LE HOQUET DE LA TERRE MORTE (suite)

III. L’Ombre de Toutou
Elle arrive. Regardez-la. Une ponctuation noire sur l’horizon de soufre. Toutou. Le nom claque comme un fouet de cuir sec. Elle ne marche pas, elle glisse. Une ombre qui refuse de mourir. Elle porte le poids des siècles dans les plis de son melehfa délavé. Un tissu qui a bu trop de sueur, trop de deuils, trop de secrets. Elle s’approche de la concession des Mbareck. Le vent semble se taire sur son passage. Même le sable s’écarte. Elle est la gardienne. La gardienne de quoi ? De la douleur. De la tradition qui saigne.
Ses mains… Regardez ses mains ! Des racines de palmiers calcinés. Des doigts crochus, tachés de henné sombre, presque noir. Sous les ongles, la terre de l’Assaba a élu domicile. Elle tient un petit sac. Un sachet de cuir usé. À l’intérieur ? Le métal. Le froid. La petite lame qui n’a jamais connu l’eau savonneuse. Juste le feu de la braise, parfois. Et encore. Toutou sourit. Une fente sombre. Des gencives comme du charbon. Elle n’a plus de dents comme moi pour mordre la viande, alors elle mord la vie des autres. Elle vient pour Messouda.
L’air devient épais. Gluant. La vieille s’assoit dans la poussière. Elle fait partie du décor. Elle est le décor. Les mouches ne l’embêtent pas. Elles la respectent. C’est l’ancêtre. C’est celle qui sait. Celle qui coupe. Celle qui ferme. Les mères tremblent mais ne disent rien. Le silence est une loi d’acier. On ne discute pas avec Toutou. On ne discute pas avec le passé. Le passé est un ogre qui réclame sa part de chair fraîche.
Messouda est là. Petite chose de cinq ans. Des yeux comme des billes de verre. Elle ne sait pas. Elle voit la vieille et elle a peur, instinctivement. La peur des bêtes devant le prédateur. Elle se cache derrière un pan de tissu déchiré. Elle cherche l’odeur de sa mère. Mais la mère est une statue de sel. La mère a les yeux vides. Elle sait que l’heure est venue. L’heure rouge. L’heure où l’on devient une « femme » dans la torture.
Toutou prépare ses outils. Gestes lents. Rituels. Elle murmure des paroles que personne ne comprend. Des prières ? Des malédictions ? C’est la même chose ici. Elle installe l’ombre. Elle installe l’horreur. Elle est la main du destin. Une main qui ne tremble jamais. Pourquoi tremblerait-elle ? Elle a fait ça mille fois. Elle a ouvert des milliers de fleurs pour les refermer avec de l’épine et de la honte.
L’ombre de Toutou s’étire sur le sol brûlant. Elle devient immense. Elle recouvre toute la concession. Elle étouffe les cris avant même qu’ils ne sortent. C’est une chape de plomb sur les épaules de la petite Messouda. Le soleil est au zénith. Pas d’ombre pour se cacher. Tout est exposé. Tout est cru. La cruauté n’a pas besoin de nuit. Elle aime la lumière crue de l’Assaba pour mieux voir le sang couler.
Toutou appelle. Une voix de gravier. « Viens, petite. » Le monde bascule. Le hoquet de la terre s’arrête. Le temps se fige dans le fer et la poussière. L’ombre a gagné.
IV. Le Cri de Messouda
Le temps s’arrête. Une seconde de plomb. Une seconde de verre. Toutou a saisi le bras. Petit membre de poupée de chiffon. Messouda ! Elle gigote. Elle ne sait pas, mais elle sent. Le souffle fétide de la vieille sur sa joue. Une odeur de tabac chiqué et de mort ancienne. « Reste tranquille, petite gazelle. » Mensonge ! La gazelle voit le couteau. La gazelle voit le trou noir dans le regard de l’aïeule.
Le melehfa est soulevé. Brutalité du jour. La pudeur volée par le fer. Les mains de Toutou sont froides malgré les 45°C de l’Assaba. Des mains de cadavre qui manipulent la vie. Messouda hurle déjà. Avant. Instinct de bête traquée. Sa mère ? Une ombre au loin. Elle s’est bouché les oreilles avec ses poings sales. Elle regarde le sable. Elle compte les grains. Un. Deux. Mille. Pour ne pas entendre. Pour ne pas être là. Pour ne pas mourir de honte et de rage.
Et puis… La lame. Un éclair de gris dans la fournaise. Pas de chirurgie. Pas de coton. Pas d’alcool. Juste le tranchant qui rencontre la chair tendre. La déchirure !
Un cri. Un cri qui n’est plus humain. Un cri de métal qui se tord. Il déchire le ciel de l’Assaba. Il traverse les dunes. Il va percuter les rochers de la montagne. Messouda ! Son corps se cambre. Un arc de douleur pure. Les yeux révulsés. Le blanc des yeux contre l’ocre de la terre. Elle cherche de l’air, mais l’air est du feu. Elle cherche sa mère, mais sa mère est une pierre.
Le sang. Il vient. Il ne coule pas, il gicle. Rouge vif sur le sable gris. Une offrande absurde à une terre qui n’a déjà plus soif. Toutou ne cille pas. Elle coupe. Elle taille dans l’innocence. Elle coud avec des épines. Elle ferme la porte de la joie. Elle installe le cadenas du silence. « C’est pour ton bien. » Quelle insulte ! Quel hoquet de dégoût !
Messouda s’effondre. Une petite masse de chair tremblante. Elle ne crie plus. Elle gémit. Un bruit de gorge. Un râle de petit oiseau écrasé. La douleur est un océan qui l’engloutit. Elle se noie dans sa propre souffrance. La vieille se lève. Elle s’essuie les mains sur son tissu sombre. Le travail est fait. La lignée est sauve, disent-ils. La pureté est là, disent-ils.
L’odeur du sang attire les mouches. Elles arrivent par nuées. Noires. Gourmandes. Elles se posent sur la plaie. Elles dansent sur le malheur. Le soleil, au zénith, applaudit de toute sa chaleur. Il brûle la blessure. Il calcine les larmes. Messouda reste là, jetée sur un sac de jute. Une fleur arrachée. Une vie brisée en dix secondes de tradition barbare.
Le silence retombe. Plus lourd qu’avant. Un silence de tombeau. Petit Mbareck et Werzeg, au loin, ont entendu. Ils ont serré les poings sur le bois de la charrette. Ils n’ont rien dit. On ne dit rien à l’Assaba. On encaisse. On devient de la roche. On devient de la poussière. Mais dans leurs cœurs de gosses, quelque chose a craqué. Un ressort. Une haine froide qui commence à germer sous le soleil de midi.
Messouda saigne. Messouda meurt un peu. Et la terre, elle, continue de hoqueter sa misère.
V. L’Exode des Spectres
Mariem est partie. Elle n’a pas dit au revoir. À qui ? À quoi ? Au sable qui dévore tout ? Elle a noué son melehfa sur sa poitrine, un rempart de tissu contre le vent de l’Assaba. Elle est partie devant elle. Droit vers le goudron. Cette ligne noire qui coupe le désert et qui promet l’ailleurs. Mais l’ailleurs est un mensonge.
Elle porte les deux petits. Un sur la hanche, l’autre qui traîne ses pieds de plume dans la poussière. Des spectres. Regardez-les ! Ce ne sont plus des enfants. Ce sont des études anatomiques de la famine. Des ventres gonflés comme des ballons de cuir. Un paradoxe cruel. Du vide plein de gaz. Du ovide plein de rien. Leurs bras ? Des brindilles de mimosa. Si fines. Si fragiles. On a peur de les briser du regard.
La malnutrition. Ce n’est pas un coup de couteau comme pour Messouda. C’est une agonie silencieuse. Une érosion. Le corps qui se mange lui-même. Les muscles qui fondent pour nourrir le cœur qui bat encore, par habitude, par entêtement. Les cheveux des petits changent de couleur. Ils deviennent roux. Une décoloration de misère. La « maladie du sevrage ». Le kwashiorkor. Un nom savant pour dire que la vie s’en va parce que l’assiette est vide.
Mariem marche. Ses pieds frappent la terre dure. Poc. Poc. Le son d’un tambour percé. Elle ne regarde pas derrière. Elle ne veut pas voir la concession des Mbareck s’effacer dans la brume de chaleur. Elle ne veut pas entendre le cri de Messouda qui résonne encore dans ses os. Elle fuit. Mais on ne fuit pas la faim. On l’emporte avec soi. Elle est dans le sang. Elle est dans le lait tari de ses seins secs.
Le plus petit, là, sur son épaule. Sa tête ballante. Ses yeux sont immenses. Des globes de nuit qui occupent tout le visage. Il ne pleure même plus. Pleurer demande de l’énergie. Pleurer est un luxe de riche. Il regarde le ciel avec une indifférence de vieux sage. Il attend. Quoi ? La fin du voyage ? La fin de la douleur ? Les mouches se collent à ses lèvres gercées. Il ne les chasse pas. Il n’a plus la force de lever un doigt. Il est déjà presque minéral.
L’autre, le plus grand, titube. Il tient le tissu de sa mère. Ses jambes tremblent. Des genoux comme des nœuds sur des cordes de chanvre. Il a le regard fixe. Il voit des oasis qui n’existent pas. Il voit des bols de riz blancs, fumants, gras. Des mirages de glucides. Sa peau est flasque. Elle garde la marque du doigt quand on appuie dessus. C’est l’œdème. L’eau qui s’infiltre là où la vie a démissionné.
La route est longue. Une éternité de chaleur. Le bitume renvoie la lumière comme un miroir de métal. Mariem a soif. Sa langue est une écorce de bois. Mais elle avance. Elle est la mère. Elle est le dernier rempart avant le gouffre. Elle espère une voiture. Un camion. Un sauveur. Mais les camions passent vite. Ils soulèvent des tempêtes de sable qui étouffent les petits. Ils ne s’arrêtent pas pour les spectres. On ne charge pas la mort dans sa cabine.
Ils sont seuls. Trois ombres sur le ruban noir. Le hoquet de la terre morte les accompagne. Un rythme sourd. Le pas de Mariem. Le souffle court des enfants. Et le destin qui pèse plus lourd que le sac de mil qu’ils n’ont pas.
VI. Le Travail de Brutes
Le départ de Mariem ? Une plaie de plus. Une de moins. Le vide appelle le vide. Petit Mbareck et Werzeg ne disent rien. Ils n’ont pas de mots pour le manque. Ils n’ont que des muscles pour la peine. La charrette attend. Elle est là, garée dans l’ombre rachitique d’un prosopis. Elle grince déjà, avant même qu’on ne la touche. Elle a faim de fatigue. Elle a soif d’effort.
« Allez ! » Petit Mbareck crie. Sa voix a mué dans la poussière. Une voix de vieux fumeur. Il frappe l’âne. Un coup sec sur la croupe pelée. Schlac ! L’animal ne bronche pas. Il encaisse. Il est un Mbareck lui aussi. Il sait que la douleur est le carburant du jour. On avance. La roue voilée dessine une cicatrice dans le sable mou. Une traînée de serpent. Un chemin de foi du prophète (PSL).
Le chargement aujourd’hui ? Des bidons d’eau. Vingt, trente, quarante litres. Du fer blanc et du plastique bleu. L’eau des autres. L’eau pour ceux qui ont des puits profonds, des jardins, des vies. Eux, ils sont les vecteurs. Les tuyaux de chair. Werzeg pousse derrière. Il est minuscule sous la masse. Ses poumons sifflent. Hee-hon. Hee-hon. Comme l’âne. Le même rythme. La même agonie.
Le soleil est une enclume. Il frappe les crânes rasés. Pas de chapeau. Juste la sueur qui coule, qui pique les yeux, qui se mélange au sel de la terre. Petit Mbareck regarde ses pieds. Gauche. Droite. Gauche. Ne pas regarder la route. Elle est trop longue. Ne pas regarder le ciel. Il est trop vide. Regarder le sable. Compter les pas. Un pas égal une seconde de vie gagnée sur le néant.
Ils passent devant le puits du village. Les regards sont des pierres. Personne n’aide. La pauvreté est une maladie contagieuse, on s’en écarte. On regarde ailleurs. On regarde les nuages qui ne viennent pas. Les garçons sont des bêtes de somme. On les loue pour une poignée d’ouguiyas déguenillées. Des billets qui puent le poisson séché et la misère humaine.
« Plus vite, Werzeg ! Pousse ! » La charrette s’ensable. Le bois craque. On dirait qu’il va voler en éclats. Werzeg enfonce ses ongles dans la planche pourrie. Il s’arc-boute. Son visage se déforme. Une grimace de démon de la soif. Le cœur bat dans ses tempes. Boum. Boum. C’est le hoquet. Le hoquet de son sang qui veut sortir. Il sent l’odeur de la charogne de l’autre jour. L’odeur du sang de Messouda resté sur ses mains, malgré le sable.
Ils voient passer les voitures de l’État. Des 4×4 blancs. Des vitres sombres. Derrière les vitres ? Des hommes propres. Des hommes qui mangent trois fois par jour. Des hommes qui parlent de « développement » dans des salles climatisées à Kiffa ou à Aioun. Ils ne voient pas les Mbareck. Ils voient des statistiques. Ils voient des obstacles sur la route. Un nuage de poussière les recouvre. Petit Mbareck crache noir. Il insulte le vent. Il insulte le monde.
Le soir ne vient jamais assez vite. Et quand il vient, il n’apporte pas le repos. Il apporte juste le silence de la faim. Les garçons rentrent. Les mains en sang. Le dos brûlé par le frottement des cordes. Ils ont gagné de quoi acheter un peu de thé. Un peu de sucre. Le poison des pauvres pour oublier que l’estomac est un trou sans fond.
Ils s’écroulent près de la charrette. Elle est leur seule amie. Leur seule certitude. Le bois et le fer. Le bois qui pourrit, le fer qui rouille. Comme eux. Comme leur avenir. Sous le ciel de l’Assaba, ils ne sont plus des enfants. Ils sont les esclaves d’un destin qui n’a pas de nom. Juste un poids. Un poids immense. Le poids de la terre morte.
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