecture : arrestations de militants pour dénonciation de cas d’esclavage, incarcération de cadres de l’IRA, et immunité parlementaire ignorée et piétinée dans le même contexte. Ce processus correspond à ce que Pierre Bourdieu analyse dans Langage et pouvoir symbolique (1991, chapitre 1), lorsqu’il montre que la domination agit aussi par l’imposition de catégories de perception qui transforment des rapports historiques en réalités floues et dépolitisées. À cela s’ajoute la naturalisation des hiérarchies sociales héritées, où les inégalités deviennent des faits ordinaires plutôt que des constructions historiques contestables.
3. La rhétorique du danger et l’inversion du rapport causal
L’idée selon laquelle la confrontation menacerait la cohésion sociale repose sur une inversion du rapport causal. Les sociétés ne se fragilisent pas par la dénonciation des injustices mais par leur persistance. Cette réalité apparaît déjà dans un discours prononcé à Canandaigua en 1857 par Frederick Douglass, repris dans The Life and Writings of Frederick Douglass (Yale University Press), où il est rappelé que les droits ne sont jamais concédés spontanément mais arrachés dans des rapports de force historiques. Dans le contexte actuel, ce n’est pas la parole critique qui déstabilise l’ordre social, mais les pratiques de traitement différencié : arrestations de militants, incarcérations de cadres de l’IRA, et immunité parlementaire ignorée et piétinée. La justice sélective introduit une rupture dans le principe d’égalité devant la loi et transforme le droit en instrument différencié de gestion politique.
4. Le dialogue en gestation et l’illusion de neutralité
Le dialogue est présenté comme un horizon supérieur. Mais un dialogue n’a de valeur politique que s’il transforme les rapports de force dans lesquels il s’inscrit. En l’absence de garanties concrètes, il peut fonctionner comme un instrument de régulation de la contestation plutôt que comme un levier de transformation. Lorsque des militants sont arrêtés pour avoir dénoncé des faits d’esclavage, lorsque des cadres de l’IRA sont incarcérés, et lorsque des parlementaires abolitionnistes voient leur immunité parlementaire ignorée et piétinée, le dialogue invoqué ne se situe pas dans un espace neutre mais dans un cadre marqué par une asymétrie de pouvoir. Cette asymétrie transforme le dialogue en espace contraint, où l’une des parties est sommée de modérer son expression pendant que l’autre conserve la maîtrise des instruments coercitifs. Hannah Arendt, dans The Human Condition (1958, chapitre 5), montre que le politique ne se réduit pas au discours mais à la capacité d’agir sur les conditions réelles du monde commun. Dans ces conditions, un dialogue sans effets mesurables devient une forme de suspension du conflit plutôt que sa résolution.
5. Le “courage de suspendre” et son asymétrie structurelle
La notion de “courage de suspendre” semble relever d’une éthique de responsabilité. Mais elle fonctionne de manière asymétrique : ce sont toujours les acteurs de la contestation qui sont invités à suspendre leur action, jamais les mécanismes de coercition eux-mêmes. Cette logique correspond à ce que Aimé Césaire met en évidence dans Discours sur le colonialisme (1950), où il montre que les systèmes de domination peuvent mobiliser un langage humaniste tout en maintenant intactes leurs structures matérielles et symboliques. L’appel à la retenue devient alors un instrument de gestion politique du conflit plutôt qu’un mécanisme de résolution. Il déplace la charge de la stabilité sociale sur ceux qui subissent les injustices, en transformant une exigence de justice en injonction à la suspension de la contestation.
Conclusion : quand la modération encadre la contestation
Cette lettre ne nie pas la lutte, mais elle la reconfigure. Elle ne conteste pas l’injustice, mais en organise la perception. Elle ne répond pas aux faits, mais les contourne. Elle déplace la question centrale de la réalité des pratiques vers la forme de leur dénonciation. Or, dans un contexte où des arrestations, des incarcérations et des violations d’immunité parlementaire sont documentées, la question n’est plus celle de la modération du discours mais celle de sa capacité à intégrer le réel dans l’analyse. La critique devient problématique non parce qu’elle exagère, mais parce qu’elle rend visible ce que d’autres cherchent à maintenir dans l’évitement.
Références
Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, 1961
Pierre Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, 1991
Frederick Douglass, The Life and Writings of Frederick Douglass, Yale University Press
Martin Luther King Jr., Why We Can’t Wait, 1964
Hannah Arendt, The Human Condition, 1958
Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, 1950



