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Le théâtre des mandats de trop : quand la République joue les prolongations

Le théâtre des mandats de trop
C’est une pièce de théâtre dont les spectateurs africains et asiatiques connaissent la partition par cœur. Le rideau se lève toujours sur le même décor : un parti au pouvoir, de hauts cadres saisis d’une soudaine « ferveur patriotique », et une Constitution que l’on jure trop étroite pour le génie de l’homme providentiel. L’effervescence actuelle autour d’un potentiel troisième mandat n’a rien d’une improvisation spontanée. C’est, au contraire, une mécanique de haute précision, un vaudeville tragique où les acteurs changent, mais où les ficelles restent désespérément les mêmes. Derrière la rhétorique du sacrifice et du devoir se cache, en réalité, une grille de lecture froide, cynique et universelle.
En premier lieu, il convient de concevoir ce phénomène comme la défense d’une citadelle des privilèges. Pour la cour qui gravite autour du chef, le président n’est pas seulement un dirigeant : il est l’arbre à palabres à l’ombre duquel mûrissent les fortunes privées et les passe-droits publics. Demander un troisième mandat devient alors, avant tout, une stratégie de survie économique.
À cet égard, l’histoire de la Mauritanie contemporaine en est le laboratoire parfait. On se souvient, par exemple, du règne de Maouiya Ould Sid’Ahmed Taya (1984-2005), où une oligarchie militaro-affairiste s’était enkystée au pouvoir, repoussant sans cesse l’horizon d’une alternance pour éviter l’ouverture des tiroirs de la République. Plus tard, Mohamed Ould Abdel Aziz tentera, lui aussi, de figer le temps. Si le verrou constitutionnel l’a finalement contraint à passer la main en 2019, la panique de son premier cercle face à la perspective d’audits financiers – qui ont finalement eu lieu – illustre à quel point la perpétuation du Chef reste l’assurance-vie de ses courtisans.
Pourtant, force est de constater que dans le cas spécifique de la Mauritanie d’aujourd’hui, l’argumentaire en faveur d’un troisième mandat dépasse la simple panique de l’entourage pour s’habiller d’une doctrine de la nécessité, partagée bien au-delà de la seule majorité présidentielle. Pour les tenants du pouvoir, le pays bénéficie d’une conjoncture unique où toutes les forces motrices convergent vers le statu quo. La majorité politique y voit, en effet, la garantie d’une paix sociale négociée et d’un agenda de réformes à parachever.
Plus crucial encore, le pouvoir mauritanien s’appuie sur une harmonie rare entre ses institutions civiles et militaires. L’armée, colonne vertébrale historique de l’État, et la haute administration civile s’accordent ainsi sur un point : la stabilité institutionnelle actuelle est le meilleur rempart contre les secousses extérieures. Cet argument trouve, par ailleurs, une oreille particulièrement attentive chez les partenaires internationaux comme l’Union européenne, les États-Unis et les puissances régionales. Dans un Sahel en proie aux coups d’État et à la contagion djihadiste, la Mauritanie fait figure d’oasis de stabilité et de partenaire sécuritaire fiable. Pour l’Occident, la continuité à Nouakchott vaut mieux que l’aventure de l’inconnu, surtout à l’heure où le pays s’apprête à devenir un acteur énergétique majeur grâce à ses projets gaziers. Ce consensus implicite entre l’establishment interne et la diplomatie étrangère offre ainsi aux promoteurs du troisième mandat un brevet de respectabilité difficile à contester.
Au-delà de ces alliances stratégiques, s’ajoute la hantise des couteaux tirés et le spectre du vide. Au sein des partis-États, la perspective de « l’après » suscite une terreur panique : celle de la guerre des clans. Agiter le chiffon rouge du troisième mandat permet donc de geler les ambitions des dauphins potentiels. C’est le syndrome exact qui frappa la Guinée sous Alpha Condé. En théorisant son troisième mandat en 2020, Condé n’a pas seulement défié la rue, il a étouffé toute guerre de succession au sein du RPG, verrouillant un parti incapable de se réinventer sans son patriarche. De la même manière, en Asie, le Kazakhstan a longtemps joué sur cette peur du vide sous Noursoultan Nazarbaïev, maintenant le pays dans une léthargie démocratique au nom d’une succession jugée impossible, avant que la transition ne finisse par se faire dans la douleur des émeutes.
Pour orchestrer une telle manœuvre, la méthode est éprouvée : c’est l’art de tâter le pouls via le ballon d’essai. L’offensive commence rarement par un discours officiel. On envoie d’abord les « seconds couteaux », les associations de jeunes ou les cadres intermédiaires crier leur amour du Chef. Le président, lui, reste jupitérien, au-dessus de la mêlée. Grâce à cette stratégie du thermomètre, si la rue gronde trop fort ou si la communauté internationale menace de couper les robinets de l’aide, le Prince se retire avec élégance, s’attribuant le beau rôle du sage respectueux des textes. En revanche, si la réaction est molle, le piège se referme. Pierre Nkurunziza, au Burundi en 2015, avait parfaitement mis en scène ce glissement, testant les limites de l’accord d’Arusha jusqu’à imposer sa candidature face à une opposition fragmentée et une communauté internationale impuissante.
Cette stratégie s’accompagne inévitablement d’un chantage à la stabilité résumé par la formule « Moi ou le Chaos », qui constitue l’habillage marketing indispensable de l’opération. Les promoteurs du troisième mandat ne disent jamais « nous voulons garder nos postes », ils affirment « nous voulons achever les grands chantiers ». Ils capitalisent ainsi sur la peur légitime des populations face à l’inconnu. Ce discours de la continuité absolue a trouvé un écho retentissant en Asie centrale, notamment au Tadjikistan avec Emomali Rahmon, présenté comme le seul rempart contre l’islamisme radical depuis les années 1990. De manière analogue, en Afrique de l’Ouest, c’est cet argument de la stabilité économique et sécuritaire qui fut brandi en Côte d’Ivoire pour légitimer le troisième mandat d’Alassane Ouattara en 2020, après le décès subit de son dauphin désigné, Amadou Gon Coulibaly. L’alternative est alors invariablement présentée comme une plongée dans les ténèbres.
Enfin, on ne saurait occulter le facteur humain, le plus bas de plafond mais le plus actif : la culture de la courtisanerie et le zèle comme monnaie d’échange. Dans les régimes hyper-présidentialisés, la loyauté ne se mesure pas au silence, elle se hurle. Être le premier à demander le viol de la Constitution devient le meilleur moyen de se faire remarquer lors du prochain remaniement ministériel. C’est une course à l’échalote de la flatterie, où la décence politique est systématiquement sacrifiée sur l’autel des ambitions personnelles.
En fin de compte, ces campagnes pour un troisième mandat, qu’elles soient portées par la realpolitik des partenaires étrangers ou par les calculs cyniques des élites locales, posent la même question fondamentale. Elles révèlent des systèmes qui préfèrent le confort de la continuité à l’audace de l’alternance. Toutefois, à force de vouloir figer le statu quo – même sous les applaudissements combinés des civils, des militaires et des diplomates –, les dirigeants prennent toujours le même risque : oublier que l’histoire finit toujours par se remettre en marche, et souvent de manière totalement imprévisible.

Ahmed Ould Bettar

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