Accueil |Actualités Politiques en Mauritanie | Rapide InfoDialogue NationalÉditoriaux

Troisième mandat en Mauritanie : un débat sensible relancé par une déclaration diplomatique

Une phrase, plusieurs lectures, et une question explosive au cœur du débat politique mauritanien.

Troisième mandat en Mauritanie : le débat interdit qui revient par la grande porte

En Mauritanie, certains débats ne disparaissent jamais vraiment. Ils se replient, se murmurent à voix basse, puis ressurgissent lorsque le contexte s’y prête. Celui du troisième mandat présidentiel appartient à cette catégorie de sujets sensibles, longtemps contenus mais toujours latents. Il vient de refaire surface à la faveur d’une déclaration apparemment anodine, prononcée loin de Nouakchott, mais dont l’écho politique s’est fait entendre avec force dans les cercles du pouvoir comme de l’opposition.

En marge du lancement du festival de la commune de Ghabra, relevant de la moughataa de Barkéol dans la région de l’Assaba, l’ambassadeur de Mauritanie au Qatar, Mohamed Ould Babana, a affirmé que « le peuple a le droit de déterminer les fondements de son système démocratique en fonction de sa réalité, sans tutelle ni terrorisme intellectuel et politique ».
Une phrase à portée générale en apparence, mais dont la charge politique n’a échappé à personne.

Une déclaration qui dépasse le cadre culturel

Prononcée dans un cadre culturel et communautaire, cette sortie intervient pourtant à un moment politiquement sensible. Le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, réélu pour un second mandat en 2024, entame la seconde moitié de son cycle constitutionnel. Or, en l’état actuel de la Constitution, aucune disposition ne lui permet de briguer un troisième mandat.

Dès lors, toute référence à la souveraineté populaire appliquée aux fondements du système démocratique est immédiatement interprétée comme une allusion à une possible révision constitutionnelle. Cette lecture, largement partagée, a suffi à raviver un débat que beaucoup estimaient clos, du moins officiellement.

Opposition vent debout, majorité en ordre dispersé

Du côté de l’opposition politique, la réaction ne s’est pas fait attendre. Plusieurs formations ont dénoncé une tentative de banalisation d’une remise en cause de la limitation des mandats, considérée comme l’un des rares garde-fous institutionnels consolidés depuis l’alternance politique de 2019.

Pour ces partis, évoquer aujourd’hui la possibilité d’un changement des règles du jeu revient à fragiliser la confiance démocratique, dans un pays dont l’histoire politique demeure marquée par les coups d’État, les transitions inachevées et des révisions constitutionnelles souvent dictées par des impératifs conjoncturels.

À l’inverse, dans les rangs des soutiens du président Ghazouani, la déclaration de Mohamed Ould Babana est loin d’être perçue comme une maladresse. Certains y voient au contraire une ouverture assumée du débat, voire un ballon d’essai destiné à mesurer l’acceptabilité sociale et politique d’un sujet longtemps frappé d’interdit.

Sur les réseaux sociaux comme dans certains cercles proches du pouvoir, l’argumentaire s’installe progressivement : si le peuple est souverain, pourquoi lui interdire, par principe, de revoir — par des mécanismes légaux — des dispositions constitutionnelles qu’il jugerait contraires à sa stabilité ou à ses aspirations ?

Un débat déjà amorcé autour de la succession présidentielle

Ce regain de tension autour du troisième mandat n’est pas sans précédent. En septembre 2025, une autre controverse, liée cette fois à la question de la succession du président Ghazouani, alors qu’il se trouvait à seulement un an de la fin théorique de son second mandat, avait déjà alimenté le débat politique national.

À l’époque, des spéculations persistantes sur « l’après-Ghazouani » avaient suscité une réaction inhabituelle de l’exécutif. Les ministres de l’Intérieur et de la Défense, ainsi que le ministre directeur du cabinet présidentiel, étaient intervenus publiquement pour dénoncer des débats jugés prématurés et potentiellement déstabilisateurs, rappelant la primauté de la Constitution et la nécessité de préserver la stabilité institutionnelle.

Cette séquence avait alors été interprétée comme un signal clair de la volonté du pouvoir de verrouiller le calendrier politique et de contenir toute projection anticipée sur l’avenir du sommet de l’État. Elle révèle, rétrospectivement, que la question de l’après-Ghazouani — qu’elle prenne la forme d’une succession ou d’une éventuelle révision constitutionnelle — constitue désormais l’un des nœuds centraux du débat politique mauritanien.

Entre légalité, légitimité et précédents africains

La Mauritanie n’est pas un cas isolé. La question du troisième mandat traverse de nombreuses démocraties africaines, souvent au prix de crises politiques majeures. De la Guinée à la Côte d’Ivoire, en passant par le Togo ou le Congo, la révision constitutionnelle est devenue un instrument juridiquement légal, mais politiquement explosif.

La spécificité mauritanienne tient toutefois au positionnement du chef de l’État. Depuis son arrivée au pouvoir, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani s’est distingué par un discours d’apaisement, de respect des institutions et de relative rupture avec certaines pratiques du passé. Toute initiative visant à prolonger son maintien au pouvoir poserait donc une question centrale :
s’agirait-il d’une continuité stabilisatrice ou d’un reniement symbolique de cette ligne politique ?

Une parole officielle… sans être officielle

Il convient de rappeler que Mohamed Ould Babana n’engage pas formellement l’exécutif. Sa déclaration demeure celle d’un diplomate en poste, s’exprimant en dehors de tout cadre institutionnel. Mais en politique, surtout en Mauritanie, les signaux indirects comptent parfois autant que les annonces formelles.

Le simple fait que cette phrase ait été reprise, commentée et défendue par certains soutiens du régime suffit à démontrer que le débat, longtemps confiné aux cercles de spéculation, est désormais entré dans l’espace public.

Un test pour la maturité démocratique

Au-delà des personnes, la question du troisième mandat interroge la maturité du système politique mauritanien, la solidité de ses institutions et la capacité de ses élites à distinguer l’intérêt général des calculs à court terme.

Faire évoluer une Constitution n’est pas, en soi, une transgression démocratique. Mais le faire sans consensus national clair, dans un climat de suspicion et sous l’ombre portée de précédents régionaux douloureux, constitue un pari à haut risque.

Une chose est désormais acquise : le débat est ouvert. Reste à savoir s’il sera conduit avec responsabilité, transparence et sens de l’État, ou s’il deviendra, comme ailleurs, le point de fracture d’un équilibre politique encore fragile.

En Mauritanie, plus que jamais, la démocratie ne se jouera pas seulement dans les urnes, mais dans la manière même de poser — ou de contourner — les règles du jeu.

Ahmed Ould Bettar

Rapide info

Laisser un commentaire

Articles similaires