Pourquoi les voisins des Arabes, Berbères et Peuls ont-ils évité l’alphabet arabe pour transcrire leurs langues ?

alphabet
Cet article analyse les raisons pour lesquelles de nombreuses sociétés africaines voisines ou en contact prolongé avec les mondes arabe, berbère et peul ont progressivement évité l’usage de l’alphabet arabe pour transcrire leurs langues vernaculaires. Contrairement à une interprétation strictement idéologique, l’étude montre que ce choix résulte d’un enchevêtrement de facteurs techniques, pédagogiques et symboliques, où les contraintes phonologiques se combinent à des dynamiques historiques de pouvoir et de domination culturelle. À travers les cas du berbère et du peul, l’article démontre que le passage vers des systèmes alternatifs (latin ou tifinagh) constitue à la fois un choix pragmatique de modernisation et un acte de réappropriation identitaire.
L’écriture n’est jamais un simple outil de transcription phonétique ; elle est un fait social total, porteur de hiérarchies symboliques, de rapports de pouvoir et de projets civilisationnels (Bourdieu, 1982 ; Goody, 1986). Dans les sociétés africaines en contact prolongé avec l’islam et la langue arabe, l’alphabet arabe a longtemps servi de vecteur d’écritures vernaculaires, notamment sous la forme de l’ajami. Pourtant, à l’époque moderne et contemporaine, nombre de ces sociétés ont progressivement abandonné ou marginalisé l’écriture arabe au profit de systèmes alternatifs.
Ce phénomène soulève une question centrale :
l’évitement de l’alphabet arabe relève-t-il d’une volonté de résistance à une suprématie culturelle arabe, ou de simples considérations pratiques liées à l’efficacité linguistique et pédagogique ?
Cet article défend la thèse selon laquelle ces deux dimensions sont indissociables, mais qu’elles s’inscrivent dans des temporalités et des intensités différentes selon les contextes.
Les contraintes linguistiques et phonologiques de l’alphabet arabe
Une inadéquation structurelle
L’alphabet arabe a été conçu pour une langue sémitique à structure consonantique spécifique. Or, de nombreuses langues africaines présentent :
des oppositions vocaliques de longueur et de timbre,
des consonnes implosives ou prénasalisées,
des tons lexicaux ou grammaticaux,
des morphologies agglutinantes complexes.
Ces traits sont faiblement ou non notés dans l’écriture arabe classique. Leur transcription exige l’ajout de diacritiques multiples, ce qui alourdit le système et nuit à sa lisibilité et à sa standardisation
Problèmes de normalisation
L’usage de l’ajami varie considérablement selon les régions, les confréries religieuses et les traditions savantes locales. Cette absence de standardisation rend difficile :
l’enseignement de masse,
la production de manuels scolaires,
la constitution de corpus scientifiques homogènes.
Ainsi, le passage à l’alphabet latin apparaît historiquement comme une solution fonctionnelle, notamment dans les contextes étatiques et universitaires.
L’écriture comme instrument de pouvoir symbolique
Langue sacrée et hiérarchisation culturelle
Dans de nombreuses sociétés islamisées,
l’arabe s’est imposé comme langue du sacré, du savoir religieux et de la légitimité savante. Cette centralité a parfois produit une hiérarchie implicite entre :
langue arabe (langue « haute »),
langues vernaculaires (langues « basses »).
Écrire une langue africaine exclusivement en caractères arabes pouvait dès lors suggérer que celle-ci n’accédait à l’écrit et à la dignité savante que par médiation arabe.
L’écriture comme marqueur de souveraineté
Le choix d’un alphabet est aussi un acte de définition de soi. Abandonner l’alphabet arabe peut être interprété comme une tentative de :
désacraliser le monopole culturel de l’arabe,
affirmer l’autonomie symbolique des langues locales,
inscrire ces langues dans un espace scientifique et politique globalisé.
Le cas berbère : l’écriture comme résistance explicite
Chez les Berbères, le recours au tifinagh dépasse largement les considérations linguistiques. Il s’inscrit dans un projet politique et mémoriel visant à :
rompre avec l’arabisation d’État,
réhabiliter une continuité historique préislamique,
affirmer une identité linguistique autonome.
Dans ce cas précis, l’évitement de l’alphabet arabe relève clairement d’une résistance à une domination symbolique perçue comme ethnoculturelle.
Le cas peul : pragmatisme et émancipation silencieuse
Une longue tradition ajami
Les Peuls ont largement utilisé l’alphabet arabe pour :
la poésie religieuse,
la jurisprudence islamique,
les chroniques historiques.
Cette tradition atteste que le rejet de l’alphabet arabe n’est ni ancien ni systématique.
Le tournant moderne
Le basculement vers l’alphabet latin intervient avec :
la scolarisation moderne,
la linguistique descriptive,
la circulation internationale du savoir.
Chez les Peuls, l’arabe demeure langue du sacré, mais ne constitue pas le cœur de l’identité linguistique. Le choix du latin apparaît donc comme :
un compromis pragmatique,
un outil de modernisation,
une forme d’émancipation non conflictuelle.
Un rejet non absolu mais contextuel
Il serait erroné de parler d’un rejet global de l’alphabet arabe. Celui-ci continue d’exister dans :
les pratiques religieuses,
les usages littéraires traditionnels,
certaines productions culturelles locales.
Ce qui est remis en question, ce n’est pas l’arabe en tant que langue, mais son monopole symbolique dans la définition de l’écrit légitime.
L’évitement de l’alphabet arabe par les voisins des mondes arabe, berbère et peul ne peut être réduit ni à une simple hostilité idéologique ni à un choix purement technique. Il s’agit d’un processus complexe où :
les contraintes phonologiques,
les exigences pédagogiques,
les dynamiques de pouvoir symbolique interagissent étroitement.
En définitive, le passage vers des systèmes alternatifs d’écriture constitue moins un rejet de l’arabe qu’une redéfinition des rapports entre langue, savoir et souveraineté culturelle.
Dia Daouda Moussa



