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Lettre ouverte de Sneiba Mohamed au Président : plaidoyer pour la reconnaissance du mérite en Mauritanie

Dans une lettre ouverte, le journaliste Sneiba Mohamed appelle à une réflexion sur les nominations publiques et la valorisation des compétences dans l’administration mauritanienne.

Dans une lettre ouverte adressée au président de la République, le journaliste et écrivain Sneiba Mohamed, rédacteur en chef à l’Agence Mauritanienne d’Information (AMI), livre une réflexion profonde sur la reconnaissance du mérite dans la fonction publique mauritanienne. À travers un témoignage personnel empreint de lucidité et de dignité, l’ancien professeur interroge la logique des nominations publiques et appelle à une meilleure valorisation des compétences nationales. Une tribune qui dépasse le cas individuel pour poser une question essentielle : celle du renouvellement des élites et de la justice du mérite dans la Mauritanie contemporaine.

Publication – Courrier

Ancien professeur, journaliste et figure connue du paysage intellectuel mauritanien, Sneiba Mohamed s’adresse directement au chef de l’État dans une lettre ouverte où il partage une réflexion personnelle sur la reconnaissance du mérite dans la fonction publique.
Au-delà de son propre parcours, il interpelle sur les mécanismes de nomination et sur la nécessité de mieux valoriser les compétences nationales dans la conduite de l’action publique.

Lettre ouverte au Président de la République

Monsieur le Président,

Votre action à la tête de l’État s’inscrit, nul ne peut honnêtement le nier, dans une volonté de stabilisation et de réforme. Beaucoup de Mauritaniens observent avec attention les efforts engagés pour consolider l’État, pacifier la vie politique et tracer les contours d’un projet de société fondé sur la modération, l’équilibre et la continuité institutionnelle. Dans un environnement régional souvent agité, cette orientation mérite d’être saluée.

Pourtant, au-delà de ces avancées, un sentiment diffus mais persistant traverse une partie de l’opinion : celui d’une forme d’exclusion silencieuse. Non pas une exclusion proclamée ou brutale, mais une impression plus subtile, presque intime — celle d’être tenu à distance de l’action publique malgré l’engagement, le travail et la compétence.

Car ceux qui, souvent dans l’ombre, contribuent le plus activement à la réussite du projet national ne sont pas toujours ceux qui accèdent aux responsabilités. Administrateurs compétents, journalistes engagés dans la construction d’un débat public responsable, communicants porteurs de la parole institutionnelle, ingénieurs qui imaginent les infrastructures de demain, docteurs et experts qui nourrissent la réflexion stratégique de l’État : autant de femmes et d’hommes qui constituent la véritable richesse intellectuelle et professionnelle de notre pays. Pourtant, beaucoup d’entre eux ont le sentiment d’être relégués au second plan.

À leur place apparaissent fréquemment les figures familières d’une classe politique qui, au fil du temps, a fait de la politique non plus un engagement ponctuel au service de la nation, mais un métier à part entière. Les mêmes visages passent d’une responsabilité à une autre, d’un ministère à un conseil d’administration, d’une mission à une autre fonction, donnant parfois l’impression d’un cercle fermé où les postes changent de mains sans que les pratiques ne se renouvellent réellement.

Une nomination publique ne devrait jamais être la simple traduction d’un dosage politique ou d’un équilibre circonstanciel. Elle devrait répondre à une nécessité, à une justification claire, à une compétence reconnue. Gouverner, c’est choisir ; mais choisir, c’est aussi donner un sens à ces choix.

Permettez-moi, Monsieur le Président, d’illustrer cette réflexion par un exemple personnel qui, je le crois, dépasse largement mon cas individuel.

J’ai consacré ma vie au service de l’éducation et de la pensée. Professeur durant de longues années, j’ai eu l’honneur de former plusieurs générations de cadres de ce pays. Parmi mes anciens étudiants figurent aujourd’hui des ministres, des walis, des directeurs et de nombreux responsables de premier plan dans l’administration et la vie publique. Les voir réussir a toujours été pour moi une source de fierté sincère, car l’enseignant vit aussi à travers la réussite de ceux qu’il a formés.

Sur le plan académique, j’ai poursuivi mes études jusqu’à l’obtention d’un master 2. Sur le plan intellectuel et public, je me suis investi dans l’écriture, dans le journalisme et dans la réflexion nationale. Écrivain, journaliste connu — et reconnu — j’ai toujours cherché, par mes analyses et mes textes, à contribuer au débat public et à la compréhension des enjeux de notre pays.

Et pourtant, à trois années seulement de la retraite, mon parcours administratif est resté modestement figé. Je n’ai jamais dépassé le grade de chef de division au ministère de l’Éducation, ni celui de rédacteur en chef à l’Agence Mauritanienne d’Information.

Je ne formule pas ce constat avec amertume personnelle. Je l’énonce plutôt comme le symbole d’une réalité plus large : celle d’un système qui, parfois, ne sait pas reconnaître ou utiliser pleinement les compétences dont il dispose.

Combien d’enseignants, de chercheurs, de journalistes, d’ingénieurs ou de cadres administratifs expérimentés vivent aujourd’hui cette même situation ? Combien d’hommes et de femmes ayant consacré leur vie au service du pays voient leurs carrières s’arrêter à des niveaux intermédiaires, tandis que d’autres circulent indéfiniment dans les sphères du pouvoir ?

Bien entendu, dans une démocratie, chaque citoyen peut nourrir l’espoir légitime d’accéder un jour à des responsabilités. Cet espoir fait partie de la vitalité d’une nation. Mais entre cette espérance légitime et la répétition presque mécanique des mêmes nominations, il existe une frontière que la sagesse de l’État doit préserver.

Le recyclage permanent des mêmes profils donne parfois l’impression que le pays tourne en rond. Il entretient une forme de fatigue civique et nourrit, chez les jeunes élites, un doute silencieux : celui de savoir si le mérite, le travail et l’expertise suffisent réellement à ouvrir les portes de la responsabilité publique.

La Mauritanie dispose pourtant d’un capital humain remarquable. Dans l’administration, dans les universités, dans les médias, dans les entreprises, une génération entière de cadres compétents et engagés attend simplement que l’État reconnaisse davantage la valeur du mérite et de l’expérience.

Votre réputation personnelle de mesure, de discernement et de sens de l’État laisse espérer que cette question ne vous est pas indifférente. Elle appelle peut-être une réflexion plus structurée sur les mécanismes de nomination : comment les rendre plus transparents, plus justifiés, plus ouverts aux compétences réelles ?

Il ne s’agit pas de remettre en cause l’autorité de décision qui appartient naturellement au chef de l’État. Il s’agit plutôt de créer les garde-fous capables d’empêcher, autour du pouvoir, les nominations de complaisance ou les logiques d’entre-soi.

Car l’expérience montre que les ministres et les responsables influents ont parfois tendance à reproduire les mêmes cercles de proximité, perpétuant ainsi un système de rotation qui finit par éloigner de nombreux talents de la sphère publique.

La sagesse présidentielle pourrait précisément consister à mettre en place les mécanismes qui corrigent ces dérives : des critères plus clairs, une valorisation réelle des parcours professionnels, une ouverture plus large aux compétences issues de la société civile et des corps techniques de l’État.

Une telle évolution ne serait pas seulement une réforme administrative. Elle constituerait un signal politique fort : celui d’un État qui reconnaît le mérite, valorise le travail et refuse que la fonction publique devienne l’espace d’une circulation permanente des mêmes figures.

L’histoire des nations montre que les périodes de maturité politique se reconnaissent souvent à la capacité d’un pouvoir à renouveler ses élites sans renoncer à sa stabilité.

Beaucoup de Mauritaniens espèrent aujourd’hui que cette nouvelle étape pourra s’ouvrir. Non par contestation, mais par fidélité à l’idée même de service public et à l’ambition d’un État plus juste dans la reconnaissance de ses talents.

Et si j’ai pris la liberté d’évoquer mon propre parcours, c’est simplement pour rappeler qu’au-delà des discours, il existe dans ce pays des hommes et des femmes dont la trajectoire silencieuse témoigne de cette réalité.

L’autorité d’un président ne se mesure pas seulement à la solidité de ses décisions, mais aussi à la confiance qu’il inspire à ceux qui, dans l’ombre, travaillent pour la réussite de son projet.

Et c’est précisément parce que cette confiance demeure que cette parole peut être prononcée — avec respect, mais aussi avec l’espoir que la justice du mérite trouvera toute sa place dans la Mauritanie de demain.

Sneiba Mohamed

Journaliste, Rédacteur en chef à l’AMI

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