Chapitre VIII : La maison aux murs lumineux
Chapitre VIII : La maison aux murs lumineux
Le jour de l’ouverture du bureau à Tevragh Zeina, la lumière semblait avoir une qualité avant-gardiste, presque irréelle. Elle glissait sur les façades claires du quartier, rebondissait sur les vitres encore étincelantes, comme si le soleil lui-même avait décidé d’honorer l’instant. Il y avait dans l’air une gravité douce, une conscience que quelque chose d’important prenait racine.
Ce n’était pas un château.
Il ne s’agissait ni d’un palais administratif ni d’un édifice flambant neuf financé par de grands capitaux. C’était une ancienne maison, transformée avec soin en centre d’accueil, de formation et d’écoute. Des murs fraîchement peints diffusaient une odeur légère de peinture neuve. Une salle multifonction accueillait des chaises alignées avec application. Un bureau élégant, simple mais digne, faisait face à une bibliothèque encore modeste. Quelques affiches annonçaient la campagne : AGIR pour les droits des femmes et des filles. Les lettres, en couleurs sobres, semblaient promettre plus qu’un programme : un engagement.
Dans la cour, des femmes de tout âge s’étaient rassemblées. Des jeunes étudiantes aux regards curieux. Des mères de famille drapées dans des mélhfas aux teintes éclatantes. Des responsables associatifs. Des représentants institutionnels. Des journalistes, carnet en main. On entendait des salutations discrètes, des rires étouffés, le froissement du tissu et le murmure d’attentes longtemps contenues.
Puis arriva la Première Dame.
Le silence emplit la salle d’un profond respect. Ce n’était pas un silence de crainte, mais celui qui précède les moments qui comptent.
Khadijetou fut la première à prendre la parole. Sa voix n’était ni tremblante ni triomphante. Elle était ferme, posée, habitée par une conviction tranquille. Elle parla de l’Erg Amatlich, de ses dunes qui ne s’arrêtent pas devant les vents, de ses palmeraies qui apparaissent là où l’on croyait la terre stérile. Elle évoqua ces paysages comme une métaphore des femmes mauritaniennes : souvent invisibles, parfois silencieuses, mais indispensables à l’équilibre de la société.
— Je ne crois pas que nous soyons antitradition, dit-elle. Nous sommes contre l’injustice.
Ses mots ne cherchaient pas la rupture, mais l’élévation. Elle mentionna leurs campagnes de sensibilisation, l’investissement des adolescentes, leur volonté d’inscrire le changement dans la durée — par l’éducation, par la scolarisation, par l’autonomisation économique — plutôt que par la confrontation stérile. Elle parla des ateliers d’écoute, des formations en leadership, des espaces de parole sécurisés. Elle rappela que la dignité n’était pas un privilège, mais un droit fondamental.
Puis la Ministre prit la parole. Elle fit allusion à l’engagement de l’État mauritanien en faveur de l’autonomisation des femmes, à la nécessité de bâtir des alliances solides entre société civile et institutions publiques. Elle salua le choix symbolique du nom de l’association, soulignant qu’il portait une mémoire et une ambition. Elle insista sur la complémentarité des efforts : aucune transformation durable ne peut se faire sans dialogue, sans confiance, sans vision partagée.
Enfin, la Première Dame se leva dans la salle.
Sa communication fut plus courte, mais dense, pesée. Elle parla de dignité, de responsabilité partagée, de la nécessité d’offrir aux filles des espaces sûrs pour penser, rêver et construire leur avenir.
— Une nation se juge à la place qu’elle fait à ses femmes, déclara-t-elle.
La phrase resta suspendue un instant, avant d’être accueillie par des applaudissements nourris. Elle coupa le ruban. Le geste, simple en apparence, scellait pourtant des années de réflexion, de persévérance et parfois de doute.
Les applaudissements fusèrent, mais Khadijetou, le poing crispé d’émotion contenue, recula d’un pas. Elle observait les jeunes filles qui franchissaient la porte, qui s’asseyaient, chuchotaient, souriaient avec cette aisance nouvelle que donne la reconnaissance. C’était leur espace, désormais. Un lieu où elles n’auraient pas à justifier leur ambition.
Sidi Hasni croisa son regard.
— Alors, madame la ministre ? chuchota-t-il en plaisantant.
Elle secoua la tête, un sourire au coin des lèvres.
— Non. Still a mother.
Parce qu’au fond, rien n’avait changé dans son cœur. Elle pensait encore à Elbiloutou. À l’héritage invisible qu’elle lui transmettait. Non pas une célébrité éphémère, mais une éthique, une manière d’être au monde. Elle savait que le véritable pouvoir ne réside pas dans les titres, mais dans la capacité à ouvrir des chemins pour d’autres.
Le soir venu, quand les invités furent partis et que les chaises furent empilées, Khadijetou resta seule quelques minutes dans la salle silencieuse. La maison, enfin dégagée du tumulte, semblait respirer. Ce n’était pas seulement un siège social. C’était une tente nouvelle — non pas de toile, non pas de paille, mais d’idées.
Une tente où les mots « égalité », « respect » et « justice » cessent d’être des slogans pour devenir des pierres angulaires. Une tente ancrée dans la modernité, mais fidèle aux racines.
Le vent se leva dehors.
Il ne cherchait plus à effacer les noms gravés dans le sable. Il semblait, au contraire, les porter plus loin.
Et dans cette ville aux lumières vacillantes mais persévérantes, une certitude s’installait :
Certaines dunes se déplacent.
Certaines maisons demeurent.
Et certaines femmes deviennent des repères.



