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Chapitre V : Celle qui lisait son nom sur le sable

Chapitre V : Celle qui lisait son nom sur le sable

Les années avaient passé comme passent les saisons dans le désert : sans bruit apparent, mais en redessinant tout.

Elbiloutou marchait désormais d’un pas sûr dans les ruelles sablonneuses du quartier. À l’école, on l’appelait Houssein. À la maison, il restait Elbiloutou, le nom soufflé par une vieille dame le jour du baptême, ce nom qui avait traversé les rires et les comparaisons sociales pour s’ancrer dans l’intime.

Khadijetou, elle, n’était plus seulement la jeune mère attentive du dispensaire. Elle était devenue une voix.

Tout avait commencé discrètement. Une réunion dans une salle municipale à Nouakchott. Quelques femmes assises en cercle : Aïchetou, Mariem, Mbarka — qui avait fini par reprendre des cours du soir — et d’autres visages nouveaux. On parlait d’éducation, de santé, de microcrédits. Puis, peu à peu, les discussions avaient débordé les murs.

Car le monde, lui aussi, débordait.

Les guerres s’entrecroisaient avec les discours policés des droits humains. Les plateaux de télévision commentaient, les chancelleries condamnaient à demi-mot, les organisations publiaient des communiqués prudents. Et pendant ce temps, à Gaza, des mères enterraient leurs enfants.

Un soir, lors d’une séance de mobilisation, Khadijetou se leva. Elle n’avait pas de notes. Seulement une voix ferme.

— « Nous ne pouvons pas parler d’autonomisation des femmes en restant neutres face à l’injustice. Ce qui se déroule à Gaza est un crime contre l’humanité. Et les femmes palestiniennes portent la patrie sur leurs épaules. »

Dans la salle, un silence dense s’installa.

Elle évoqua les mères sous les bombardements, les éducatrices de la résistance quotidienne, celles qui maintiennent la vie quand tout s’effondre. Elle parla du courage transmis dans les cuisines privées d’électricité, dans les abris improvisés, dans les écoles détruites.

— « Le courage des Palestiniens est aussi le fruit d’une éducation donnée par des femmes résistantes. »

Aïchetou hocha lentement la tête. Mariem serrait son carnet.

Khadijetou ne s’arrêta pas là. Elle critiqua, avec une franchise rare, la sélectivité de certains discours féministes arabes lorsqu’ils se dissocient des grandes causes nationales. Elle interrogea la crédibilité des organisations de défense des droits humains quand leurs indignations deviennent variables.

— « La dignité n’est pas divisible », dit-elle. « On ne peut pas défendre la femme en oubliant la patrie. »

Mais ses séances ne se limitaient pas à la Palestine.

Elle revenait toujours à la Mauritanie.

Elle reconnaissait les transformations positives des dernières années : une conscience politique plus affirmée au sommet de l’État, l’intégration progressive des femmes dans certaines politiques publiques, la création de l’Observatoire national des droits de la femme et de la fille, les avancées dans la représentation parlementaire.

Elle citait le président Mohamed Ould Ghazouani, non pour flatter, mais pour rappeler que la volonté politique existe — qu’elle doit être accompagnée, surveillée, consolidée.

— « L’intégration des femmes n’est pas un cadeau », expliquait-elle. « C’est un investissement dans le capital humain du pays. »

Pourtant, elle parlait aussi des failles : la lenteur administrative, la faiblesse du suivi, l’écart entre les textes et la réalité dans les zones rurales. Elle dénonçait la corruption qui détourne les programmes destinés aux plus vulnérables. Elle mettait en garde contre les discours extrémistes qui instrumentalisent la religion pour enfermer les femmes dans une interprétation étroite de la qiwâma.

— « La protection n’est pas domination », répétait-elle. « La responsabilité n’est pas autoritarisme. »

Ses paroles circulaient désormais au-delà des salles municipales. Des extraits de ses interventions étaient partagés sur les réseaux sociaux. Des étudiantes l’invitaient à l’université. Des associations rurales demandaient sa présence.

Un jour, une journaliste la présenta ainsi :
— « Voici Khadijetou, celle qui lisait son nom sur le sable. »

Elle sourit en entendant cette formule. Petite, elle traçait son prénom sur le sol, convaincue que l’écriture empêchait l’oubli. Aujourd’hui, elle écrivait autrement : dans les esprits.

À la fin de chaque séance, elle adressait aux femmes un message simple, presque austère :

— « Le savoir, la conscience et l’indépendance. »

Puis elle répétait, comme un serment :

— « Instruis-toi. Puis instruis-toi encore. Le savoir est l’arme véritable. »

Elbiloutou, parfois assis au fond de la salle, observait sa mère. Il ne comprenait pas tout. Mais il voyait les regards tournés vers elle — non pas avec crainte, mais avec espoir.

Et il sentait confusément que le baptême n’avait pas seulement introduit un enfant dans une communauté.

Il avait aussi, sans que personne ne le sache, annoncé la naissance d’une conscience.

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